150 ans de la République : "Macron veut s'inscrire dans les pas de De Gaulle, ça sonne un peu faux"

Publié le par France 3 Grand-Est par Vincent Ballester

Le 4 septembre, Emmanuel Macron a prononcé un discours sur le thème des "150 ans en République", dans la lignée du Général de Gaulle. Pour le professeur d'histoire marnais Thibaut Poirot, faire l'impasse sur les expériences républicaines de 1792 et 1848, ou sur le régime de Vichy, pose question.

Pour l'historien marnais Thibaut Poirot, Emmanuel Macron a voulu s'inscrire dans les pas de Charles de Gaulle... mais n'est pas De Gaulle qui veut. • © Frédéric Dugit, MaxPPP / Florence Morel, France Télévisions

Pour l'historien marnais Thibaut Poirot, Emmanuel Macron a voulu s'inscrire dans les pas de Charles de Gaulle... mais n'est pas De Gaulle qui veut. • © Frédéric Dugit, MaxPPP / Florence Morel, France Télévisions

Emmanuel Macron a discouru sur les "150 ans en République", le vendredi 4 septembre 2020. La date commémore la proclamation de la IIIe République. Loin de l'agitation médiatique qui a entouré l'évènement, France 3 Champagne-Ardenne a souhaité revenir sur ce discours, dont il y a beaucoup à dire, avec le professeur d'histoire marnais Thibaut Poirot (dont notre journaliste Florence Morel avait dressé le portrait). De quoi dépasser la politique, et remettre l'histoire au coeur du sujet.

Emmanuel Macron s'est adressé à la Nation devant le Panthéon (visible sur la vue panoramique ci-dessous). Le symbole de naturaliser cinq néo-Français et Françaises en les inscrivant dans les pas de Marie Curie, Félix Éboué, ou Joséphine Baker fait plutôt consensus. Mais l'historien pointe une certaine tendance macronienne à s'inscrire ("encore") dans les pas de Charles de Gaulle... et un "gommage" historique qu'on peut critiquer.

Parlons mathématiques : pourquoi la République n'a pas 150 ans ?

"Le président de la République a dit '150 ans en République'. Dire qu’on a eu 150 ans de république depuis 1870, c’est relativement faux. Tout simplement parce qu’il y a le régime de Vichy [ou "régime de Pétain" pour l'actuel maire de Vichy; ndlr] au milieu. Et [Emmanuel Macron] a choisi de gommer le fait que l’expérience républicaine soit beaucoup plus ancienne. Peut-être parce que pour lui, le modèle qu’il défend n’est pas tellement révolutionnaire, mais plutôt une construction institutionnelle ? Je ne sais pas."

Quel nombre de bougies aurait-on dû prévoir pour cet anniversaire ?

"C’est problématique de répondre. La question n’est pas, au fond, le nombre d’années. Le président de la République a voulu honorer le 4 septembre 1870, qui est une date très importante. Mais il aurait dû être plus inclusif. Moins rechercher la date anniversaire, et faire un discours qui englobe toute l’idée républicaine à travers les âges. Au fond, le gros problème de ce discours, c’est qu’il a absolument voulu coller à une date. Il aurait beaucoup plus gagné à rester dans un temps long sans se fixer sur la bougie à souffler…"

Quelle est la place de Vichy dans ce calendrier républicain ?

"On est sorti d’un mythe gaullien qui dit que Vichy est nul et non avenu [à noter que comme Hollande ou Chirac, Macron reconnaît que Vichy n'est pas une "parenthèse"; ndlr]. Qu’en gros, Vichy n’a pas existé et qu'il y aurait une sorte de continuité entre la IIIe République et le Général de Gaulle. On est historien : on est là aussi pour rappeler qu’à Londres, le Général de Gaulle était relativement seul au début, que l’aventure de la France libre a été très difficile. Et expliquer que la République qui continue d’exister par un coup de baguette magique, ce qu’a défendu le Général de Gaulle, c’est une parole politique. Ça s'explique sur le plan politique; mais sur le plan historique, ça se discute."

Pourquoi 1792 et 1848, c'est important ?

"À mes yeux, la République vaut parce qu’elle a connu des échecs, des fragilités. On m’a répondu que la République n’avait pas non plus 228 ans : c’est tout à fait exact. Mais des tentatives pour proclamer la République ont échoué, ont connu des fins malheureuses. Et ces fins malheureuses, il faut les analyser. Parce qu’en histoire, elles disent beaucoup de choses.

Je pense que notre héritage juridique, les lois et principes fondamentaux définis par les représentants du peuple ensemble... ça date de la Révolution de 1789. Et en particulier sous la Ière République, à partir de 1792. Donc il faut absolument qu’on arrête de gommer parce que ça ne conviendrait pas à une page respectable. Oui, la République est née dans le sang, dans la violence, d’un combat de rue. Et ça, il faut le dire aussi. Car sinon, on oublie à quel point cette construction est fragile et fait l’objet d’un combat."

Pourquoi avoir gommé ces périodes dans le discours ?

"En présentant une certitude républicaine, et en gommant les causes multiples [citées dans le tweet ci-dessous; ndlr] qui fragilisent un régime républicain, Emmanuel Macron ne cherche qu’une chose. Il a voulu dire à travers un discours – qui reprend beaucoup de vieilles idées – que la question politique était celle du séparatisme. Que la principale menace qu’il y aurait aujourd’hui sur une république stable, ce serait le séparatisme. Je pense qu’il a gommé pour insister sur son message très actuel de la question des séparatismes."

En quoi le séparatisme a menacé notre République ?

"À l’échelle de la Ve République, le régime où on se situe depuis 1958, on a des moments d’effondrement potentiel [encore plus sous la IIIe; ndlr]. Le putsch des généraux de 1961. Un moment aussi très difficile : 1968. Encore aujourd’hui, on est sur des tensions liées au système. Mais au séparatisme ? Je suis incapable de vous dire exactement ce que c'est, et m’abstiendrai d'en trouver des traces. Si c'est l’attitude communautariste appelant à la violence de certains groupes dans la population : je vois bien quelle est la menace pour la sécurité intérieure du pays… Mais je vois peu comment la Ve République, avec tous les instruments à sa portée, pourrait ne pas y répondre."

De Gaulle parle du 4 septembre, Macron aussi. Pour marcher dans ses pas ?

"Le personnage clandestin du discours, c’est le Général de Gaulle [cité dans le tweet ci-après; ndlr]. 2020 est une 'année De Gaulle' : ce sont ses anniversaires de naissance, mort, et du 18 juin. Le président de la République a encore voulu s’inscrire dans ses pas. Le problème, c’est que De Gaulle a 67 ans en 1958. Il a la stature et la sagesse. Je ne suis pas sûr que le président puisse se permettre de faire ces discours assez classiques sur la forme : ce n’est pas son image publique. Quelque part, ça sonne un peu faux.

Le Général de Gaulle cite 1792 et 1848 car il a un avantage pour lui. Son père était professeur d’histoire. Il avait un rapport à l’histoire extrêmement complet, par sa formation d’officier, par tous les livres qu’il a écrits avant. Il sait embrasser la totalité d’un phénomène historique, car il l’a fait pendant la guerre, il l’a fait dans des livres. Donc De Gaulle, à ce niveau-là, est fort. C’est pour ça que peu de gens peuvent rivaliser avec lui, car c’est 45 ans d’expérience accumulée, d’écriture, et de réflexion sur l’histoire."

Pourquoi c’était important de parler du 4 septembre 1870 ?

"L’Élysée a été fort d’inscrire son calendrier politique dans la question de la guerre de 1870; la date est peu connue mais importante. La République est juste proclamée le 4 septembre, il faut cinq ans pour l'installer. Ça a eu une importance symbolique pour nous, de comprendre qu’il ne faut pas s’attacher à une date, et resituer dans un univers plus large. Le pays était en guerre, envahi, avec une armée prussienne pas très loin de Paris. La proclamation de la République dans ce contexte de menace n’en est que plus forte.

Mais il y a eu un problème : le 4 septembre 1870 est un faux-départ. C’est Gambetta, la République des combattants qui prend le devant de la scène. Puis Thiers, quelques mois après. Il va falloir sept ans après cette mise en place pour arriver à avoir une majorité républicaine dans le pays : tout ça a gommé la date. Si, le 4 septembre, l'invasion avait été arrêtée après la proclamation de la République… Je suis à peu près persuadé qu’aujourd’hui, 1870 serait le jour de notre fête nationale [le 14 juillet n'allait pas de soi; ndlr]."

Vous président, quelle date mettez-vous en avant ?

"Pour parler de la République, j’aurais choisi le 10 août 1792. Un discours à la mi-août, c’est peine perdue : cette date, politiquement, n’a aucun sens... Les Parisiens, les fédérés, tous ceux venus des départements s’engager dans la guerre révolutionnaire : ils sont à Paris, prennent le château du roi, renversent la monarchie. Je pense que cette date, c’est la véritable bascule dans un phénomène de prise du pouvoir par une entité qu’on peut appeler le peuple... Avant de proclamer la République, faut renverser le roi."

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article