Quand Delphine Seyrig est coupée au montage

Publié le par RTBF

Dans un article de Libération paru à sa mort en 1990, Marguerite Duras écrivait de Delphine Seyrig qu'elle était une inconnue célèbre.

Delphine Seyrig - © Tous droits réservés

Delphine Seyrig - © Tous droits réservés

L'écrivain retenait une caractéristique saillante de l'actrice : sa voix, son phrasé.

"Elle parle comme quelqu’un qui vient d’apprendre le français, qui aurait des dispositions fantastiques pour le français mais qui n’en aurait aucune habitude et qui éprouverait un plaisir extrême, physique, à le parler. On dirait qu’elle vient de finir de manger un fruit, que sa bouche en est encore tout humectée et que c’est dans cette fraîcheur, douce, aigre, verte, estivale que les mots se forment, et les phrases, et les discours, et qu’ils nous arrivent dans un rajeunissement unique. "

Delphine Seyrig, née au Liban, morte en France, a débuté dans l'underground new-yorkais avant d'être remarquée par Alain Resnais qui lui a, parmi d'autres collaborations, offert un rôle important dans L'année dernière à Marienbad.

Delphine Seyrig s'est distinguée par sa voix, on l'a dit, mais aussi par ses manières d'aristocrate, son visage racé, sa classe naturelle.

Elle a aussi marqué les esprits par son intelligence, et son propos féministe : elle a réalisé des films militants et elle a signé le manifeste des 343 qui appelait à la dépénalisation de l'avortement.

C'est dans son bel appartement de la Place des Vosges qu'a été réalisée la toute première démonstration d'IVG par Harvey Karman, selon la méthode sans anesthésie qui porte son nom, et qui est encore utilisée aujourd'hui.

Dans un entretien filmé pendant le tournage du film de Chantal Akerman dont elle jouait le rôle-titre, Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles, elle évoquait son engagement. Elle disait : " Je crois que toutes les femmes sont féministes. Ou alors on se suicide tout de suite. "

Elle expliquait avoir joué elle-même le jeu de l'hyper-féminité, que ça avait été sa manière de survivre. Qu'elle ne ferait sans doute pas pareil aujourd'hui, mais qu'à l'époque, elle pensait que c’était la seule carte avec laquelle elle pouvait s'en sortir dans la société telle qu’elle était.

Elle ajoutait : " Si les femmes pensent qu'elles ont une valeur en elles-mêmes, elles n’éprouveront plus le besoin d’épouser les critères des hommes. Peut-être. "

Elle disait ça en 1975, et aujourd'hui encore ses propos apparaissent comme modernes et radicaux.

Parmi les souvenirs fameux qu'elle a laissés en tant qu'artiste il y a cette interview tout à fait insoutenable qu'elle avait accordée à Claude Lanzmann, entretien d'une effroyable goujaterie qui a fait date, et qui peut-être, a affermi encore davantage les convictions de Delphine Seyrig. Nous sommes en 1970. Lanzmann tente par tous les moyens d'amener l'actrice sur le terrain de la vie privée alors qu'elle, elle ne souhaite parler que de son métier...

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article