Biélorussie : la timide mobilisation des partisans d’Alexandre Loukachenko

Publié le par La Croix par Olivier Tallès

Enquête Face à la foule des manifestants qui réclament de nouvelles élections, le président biélorusse tente de rassembler ses partisans. Fonctionnaires, retraités ou indépendants, ils redoutent les secousses qu’engendrerait la fin du régime. 

Des manifestants pro Alexandre Loukachenko se réunissent, ici à Minsk, le 19 août 2020. Tatyana Zenkovich/EPA/MaxPPP

Des manifestants pro Alexandre Loukachenko se réunissent, ici à Minsk, le 19 août 2020. Tatyana Zenkovich/EPA/MaxPPP

Mardi 25 août, Julia Orekhovskaïa a quitté son travail et son village, à 30 km de Minsk et retrouvé des sympathisants d’Alexandre Loukachenko, qui se rassemblent ici et là à l’appel des autorités. « Et je viens là volontairement », rétorque-t-elle à ceux qui l’accusent de toucher de l’argent pour défendre l’autocrate. « Loukachenko a rendu notre pays sûr et beau, estime cette mère de famille de 43 ans. Si c’est nécessaire, nous nous tiendrons debout aux côtés des OMON (NDLR : brigades antiémeutes). »

Julia Orekhovskaïa habite l’agroville de Zazerka, un de ces regroupements d’habitations agricoles que le régime a modernisés à coups de milliards d’euros, avant de devoir rogner sur les crédits, une fois que le robinet d’aide de la Russie s’est tari. À Zazerka, on trouve encore une banque, un centre équestre, une école de musique, une discothèque, un collège… Des villas proprettes sont louées à des tarifs modérés aux fonctionnaires et aux agriculteurs du kolkhoze (exploitation agricole collective). « Chez nous, il n’y a pas de riches et de pauvres », assure cette vétérinaire qui aspire au retour de « l’ordre ».

La pression de la hiérarchie

Combien sont-ils à soutenir ainsi Alexandre Loukachenko contre vents et marées ? Avant l’élection, les rares études sociologiques indépendantes tablaient sur un socle de 30 % de sympathisants solides. Personne ne peut dire si le président a dépassé ce pourcentage lors du scrutin du 9 août, tant la fraude a été massive. « Il a sans doute perdu des soutiens chez son électorat traditionnel car la répression a choqué beaucoup de monde, estime la sociologue Ioulia Shukan. Mais il est difficile de compter ses supporteurs. Ce n’est pas une population habituée à défiler dans les rues. »

À l’appel des autorités, les partisans du pouvoir sortent timidement de leur silence lors de rassemblements organisés dans des stades de Minsk et de la province. Sur la scène, les caméras filment les discours de paysan, patron, retraité, étudiant, ouvrier, alors que le public dans les gradins a souvent plus de 50 ans. Pour tous les intervenants, un seul mot d’ordre : la stabilité avec le président, qu’ils appellent « papa ». « Quand on les interroge, les jeunes finissent souvent par avouer qu’ils sont venus sous la pression de leur supérieur hiérarchique, mais les motivations de leurs aînés paraissent plus sincères », raconte un observateur étranger qui a assisté à plusieurs meetings du chef de l’État.

« Tout le monde a un travail. C’est ça, la liberté. »

Il existe des inconditionnels du régime, et puis tous ceux qui redoutent de voir leur monde s’écrouler en cas de départ précipité d’Alexandre Loukachenko. Dimitri Holub, 71 ans, est l’un d’eux. Tous les jours, sur la chaîne russe RBK, ce routier à la retraite qui réside à Babrousk, dans l’Est, suit les informations en continue. « Dans tous les pays, la Libye, l’Ukraine, la révolution s’est mal terminée, pense-t-il. Moi je veux le même avenir que le présent. » Reprenant les slogans du pouvoir, il ajoute : « Ici, il n’y a pas d’oligarques, pas d’inégalités. Tout le monde a un travail. C’est ça, la liberté. »

Dans les rues, les pros et anti régime manifestent à distance. Entre dialogue de sourds et échanges de noms d’oiseaux, des fractures surgissent au sein d’une société qui reste cependant beaucoup plus homogène que celle de l’Ukraine voisine, marquée par ses clivages ethniques et géographiques. « Je ne comprends pas les méthodes des opposants, lâche l’avocat Sergueï Novikov, 34 ans. Si on veut manifester, il faut suivre la loi. » À l’entendre la répression brutale des manifestations après le scrutin du 9 août répondaient à cette même logique de maintien de l’ordre. « L’opposition peut contester les résultats en déposant plainte et créer des partis traditionnels, comme chez vous en Europe », rétorque-t-il, oubliant un peu vite comment les rivaux potentiels ont été incarcérés avant l’élection. « Nous sommes pour des réformes, conclut-il, mais avec Alexandre Loukachenko. »

Publié dans Articles de Presse

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