Mort de l’académicien Marc Fumaroli, brillant réactionnaire des lettres

Publié le par La Croix par Emmanuelle Giuliani

Historien des arts et des lettres, homme de haute culture, rhétoricien « à l’ancienne », Marc Fumaroli s’est éteint ce 24 juin à l’âge de 88 ans.

En 1995, il est élu à l’Académie française au fauteuil d’Eugène Ionesco. THOMAS COEX/AFP

En 1995, il est élu à l’Académie française au fauteuil d’Eugène Ionesco. THOMAS COEX/AFP

De sa fréquentation assidue des beaux esprits d’autrefois, Marc Fumaroli tirait une méfiance à l’égard de la modernité triomphante, préférant la grâce des humanités aux mirages technologiques. Le verbe ciselé de ce réactionnaire revendiqué, à l’écrit comme à l’oral, n’hésitait pas à pourfendre ce qu’il considérait comme de fausses gloires, bretteur redoutable à l’humour caustique et au ton parfois cinglant, élégant toujours.

Pourtant, de son propre aveu, cet érudit amoureux du passé se délectait surtout de pouvoir « «convertir» ses lecteurs au bonheur que dispense la lecture en profondeur des chefs-d’œuvre d’autrefois », espérant ainsi « avoir servi l’humanitas civilisée », comme il l’écrit dans la préface du copieux recueil de ses articles, Lire les arts (Gallimard 2019).

Un parcours sans faute

Né à Marseille le 10 juin 1932, Marc Fumaroli passe sa jeunesse à Fès au Maroc. De retour en France, le voici lycéen à Marseille puis étudiant à l’université d’Aix-en-Provence avant de « monter » à La Sorbonne où il prépare avec succès son agrégation de lettres classiques.

Au milieu des années 1960, ses premiers pas d’enseignant le conduisent encore un peu plus au nord, jusqu’à la Faculté de lettres de Lille. Dix ans plus tard, il sera de retour à la Sorbonne, comme maître de conférences. Cette même année 1976, il est choisi pour diriger la revue XVIIe siècle (jusqu’en 1986) tout en intégrant le conseil de rédaction d’une autre publication intellectuelle de renom, la revue Commentaire alors dirigée par Raymond Aron.

Il participe également, à la fin des années 1970, à la fondation de la Société internationale pour l’histoire de la rhétorique. L’un de ses premiers essais, L’Âge de l’éloquence. Rhétorique et « res literaria » de la Renaissance au seuil de l’époque classique (Droz) confirme cet amour du langage, de sa structure, sa finalité, son pouvoir de séduction aussi.

Collège de France et Académie française

Dix années passent encore avant que, en 1986, Marc Fumaroli ne soit élu professeur au Collège de France où sa passion pour le beau langage et la pensée qu’il véhicule se déploie dans ses cours sur « Rhétorique et société en Europe (XVIe-XVIIe siècles) ». Parallèlement, il fonde et dirige l’Institut européen pour l’histoire de la République des lettres, au sein de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Sa carrière internationale se révèle tout aussi brillante, d’Oxford à Columbia, Harvard et Princeton, en passant par Bologne, Venise ou Madrid…

Les scribes mis en réseau

En 1995, il est élu à l’Académie française au fauteuil d’Eugène Ionesco : « Comment sortir du silence devant Racine et Fénelon, devant Renan et Valéry ? Je ne sais pas, en ce moment, si je dois davantage vous remercier ou solliciter votre compassion », confiait le nouvel immortel à ses pairs en préambule de son rituel discours.

Trois ans plus tard, en 1998, Marc Fumaroli est élu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres au fauteuil de l’historien médiéviste Georges Duby. Gourmand de livres (il écrivit sur Rabelais, Montaigne, La Fontaine, Chateaubriand ou Valéry) et de peinture (on lui doit des ouvrages sur Poussin ou Élisabeth Vigée Le Brun), d’histoire et de philosophie, Marc Fumaroli aura toujours plaidé pour la mise en pratique de l’adage « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ».

En 2013, il affirmait sous la Coupole : « J’ai tendance pour mon compte personnel à limiter autant que possible l’emploi des substantifs français à suffixe en -ment, en -isme, voire en -tion et en -té, qui prolifèrent dans le discours d’aujourd’hui du fait de leur apparence pseudo-savante et de leur allure sévère et abstraite. Pour vous épater, on vous parlera sur le poste ou à l’écran, avec l’autorité du sociologue chevronné, de ’’positionnement’’, pour dire attitude, et d’’’autoritarisme’’ pour dire tyrannie. » À méditer…

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