Rafle du Vél’ d’Hiv : « Il y a un avant et un après le discours de Jacques Chirac »

Publié le par La Croix par Marion Lecas

Entretien Le 16 juillet 1995, au Vélodrome d’Hiver, Jacques Chirac devient le premier président à reconnaître la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs vers l’Allemagne. Vingt-cinq ans plus tard, l’historien Jacques Semelin évoque un héritage fondateur, bien qu’en proie à une « dérive mémorielle ». 

Jacques Chirac commémore la rafle du Vel’ d’Hiv, le 16 juillet 1995. JACK GUEZ/AFP

Jacques Chirac commémore la rafle du Vel’ d’Hiv, le 16 juillet 1995. JACK GUEZ/AFP

La Croix : En quoi le discours du Vélodrome a-t-il été une étape fondamentale de la mémoire collective française ?

Jacques Semelin : Pour la première fois, un président de la République reconnaît la responsabilité de l’État français dans la collaboration et la déportation des juifs de France. Personne ne l’avait fait avant lui : le président Mitterrand ne le souhaitait pas, du fait de ses accointances avec les origines de Vichy – il ne s’est engagé que la dernière année dans la Résistance – et de son amitié avec René Bousquet, impliqué dans la rafle du Vél’ d’Hiv.

En ce sens, il y a une véritable rupture, un changement générationnel. C’est un discours particulièrement émouvant que fait alors Jacques Chirac, élu deux mois plus tôt, en mai 1995. Il trouve les mots justes pour reconnaître la souffrance de toutes ces familles juives qui ont vu leurs parents, frères, sœurs et enfants déportés.

Il s’agit d’un aboutissement, certainement dû au travail assidu de l’avocat et historien Serge Klarsfeld et de son association Fils et filles de déportés juifs en France, qui s’est battu pour la reconnaissance de la Shoah et de la responsabilité des États dans sa mise en œuvre.

Que reste-t-il aujourd’hui du discours du Vélodrome d’Hiver ?

J. S. : L’héritage du discours de Jacques Chirac repose d’abord dans l’acquis politique, mémoriel, qu’a été la reconnaissance de la responsabilité du régime de Vichy. Les historiens ont montré qu’il y avait un avant et un après le discours de Jacques Chirac. En revanche, je constate une dérive mémorielle, qui tend aujourd’hui à « trahir » ce discours.

D’abord, Jacques Chirac évoque la folie criminelle de « l’occupant » : l’occupant est bien nommé. Or, si vous regardez le discours de François Hollande en 2012, commémorant la rafle du Vél’ d’Hiv, il évoque un crime français commis par des Français. Idem dans le dernier discours de Florence Parly, la ministre des armées : on oublie l’occupant.

Ensuite, Jacques Chirac évoque la solidarité des Français envers les juifs, cite le rôle des Justes (1). Il souhaitait souligner le côté sombre de la France, mais n’oubliait jamais la dimension lumineuse des Justes, qu’on retrouve dans son discours au Panthéon, en 2008, aux côtés de Simone Veil. Or, dans le dernier discours de Florence Parly, les Justes ont disparu : il y a une sorte de manque d’équilibre dans le traitement mémoriel.

A-t-il inspiré des reconnaissances du même type ?

J. S. : On peut nécessairement faire un rapprochement avec les mots de François Hollande qui, le 20 décembre 2012, s’est exprimé devant les députés d’Alger et a dit la vérité sur la colonisation, les souffrances que l’État français a fait subir au peuple algérien. Le président Macron, avec sa posture sur la colonisation, s’en inspire également. Cela dit, les problématiques sont différentes : dans le cas de la colonisation, un autre pays est impliqué, il existe différentes mémoires… Le terrain est beaucoup plus complexe aujourd’hui.

(1) Jacques Semelin est le commissaire de l’exposition « Les Justes et le sauvetage des Juifs en Europe », qui sera inaugurée le 24 juillet prochain au Chambon-sur-Lignon.

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article