La fuite de Juan Carlos secoue l’Espagne

Publié le par La dépêche du Midi par Julien Cassan et Pierre Challier

L’ancien roi d’Espagne, Juan Carlos. / Photo AFP

L’ancien roi d’Espagne, Juan Carlos. / Photo AFP

Dans la torpeur du bouillant été espagnol, l’information a provoqué une déflagration. Cerné par les affaires et poursuivi par la justice pour corruption et fraude fiscale, Juan Carlos a quitté l’Espagne pour s’exiler en République dominicaine. Âgé de 82 ans, l’ancien monarque, qui a régné de 1975 à 2014, abandonne le pays pour tenter de sauver la Couronne, éclaboussée par des scandales à répétition. L’Espagne est sous le choc. "En quelques années, Juan Carlos est passé du statut de héros national, de défenseur de la démocratie à celui de paria", résume Jorge, avocat retraité de 65 ans, qui peine à cacher sa déception. "C’est quand même lui qui a réalisé la Transition démocratique à la mort de Franco. C’est également lui qui a stoppé le coup d’État militaire en 1981" précise-t-il avant de s’arrêter, songeur. Il reprend : "Le problème, c’est qu’avec son immunité, il a cru que tout lui était permis".

De héros à paria

Le crépuscule du vieux monarque débute dès 2012. A l’époque, le pays subit une forte récession économique, Juan Carlos se casse la hanche lors d’une très coûteuse chasse à l’éléphant au Botswana, où il est accompagné de sa maîtresse Corinna Larsen. Premier scandale. Le souverain présentera ses excuses mais le ver est dans le fruit, d’autant plus que la Couronne est alors ébranlée par une affaire de corruption impliquant l’infante Cristina et son époux Iñaki Urdangarin (ce dernier sera condamné à cinq ans de prison qu’il purge actuellement).

En juin 2014, Juan Carlos abdique en faveur de son fils Felipe VI. Il perd alors son immunité. Au printemps 2020, l’ancien roi est soupçonné par la justice suisse d’avoir dissimulé 65 millions d’euros, versés par le roi d’Arabie Saoudite, avant de les redistribuer – via un compte au Bahamas – à sa maîtresse. L’affaire est toujours en instruction.

Juin 2020 : c’est au tour de la justice espagnole d’ouvrir une enquête pour corruption et fraude fiscale. Agacés par le goutte-à-goutte des révélations concernant les affaires obscures de l’ancien roi, les Espagnols perdent confiance en leur monarchie. Juan Carlos, poussé par le gouvernement socialiste et par son fils, l’actuel roi Felipe VI, quitte donc l’Espagne pour essayer d’apporter un peu de "sérénité" à la Couronne, comme il le précise dans la lettre rendue officielle lundi. L’avocat de Juan Carlos, Javier Sánchez, précise dans un communiqué que l’ancien monarque reste à disposition du parquet. Son épouse, la très populaire reine Sofía, qui ne partage plus la vie de l’ancien monarque, restera à Madrid.

"Huit années de scandales"

La presse espagnole s’est emparée de cette affaire. Le quotidien El País y consacre douze pages dans lesquelles il relate "huit années de scandales" et souligne "la difficile relation entre le roi actuel et le roi émérite". En effet, Felipe VI, conscient des dommages causés à la monarchie par les scandales à répétition, n’a cessé de prendre de la distance avec son père. Le quotidien conservateur ABC, pourtant ardent défenseur de la maison royale, admet "le prestige détérioré par des fautes de caractère privé". Le président du gouvernement, le socialiste Pedro Sánchez a sobrement exprimé son "respect" vis-à-vis de cette décision, en défendant l’institution royale. "Il faut juger les personnes et non les institutions" a-t-il déclaré. A droite, Pablo Casado, du PP, visiblement embarrassé, rappelle "sa reconnaissance pour l’homme d’Etat et sa contribution à la Transition démocratique". A l’extrême gauche, Podemos est moins élogieux, en laissant entendre que Juan Carlos fuit la justice.

"Bourboniser"

C’est une photographie célèbre, en Espagne. Au volant d’une des premières voitures du pays, Alphonse XIII tient le volant. Parti "maintenir le contact avec son peuple" en ce début de XXe siècle, le roi est en panne sur un chemin d’Andalousie. Alors… le peuple misérable pousse la luxueuse voiture de son désastreux souverain, lequel s’enfuira finalement en avril 1931…

Petit-fils d’Alphonse XIII, Juan-Carlos avait fait oublier qu’il devait son trône à Franco. En uniforme de capitaine général des armées pour briser le carnavalesque putsch militaire de Tejero, il avait ensuite su endosser les habits d’un monarque débonnaire et séduire tant son pays que faire un bon "people" pour le monde. Derrière le portrait flatteur? L’Espagne démocratique n’en restait pas moins le seul pays d’Europe à ne pas juger les criminels de la dictature qui l’avait élevé. 45 ans après son couronnement? Les historiens font le tri mais ne sont plus les seuls à s’interroger sur d’aucunes zones d’ombre de son règne: la justice aussi.

Il existe en espagnol un verbe, borbonizar, "bourboniser", qui signifie "trahir à la manière des Bourbons, avec cynisme et roublardise", a écrit Michel del Castillo à propos du grand-père Alphonse. Juan-Carlos, ou le poids de l’hérédité? interroge aussi au Prado le cruel portrait de son aïeul Charles IV, par Goya.

Publié dans Articles de Presse

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