« Monsieur le Maréchal » : Pétain avant Vichy

Publié le par Le Point par Guerric Poncet

Écrit par un officier de l'École de guerre, ce livre sur Pétain détaille sa carrière militaire, jusqu'en 1939, et permet de mieux comprendre ses choix funestes.

Le général Pétain en 1917. Photo12 via AFP

Le général Pétain en 1917. Photo12 via AFP

Pétain, c'est Verdun. Pétain, c'est Vichy. Mais connaissez-vous la carrière militaire de ce maréchal sans statue ? « S'il était mort à 80 ans, il y aurait des rues et des collèges Pétain partout en France », nous glisse Louis Neute, auteur de Monsieur le Maréchal, le parcours militaire de Philippe Pétain, 1878-1939*.

Fils de paysans de l'Artois, sorti de Saint-Cyr en 1878, « son parcours jusqu'au grade de colonel, sans nom de famille prestigieux, sans réseau, sans action de feu notable ni appui particulier, est plus qu'honorable », explique l'auteur, chef de bataillon dans l'armée de terre. Marqué par la défaite de 1870, le jeune sous-lieutenant Pétain choisit l'infanterie métropolitaine plutôt que la coloniale, parce qu'il veut participer à la revanche sur l'Allemagne… lorsqu'elle viendra.

Le jeune lieutenant Pétain. Domaine public

Le jeune lieutenant Pétain. Domaine public

Cette revanche, il l'attend, mais elle tarde à venir. Au début des années 1910, Pétain n'a pas décroché ses étoiles de général : colonel, professeur à l'École de guerre, où il prône une savante combinaison de mouvement et de feu sur l'ennemi, l'homme est prêt à s'éclipser de l'histoire de France. « En 1914, il a déjà acheté sa petite maison avec son jardin à Saint-Omer : il se prépare à prendre sa retraite », explique l'auteur dans un podcast de la revue Conflits. Le déclenchement de la Grande Guerre en décide autrement. « Dès les premières semaines de conflit, Pétain est révélé, surtout par contraste avec de nombreux généraux qui sont rapidement limogés », ceux qui sont « mauvais, complètement dépassés par le rythme des opérations et par l'ampleur des pertes », détaille Louis Neute. Résultat : Pétain est nommé général de division dès la fin de la bataille de la Marne, en septembre 1914.

« Il prend des libertés avec les ordres »

Placé à la tête d'un corps d'armée, il « est celui qui comprend le mieux cette guerre avant les autres », car il « comprend avant tout le monde le caractère très matériel et industriel de cette guerre, et les faiblesses économiques et stratégiques de la France », explique Louis Neute. Très proche de ses hommes, il prend même des libertés avec les ordres. Lorsqu'on lui ordonne de mener une attaque qu'il sait vaine, il n'hésite pas à rappeler ses hommes juste après les avoir fait sortir de leurs tranchées afin de limiter le nombre de victimes.

Puis vient son plus grand fait d'armes… « À Verdun, Pétain apporte aux poilus la confiance, et la bataille d'usure que les Allemands voulaient déclencher contre les Français se retourne contre eux », assure l'auteur, dont le texte rend hommage aussi à tous les officiers d'état-major qui ont permis cette victoire.

Son bâton de maréchal obtenu, l'entre-deux-guerres est marqué pour Pétain par la guerre du Rif. Au Maroc, il retrouve un autre maréchal, Lyautey, et remporte la seule victoire française de l'histoire dans une guerre asymétrique moderne, avec une « logique de rouleau compresseur », durant laquelle il innove en utilisant l'aviation d'assaut… qui fera cruellement défaut aux Français en 1940. « Dès cette époque, Pétain apprécie d'être considéré comme un recours », assure Louis Neute, selon lequel les politiques, « trop souvent tentés par le recours à une figure qu'ils croient providentielle », s'engouffrent dans cette voie.

Incapable de raccrocher

Au Conseil supérieur de la guerre et comme ministre de la Guerre, l'homme se construit un réseau de relations, même si, officiellement, il « ne veut pas faire de politique ». L'état d'esprit défensif – que l'auteur juge « immobiliste » – de la France se développe durant ces mandats de l'officier vieillissant. À 80 ans passés, il voit venir la Seconde Guerre mondiale, considère que la France est isolée. « L'homme aux idées fortes d'avant 1914 est devenu l'homme aux convictions arc-boutées et vides de tout élan », juge Louis Neute. Pour l'auteur, « les ressorts psychologiques, combinés à son incapacité à raccrocher, ouvrent la voie aux années suivantes et, bien que le livre s'arrête à 1939 et n'en parle pas, on sent arriver l'histoire que l'on connaît d'autant mieux qu'on en a toujours connu la fin dramatique ».

L'armistice, Vichy, le statut des juifs, la collaboration, les rafles…, toutes ces signatures apposées ont presque effacé ses succès militaires des manuels d'histoire. Puis viennent la Libération, le procès, le lent naufrage… et le décès, en 1951 à l'île d'Yeu.

En un peu moins de deux cents pages, cet ouvrage éclaire la personnalité du maréchal Pétain, tout en se bornant à sa carrière militaire, comme pour mieux expliquer la période de Vichy. Fait rare pour un ouvrage des éditions de l'École de guerre, Monsieur le Maréchal n'a fait l'objet d'aucune communication institutionnelle.

« Monsieur le Maréchal », Louis Neute, éditions de l'École de guerre. Editions de l'Ecole de Guerre

« Monsieur le Maréchal », Louis Neute, éditions de l'École de guerre. Editions de l'Ecole de Guerre

* Monsieur le Maréchal, le parcours militaire de Philippe Pétain, 1878-1939, Louis Neute, éditions de l'École de guerre, février 2020, 198 pages, 9 euros (numérique) et 15 euros (papier).

Publié dans Articles de Presse

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