Annie Ross, mort d’une sultane du swing

Publié le par Télérama pâr François Gorin

Actrice dès l’enfance, égérie des nuits de New York, Londres ou Paris, mais surtout chanteuse au swing décapant, elle a connu le succès avec un trio vocal éphémère (Lambert, Hendricks & Ross) et souvent suivi les caprices de son instinct. Annie Ross s’est éteinte juste avant ses 90 ans.

Annie Ross en 1972.  Michael Ward / ArenaPAL_DALLE

Annie Ross en 1972. Michael Ward / ArenaPAL_DALLE

En janvier 2001, dans une interview à la télé américaine, Annie Ross répondait ainsi au journaliste qui lui demandait de se définir : « I’m a singer, I’m a writer, I’m a lyricist, I’m an author. » Ce dernier mot d’autrice s’explique par la fait qu’elle s’apprêtait à écrire (elle-même) son autobiographie, à l’âge de 70 ans. Mais la chanteuse révélée par le jazz au début des années 1950 fut aussi actrice au cinéma, comédienne au théâtre, reine de la nuit…

Miss Ross ne tenait pas en place, et c’est sans doute pourquoi on a eu quelque peine à la fixer dans la mémoire collective, ses plus grands succès ayant d’ailleurs été obtenus en trio, avec Dave Lambert et Jon Hendricks. Sa notoriété n’a jamais atteint celle des reines qu’elle admirait : Billie Holiday, Sarah Vaughan, Dinah Washington ou Ella Fitzgerald. Mais elle avait de l’aplomb, du « chien », comme on disait alors sans fâcher personne, et du swing.

De New York à Paris

C’est une enfant de la balle qui brûle ses premières planches dans les parcs, avec père et mère et ses trois frères. Tout le monde chante et joue la comédie chez les Short (son nom d’origine, qu’elle changera plus tard pour un plus court encore, emprunté à une aïeule irlandaise). Quand la famille quitte l’Écosse pour New York, Annie a 5 ans. Lauréate (en kilt !) d’un concours d’enfants acteurs, elle part pour Hollywood, chaperonnée par une tante, et grappille quelques rôles laissés par Shirley Temple – la wunderkind du moment.

Puis retraverse l’Atlantique adolescente et, à 18 ans, chante dans un club londonien les Cole Porter, Rodgers & Hart et Jerome Kern que le public local ignore encore. Ensuite, bonjour Paris, à la toute fin des années 1940, où sur une scène jazz envahie d’exilés américains, la bataille fait rage entre tenants du dixieland et partisans du bop. Fracassée par Dizzy Gillespie, Annie Ross fraye parmi les Quincy Jones, Don Byas ou Kenny Clarke – batteur avec lequel elle a une liaison et un enfant.

“Je me suis regardée dans la glace et ça m’a inspirée !”

Revenue aux États-Unis, elle est engagée par le plus classique Lionel Hampton. Or le grand orchestre, ce n’est pas trop son truc, elle préfère les petites formations. Puis elle aime écrire. En 1952, à la demande de Bob Weinstock, patron du label Prestige, elle met ses mots sur un air intitulé Twisted. « Je me suis regardée dans la glace et ça m’a inspirée ! » confiera-t-elle plus tard.

Petit succès d’estime, mais sa vraie chance vient en 1957 avec un coup de fil de Dave Lambert et Jon Hendricks, qui rament à transposer vocalement le répertoire de Count Basie. Exeunt les choristes professionnels pressentis au début : Ross complète simplement le trio et tout se met en place (« ma voix faisait la trompette ou le piano, celle de Dave le sax et celle de Jon le trombone »). Sing a Song of Basie est un classique instantané, et de ces harmonies bondissantes vont naître six autres albums en l’espace de cinq ans. Parallèlement, la voix suavement canaille d’Annie se frotte au saxo ténor de Zoot Sims ou au saxo baryton de Gerry Mulligan, et ces albums solo valent aussi largement le détour.

La chanteuse cependant déménageait aussi au sens propre et sa carrière bousculée se poursuit à Londres sur les scènes de théâtre. Elle dirige quelque temps un night-club – son côté Régine ! –, accueillant Nina Simone, Joe Williams ou Erroll Garner. Enregistre encore une poignée d’albums, mus par le jeu des circonstances plus que par l’enjeu commercial. Fait équipe en 1981 avec Georgie Fame pour In Hoagland, un digne hommage au grand songwriter Hoagy Carmichael, qui disparaîtra juste après.

Elle passe dans quelques films mineurs des années 1980. On l’oublie quelque peu. Quand elle revient devant un micro en 2014, c’est pour adresser un dernier salut à Lady Day – Billie Holiday, dont elle réinterprète quelques-uns des grands airs. D’une voix toujours vibrante mais près de vaciller. Annie Ross, après une vie bien remplie, s’est éteinte à New York le 21 juillet, à quatre jours de ses 90 ans.

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