Bordeaux en 1940, les enjeux du 16 juin

Publié le par Sud Ouest par Pierre Brana et Joëlle Dusseau

Deuxième partie. Les 16 et 17 juin ou Philippe Pétain succède à Paul Reynaud, démissionnaire, sont des journées cruciales. Mandel est arrêté au restaurant « le chapon fin » tandis que de Gaulle prend l’avion à Mérignac pour Londres

Le maréchal Pétain devant le monument aux morts, le 25 juin 1940. Le 17 juin, il devient le chef du Gouvernement. Ce même jour, Charles De Gaulle s’envole, depuis Mérignac, pour Londres d’où il lancera son appel du 18 juin. Crédit photo : © Crédit photo : Archives Sud Ouest

Le maréchal Pétain devant le monument aux morts, le 25 juin 1940. Le 17 juin, il devient le chef du Gouvernement. Ce même jour, Charles De Gaulle s’envole, depuis Mérignac, pour Londres d’où il lancera son appel du 18 juin. Crédit photo : © Crédit photo : Archives Sud Ouest

Le 16 juin est sans doute une journée primordiale. Mais chacun de ces jours, du 14 au 27 juin 1940, où la République naufrage à Bordeaux, ne sont-ils pas décisifs ? Au matin, les deux présidents de Chambre, Edouard Herriot pour la Chambre des députés, Jean-Marcel Jeanneney pour le Sénat, donnent un avis favorable au transfert du gouvernement et des pouvoirs publics en Afrique du Nord. Puis le conseil se réunit et Reynaud donne officiellement aux ministres lecture du télégramme du président Roosevelt et rappelle l’engagement de la France auprès du Royaume-Uni de ne pas signer un armistice séparé. Mais le conseil toujours aussi divisé n’arrive pas à trancher entre ceux qui choisissent la capitulation et donc le transfert du pouvoir en Afrique du Nord – une position soutenue vigoureusement par Georges Mandel – et ceux qui veulent la signature d’un armistice. Cette fois, c’est Pétain, vice-président du conseil avec Chautemps, qui menace de démissionner. Il n’a pas encore réussi à faire basculer le conseil des ministres en faveur de l’armistice.

L’Angleterre est-elle en train de modifier sa position ? Dans ce chaos, alors que les armées allemandes poursuivent leur descente vers le sud, deux télégrammes de Churchill arrivent à Reynaud, à 12h35 et 15h 10, qui semblent accepter que la France signe un armistice, à condition que la flotte française rejoigne l’Angleterre. Les deux télégrammes sont annulés peu après par l’ambassadeur anglais. Le général de Gaulle, sous-secrétaire d’Etat à la défense nationale, qui est à Londres depuis la veille, téléphone à 13h15 à Paul Reynaud une nouvelle proposition de Churchill : « que la France et l’Angleterre ne fassent désormais qu’une seule nation ». De Gaulle confirme la proposition par téléphone à 16h. Si Churchill est arcbouté sur l’idée de continuer la guerre, les différentes propositions de la journée du 16 montrent aussi à quel point il est lui-même désarçonné par la situation.

SI le gouvernement est désuni, le groupe structuré existe plus que jamais autour de Marquet et Laval. Deux hommes qui veulent revenir au pouvoir, qui veulent l’armistice, et qui déjà pensent que la République va être engloutie par la défaite. Un groupe qui va agir auprès de Pétain, auprès du président de la République, auprès des députés, un groupe si vif, si virulent, que Jean Montigny parle de « Commune de Bordeaux » et, pour le moment, attend que Pétain soit nommé président du conseil. Certains de ses parlementaires auraient expliqué à Pierre Laval qu’il « serait le "Thiers" de ce nouveau 1870 ». Dans la tête de beaucoup flotte en effet le souvenir de la défaite de 1870, de la fin de l’Empire, et de Thiers qui après avoir écrasé la Commune de Paris, a été le « libérateur du territoire ». Et Marquet, déjà, se voit aux côtés de ce « Thiers ». Un observateur bien placé, devait le décrire avec beaucoup de justesse, Emmanuel Berl. Ecrivain, intellectuel, de gauche, pacifiste, il a suivi de près la vie politique des années 30 et aurait été proche des néo socialistes. « Plume » occasionnelle de Pétain à Bordeaux (les discours des 23 et 25 juin (c’est lui qui écrit « Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal » et « La terre, elle, ne ment pas » et sans doute la célèbre phrase du discours du 17 juin : « C’est le cœur serré que je vous dis qu’il faut cesser le combat ». Or, retrouvant Marquet à Bordeaux, Emmanuel Berl devait écrire : « Marquet lui-même manifeste alors une hargne rancunière qui n’est pas dans sa nature […] mais il appartenait à ce groupe de socialistes "mous" qui s’étaient séparés de leur parti en 1934 et l’avaient vu venir, renforcé, après les élections de 1936. On comprenait trop leur amertume. Les postes ministériels qu’ils convoitaient depuis des années […] qu’ils se distribuaient en riant quand il n’était pas question que la SFIO les détînt, soudain, à leur stupeur, ils les avaient vu passer sous leur nez : on les donnait à tel de leurs camarades qui n’y aurait même pas prétendu tant qu’eux-mêmes étaient restés dans l’obédience du parti. Certes, ils en avaient eu gros sur le cœur devant les "cabinets à direction socialiste" dont ils étaient exclus. A présent, malgré sa gentillesse et sa facilité naturelles, Marquet prenait un visage de justicier ». Mais la rancœur – et l’ambition – sont-elles les seules motivations du maire de Bordeaux ?

Reynaud démissionne

Au conseil de ministres qui se tient ce 16 juin à 17h, Raynaud présente la proposition de Churchill : que l’Angleterre et la France ne fasse qu’une seule nation. Elle est rapidement écartée. Camille Chautemps renouvelle sa proposition : demander les conditions de l’armistice, car, affirme-t-il, elles seront telles que l’on ne pourra que refuser. C’est Georges Mandel qui mène l’offensive contre la proposition de Chautemps, sachant bien, comme Reynaud, que si l’armistice est demandé, tout sera joué. Mais les dés sont jetés, et le conseil se montre favorable à la proposition de Chautemps. Paul Reynaud annonce donc sa démission. Dans la foulée il va la présenter au Président de la République en lui conseillant pour lui succéder, non Georges Mandel (comme devait le faire remarquer Paul Baudoin) mais Philippe Pétain, à qui Albert Lebrun demande donc, dans la nuit du 16 au 17 juin, de former un gouvernement. Pétain tire alors, dit-on, une liste de sa poche, formée essentiellement des ministres de Paul Reynaud qui étaient d’accord avec lui. Ceux qui refusaient l’armistice, comme Mandel, en sont écartés en toute logique.

Le gouvernement Raynaud n’est plus. Pourtant des décisions prises par son ministre de l’armement Dautry, ou avec son accord, s’exécutent, ce 17 juin. Il y a peu de jours, un convoi discret est arrivé sur les quais après avoir patiemment suivi le flot de véhicules qui encombrent les rues de la ville Ce convoi transporte un stock d’uranium que le physicien Serge Gorodestky, du laboratoire de Louis Leprince-Ringuet à l’Ecole polytechnique, a pour mission de faire parvenir en Grande-Bretagne. Mais dans la confusion et la précipitation du départ aucun navire n’a été retenu. Et impossible sur place d’en trouver un. En désespoir de cause, Serge Godoretsky, pour que ce stock d’uranium ne tombe pas entre les mains des Allemands, prend sur lui de le faire charger sur un cargo à destination du Maroc qui quitte Bordeaux le 17 juin. Il arrive une dizaine de jours après à Casablanca où un jeune ingénieur des mines récupère le stock d’uranium pour le dissimuler jusqu’à la fin de la guerre dans une mine de l’office chérifien des phosphates à Khouribga.

Ce même 17 juin, c’est un autre convoi, non moins discret qui arrive à Bordeaux. Il transporte, sur ordre de Raoul Dautry, 26 bidons d’eau lourde. Les bidons sont chargés à bord d’un charbonnier britannique, le SS Broompark, et sont accompagnés par deux atomistes français Hans Halban et Lew Kowarski qui travaillent avec Frédéric Joliot-Curie, le gendre de Marie Curie, l’époux d’Irène avec qui il a eu le prix Nobel de chimie en 1935. Celui-ci a tenu à accompagner les précieux bidons jusqu’aux quais de Bordeaux. Le SS Broompark est toujours à quai quand, dans la nuit du 17 juin, des bombardiers allemands larguent des mines dans le fleuve. Il lève l’ancre le 18 juin, navigue dans l’estuaire le 19 et réussit à gagner Falmouth en Cornouailles le 21 après avoir évité mines, torpillages et attaques aériennes. Hans Halban et Lew Kowarski sont munis d’un ordre de mission signé du chef des services technique du cabinet de Dautry, jean Bichelonne, quelques heures avant la nomination de Pétain (Dautry n’est alors plus ministre). Ironie de l’histoire, Bichelonne devait être un acteur important de la collaboration économique avec les Allemands pendant l’occupation. L’ordre de mission qu’il a signé indique que les deux scientifiques envoyés en Angleterre « sont chargés de poursuivre en Angleterre les recherches entreprises au Collège de France et sur lesquelles il sera observé un secret absolu. Ils se présenteront à Londres à la mission française dirigée par le colonel René Mayer ». Effectivement, les deux physiciens reprennent leurs recherches et, en décembre 1940, ils démontrent pour la première fois la possibilité d’une réaction en chaine par neutrons lents.

Toujours ce 17 juin, Aristides de Souza Mendes, consul du Portugal, conscient de l’arrivée imminente de l’armée allemande, décide, devant l’afflux et le désarroi des réfugiés, de délivrer des visas à toute personne qui le lui demanderait. Ceci en violation formelle des directives reçues de Salazar, à qui, depuis 1933, une Constitution a donné les pleins pouvoirs et le contrôle total de l’Etat. Le Portugal, malgré les sympathies pronazies du dictateur dont l’antisémitisme est connu, est resté officiellement neutre. Tous ceux qui ont tout à craindre de l’arrivée des Allemands se ruent vers le bel immeuble du 14 quai Louis XVIII, siège du consulat, pour obtenir un visa leur permettant de gagner Lisbonne et de là s’embarquer vers l’Amérique ou toute autre direction. Et du 17 au 23 juin, jusqu’à ce que des émissaires de Salazar l’en empêchent, Aristides de Souza Mendes signe des milliers de visas. On estime qu’il aurait permis ainsi à 30 000 personnes dont 10 000 juifs d’échapper aux nazis.

Pétain, dernier chef du gouvernement de la III° République

Nul ne s’occupe de ces navires qui quittent le port. Et bien peu s’intéressent à ces réfugiés qui fuient la France. L’essentiel s’est passé dans la soirée de 16 juin et dans la nuit du 16 au 17, Pétain est devenu président du conseil. La nouvelle tombe dans la nuit. A l’hôtel de ville, c’est la joie. Cela fait deux jours que Bordeaux est capitale de la France. Deux jours que le groupe réuni autour de Marquet et Laval espère la nomination de Pétain et attend l’armistice. Deux jours que Laval multiplie les messages à Pétain. S’il ne le rencontre pas, il a des liens avec celui qui s’intitule volontiers le « professeur de Pétain », Jacques Alibert. Dans ce nouveau gouvernement qui se forme, Marquet veut l’Intérieur (c’est un désir obsessionnel chez lui) et Laval veut les affaires étrangères. N’a-t-il pas cumulé, en 1935, le poste de président du conseil avec celui de ministre des affaires étrangères ? Il connaît Hitler, il connait encore plus Mussolini qui, le 10 juin 1940, a déclaré la guerre à la France. Mais si Pétain propose l’Intérieur à Marquet, il propose la Justice à Laval. L’un et l’autre refusent ; Laval parce qu’il est furieux – cela fait des jours qu’il passe des messages à Pétain par Alibert pour avoir les affaires étrangères – Marquet, parce qu’il lie son sort à Laval dont il pense qu’il est l’homme de la situation. Car les deux hommes ont désormais en commun bien plus qu’une volonté, l’armistice, bien plus qu’une ambition, un grand poste ministériel. Ils veulent en finir avec la troisième République et ils savent que dans l’entourage de Pétain, nombreux sont ceux qui partagent cette volonté et ils pensent à juste titre que Pétain a besoin d’eux.

La demande d’armistice a été transmise à Hitler dans la nuit du 16 au 17 juin par l’intermédiaire de l’ambassadeur d’Espagne. Et, le 17 juin, Paul Baudoin ministre des affaires étrangères demande l’armistice à l’Italie, par l’intermédiaire du nonce apostolique. Le ministère des affaires étrangères siège encore au lycée Longchamps. Et c’est au lycée Longchamps que Philippe Pétain enregistre la célèbre allocution qui est diffusée à 12h30. « […] Je fais à la France le don de ma personne […] C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. Je me suis adressé cette nuit à l’adversaire pour lui demander s’il est prêt à rechercher avec nous, entre soldats, après la lutte et dans l’honneur le moyen de mettre un terme aux hostilités ».

Le général de Gaulle est revenu le 16 au soir à Bordeaux pour apprendre la constitution du gouvernement Pétain (dont il ne fait pas partie contrairement au précédent) et la demande d’armistice. Après avoir rencontré dans la soirée sir Ronald Campbell, le général anglais Spears et Paul Reynaud, qui lui fait remettre 100 000 francs sur les fonds secrets, il s’envole de Mérignac au petit matin du 17 juin dans l’avion de Spears pour regagner Londres où le lendemain il prononcera son célèbre appel. Le même 17 juin, a lieu l’épisode tragi-comique de l’arrestation de Georges Mandel au Chapon fin. Dans le restaurant aux rocailles, deux gendarmes mandatés par le général Lafont sur ordre de Pétain viennent arrêter celui qui était hier encore ministre de l’Intérieur, sous prétexte qu’il aurait préparé un coup d’Etat. Ce qui est évidemment faux. Rapidement libéré, Mandel furieux débarque chez Pétain et exige une lettre d’excuse. Celui-ci s’exécute mais doit, à la demande de Mandel, la corriger à deux reprises. Cette arrestation, qui annonce le traitement de Mandel par Vichy, en dit long sur ce que représente Mandel à ce moment-là, l’homme qui veut continuer la guerre et qui refuse l’armistice, et (sans doute Pétain le sait-il) l’homme que Churchill presse de rejoindre Londres pour continuer la lutte.

"Toujours le 17 juin, Charles Tillon depuis Gradignan dans la banlieue bordelaise lance un appel : "Peuple des usines, des champs, des magasins et des bureaux, commerçants, artisans et intellectuels, soldats, marins, aviateurs encore sous les armes, unissez-vous dans l’Action".

Pétain dans son discours, annonçait qu’il fallait « cesser le combat ». Marc Ferro l’a souligné dans sa biographie de Pétain, le fait de demander l’armistice n’impliquait pas, loin de là, l’arrêt des combats. N’était-ce pas se mettre pieds et poings liés à la merci de l’adversaire avec qui on engage une négociation ? Le ministre des affaires étrangères saisit tout de suite le risque puisque le soir même il atténue ce propos dans un communiqué « Le maréchal Pétain a demandé à l’ennemi quelles seraient les conditions de paix, mais il n’a pour autant abandonné la lutte ni déposé les armes ». En vain. Pour tous, la guerre est terminée. Le haut commandement ne cherche même pas à éviter aux militaires de tomber aux mains de l’ennemi mais au contraire fait de la reddition un impératif. Ainsi à Bordeaux, le général Lafont, commandant la 18ème région, donne a ses commandants de subdivision l’ordre suivant : « Désarmer tout le monde. Rassembler toutes les armes et les munitions dans un même local. Consigner officiers et hommes au quartier. Brûler les documents. Les officiers qui n’exécuteraient pas les ordres seraient traduits devant le conseil de guerre ».

Et pourtant, une autre question cruciale se pose. L’armée allemande est à quelques dizaines de kilomètres. Si elle rentre dans Bordeaux, le gouvernement est prisonnier. Le conseil décide donc la « scissiparité du gouvernement ». Le président de la République, les ministres et les parlementaires partiront en Afrique du Nord, et Pétain restera à Bordeaux (tel Jeanne d’Arc, un rôle qui lui plait bien) pour attendre les Allemands.

C’est alors un autre combat qui est engagé par Laval et Marquet, qui ont refusé le poste de ministre qui leur était proposé, et sont en lien étroit avec Alibert. Ils savent qu’il est vital que ni les parlementaires ni le président de la République ne rejoignent l’Afrique du Nord, où ils symboliseraient la poursuite du combat. C’est donc dans une atmosphère survoltée que finalement Barthe, le questeur de l’Assemblée décide de réunir les députés à l’école Anatole France. Devant l’imminence de l’arrivée allemande, les rumeurs, la démission de Reynaud, la nomination de Pétain, les silence de Blum et de Herriot qui est pourtant président de la Chambre, et même de Philippe Henriot, cet orateur redouté, mordant, haï, et qui lui aussi se tait dans cette ville dont il est un des élus, les opinions des uns et des autres vacillent, basculent. Sur cette ultime réunion des députés à Bordeaux, – 106 sont présents – de nombreux souvenirs et mémoires ont été publiés soit pendant la guerre, soit, après. Les députés connaissent la décision qui a été prise du départ des ministres et du président de la République pour l’Afrique du Nord, et donc des parlementaires. Un certain nombre s’apprête à partir. Marquet qui sent le danger plaide longuement pour l’armistice et contre le départ, afin de ne pas « laisser » les Français « livrés » aux Allemands.

Le 19 juin au petit matin, Hitler fait donner sa réponse. Il fera connaître les conditions de l’armistice à des plénipotentiaires, qui seront donc, comme le nom l’indique, habilités à prendre des décisions et à signer. La délégation est désignée par le conseil des ministres à 9 heures. Conduite par le général Huntziger (l’homme du désastre de Sedan), représentant l’armée de terre, accompagné du général Bergeret (aviation) du vice-amiral Le Luc (marine) et de l’ambassadeur Léon Noël, elle part pour Rethondes dans l’après -midi.

Dans la nuit du 19 au 20 juin, manœuvre évidente d’intimidation alors que la France vient d’envoyer les plénipotentiaires pour discuter des conditions de l’armistice, l’aviation allemande bombarde Bordeaux. C’est sans raison, sans objectif militaire, juste pour faire pression, au cas où… De 0h15 à 3h, les bombes sont lâchées un peu partout sur la ville. Un raid de terreur qui fait 63 morts et 185 blessés, les destructions sont partout, la population est paniquée et les réfugiés reprennent la fuite devant la menace, et l’imminente arrivée de l’armée allemande.

Le départ du Massilia

Le 20 juin à 15h, Bordeaux est déclarée ville ouverte. Au Verdon, des parlementaires embarquent sur le Massilia pour rejoindre l’Afrique du Nord où ils pensent retrouver le gouvernement. Savent-ils ce qui s’est passé le matin même à l’hôtel particulier du préfet où est installé le président de la République ? Albert Lebrun doit partir pour Port-Vendres et l’Afrique du Nord. Mais une délégation « musclée » arrive qui va le faire changer d’avis. Il est plusieurs récits de cette rencontre, notamment ceux de deux témoins alors présents à Bordeaux et proches de Pétain, Jean Montigny et Emmanuel Berl, e celui d’Henri Guillemin qui en parle longuement dans son livre publié en 1945, La vérité sur l’affaire Pétain. Cette entrevue est aussi un des chefs d’accusation au procès Laval. Les récits sont très proches. Selon Jean Montigny, dont le livre est publié cinq mois après, La délégation qui débarque – à quel titre ? – chez Lebrun est composée d’une dizaine de parlementaires, « Un groupe à Bordeaux a fait interdire tout départ d’une commission gouvernementale hors de la métropole. Il est animé par Gaston Bergery, Adrien Marquet, René Château et Gabriel Lafaye en liaison étroite avec Pierre Laval. C’est ce groupe qui, Laval en tête, a porté à Lebrun le 20 juin un véritable ultimatum : "Si vous voulez partir, ne le faites qu’à titre privé. Donnez votre démission. N’écoutez plus les conseils de ceux qui ont mené le pays aux abîmes… Si vous quittez cette terre de France, vous n’y remettrez plus jamais les pieds". Emmanuel Berl, aux premières loges (il est une des « plumes » de Pétain) raconte : « le mot – grave – de trahison sonne aux oreilles de Lebrun ; Laval ne lui parle pas, il lui hurle ses sommations, jusqu’à ce que Lebrun, abandonnant son aménité proverbiale, lui réponde "Monsieur Laval, plus vous parlez fort, moins je vous entends" ». Henri Guillemain, cite ces propos de Laval : « Nous n’accepterons pas […] que par ce biais presque frauduleux le gouvernement aille continuer en Afrique ce combat qui s’avère impossible […] Deux hommes, le général Weygand et le maréchal Pétain, ont seuls qualité pour dire si la guerre peut être poursuivie. S’ils estiment qu’il faut cesser le feu, nous devons tous nous incliner ». Lebrun remet son départ au lendemain. En réalité, Il ne partira pas. Mais il ne faut pas non plus que les ministres s’en aillent. Dans la soirée, arrive le fameux « faux » d’Alibert qui envoie un courrier signé « Pétain » demandant à tous les ministres de rester sur place et de ne pas quitter Bordeaux. Aucun ne rejoindra le Verdon pour monter sur le Massilia.

Des parlementaires ont embarqué sur le Massilia le 20 juin à 17h. Ils sont peu nombreux. 27 seulement. Et aucun ministre. Parmi eux, il y a des partisans de la poursuite de la guerre, comme Georges Mandel, Jean Zay ou Pierre Mendès France qui, après avoir été le plus jeune député de France, a été secrétaire d’Etat dans le deuxième gouvernement Léon Blum. Il y a aussi ceux qui suivent les directives du conseil des ministres : se replier en Afrique du Nord pour négocier dans de meilleures conditions l’armistice. Ils sont accompagnés de leur famille. Et pour la population qui les voit partir, le 21 juin à 14 heures, alors que Bordeaux a été bombardé, alors qu’on ne connait pas encore les conditions d’Hitler, ce départ ressemble à une fuite. C’est sous les insultes que se fait l’embarquement, comme si la population savait que tout était joué. Et tout est joué. Quand le Massilia franchit les passes de la Gironde, à Rethondes les plénipotentiaires reçoivent de la main d’Hitler dans le wagon historique de l’armistice du 11 novembre 1918, les conditions de l’armistice. On le sait, le gouvernement français avait trois exigences : ne pas livrer la flotte, garder une zone non occupée, garder l’Empire. Les échanges téléphoniques entre Huntziger et Weygand le 21 au soir, puis le lendemain où se tiennent deux conseils des ministres, font qu’en plus il obtient que Bordeaux ne soit pas zone de guerre jusqu’à l’entrée en vigueur de l’armistice, et que les avions militaires ne soient pas livrés. Piètres concessions. L’armistice est signé à Rethondes le 22 juin à 19h50.

Les 22 articles stipulent les différents aspects (flotte et aviation désarmée, occupation par l’armée allemande des 4/5 du territoire dont toute la côte atlantique, ligne de démarcation, maintien en captivité des prisonniers de guerre français, livraison à l’Allemagne des Allemands réfugiés, paiement d’une indemnité pour frais d’occupation…). Le soir même, les plénipotentiaires partent pour Paris et de là pour Italie pour signer un autre armistice. Ce sera chose faite le 24 juin à 18h35 à Olgiata près de Rome. L’armistice avec l’Allemagne, comme convenu à Rethondes, devient effectif six heures après cette signature, le 25 juin 1940 à 0h35.

Marquet et Laval dans le gouvernement Pétain

Le 23 juin, Laval et Marquet sont entrés au gouvernement, tous les deux comme ministres d’Etat, un poste de prestige sans affectation précise. Laval est vice-président du gouvernement avec Camille Chautemps. C’est donc en tant que maire et ministre d’Etat que Marquet le 25 juin, le jour où l’armistice devient effectif, assiste à une messe solennelle célébrée par Mgr Feltin, en présence du président de la République, Albert Lebrun, du chef du gouvernement Philippe Pétain, de l’ensemble des ministres et du corps diplomatique. L’ensemble des personnalités se retrouve ensuite devant le monument aux morts, place du 11 novembre, que Marquet a fait construire en 1928–1929 par Jacques d’Welles.

Deux jours après, le 27 juin, Philippe Pétain nomme Adrien Marquet ministre de l’Intérieur. Un poste qu’il désire depuis des années, qu’il va occuper à Bordeaux et à Vichy, pendant les trois mois décisifs de la mise en place du nouveau régime, un Etat français qui n’est plus ni une République ni une démocratie. Que se passe-t-il entre Philippe Pétain, Adrien Marquet et Pierre Laval dans ces derniers jours ? Pétain pense qu’il a sauvé une partie du territoire, l’Empire, et la flotte. Il souhaite comme Weygand, comme Tardieu, maître à penser de la droite antiparlementaire, une réforme au plus haut sommet de l’Etat, un changement de Constitution. C’est son conseiller Alibert qui va être aux manettes, Alibert qui est très proche de Laval et à un moindre titre de Marquet. Tous sont persuadés que le premier acte à faire, quelle que soit la capitale où le gouvernement va s’installer, est de mettre fin au régime parlementaire et à la République. Mais il n’est pas question d’un coup d’Etat. Il faut que les députés eux-mêmes actent ce changement fondamental. Ce sera à Vichy les 9 et 10 juillet. Car Bordeaux dont les Allemands approchent, ne peut rester la capitale. En fonction de la convention d’armistice, la ville doit être occupée par l’armée allemande.

Dans le plus grand désordre, ceux qui ont fui leur maison devant l’avancée allemande commencent leur retour, tandis que nombre de réfugiés politiques, espagnols, allemands, italiens, refluent vers la zone libre.

La République va mourir

Le 29 juin, entre 8 et 9 heures du matin, le président de la République, le gouvernement, les présidents de la Chambre et du Sénat et les parlementaires quittent Bordeaux pour Clermont-Ferrand, d’abord choisi comme capitale, puis pour à Vichy. Ce même jour, Marquet attend à l’hôtel de ville les troupes allemandes d’occupation. Il devait raconter leur arrivée. « Le samedi 29, vers 11 h, est arrivé à la mairie un colonel, je crois […] avec un groupe d’officiers débraillés, fatigués par la chaleur […] qui m’a dit qu’il fallait que je supprime le drapeau qui était sur l’hôtel de ville. Je lui ai expliqué qu’il n’entrait pas là en conquérant. Il parlait assez mal le français et j’avais un interprète qui n’était pas très préparé à l’époque. La conversation était difficile. J’ai essayé tout de même de lui faire comprendre qu’entre les pays qu’il fallait occuper en application de la convention d’armistice et les villes dans lesquelles les Allemands étaient entrés en conquérants, il y avait une différence et que j’entendais garder mon drapeau, et que d’ailleurs, de la Gironde jusqu’aux Pyrénées, pour la zone occupée, ils ne devaient pas toucher aux drapeaux qui étaient sur les préfectures, sur les hôtels de ville, car ils entraient en application de la convention d’armistice, et non en conquérants […] Il a fini par me dire "Oui, en berne". J’ai dit "Je n’y vois aucun inconvénient, étant donné mes sentiments actuels". C’est ainsi que le drapeau français a flotté sur l’hôtel de ville de Bordeaux jusqu’en août 1942, où une mesure générale a fait enlever les drapeaux nationaux dans les pays occupés ».

Marquet quitte Bordeaux le 30 juin après une réunion du conseil municipal le soir du 29. Il rejoint Clermont et puis Vichy. Bordeaux n’est plus capitale… La République va mourir.

1) Marc Ferro, Pétain, Fayard, 1987

2) Jean-Louis Crémieux-Brilhac, Les Français de l’an 40, Ouvriers et soldats, tome 2, p 693, ip. Cit.

3) Jean Montigny, Toute la vérité sur un mois dramatique de notre histoire, Clermont-Ferrand, Editions Saint-Louis, 1940

4) Emmanuel Berl, La fin de la troisième République, 10 juillet 1940, Gallimard 1960

5) Henri Guillemin, La vérité sur l’affaire Pétain, Cassius, Milieu du monde, 1945

6) Françoise Bergé, L’armistice de 1940 Négociations et conséquences, Revue de la société des amis du Musée des armées, 2011

Publié dans Articles de Presse

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