Disparition d’Estelle Mouzin : Sabine Khéris, la juge qui fait parler Michel Fourniret

Publié le par 20 Minutes par Vincent Vantighem

PORTRAIT Doyenne des juges d’instruction du tribunal de Paris, Sabine Khéris organise, ce lundi, de nouvelles fouilles pour tenter de retrouver le corps d’Estelle Mouzin

Michel Fourniret photographié lors d'une reconstitution judiciaire, le 19 septembre 2019. — SIPA

Michel Fourniret photographié lors d'une reconstitution judiciaire, le 19 septembre 2019. — SIPA

  • Juge d’instruction à Paris, Sabine Khéris a obtenu les aveux de Michel Fourniret dans la disparition d’Estelle Mouzin.
  • Obstinée autant que discrète, elle instruit ce dossier de façon méthodique afin de tenter de retrouver le corps de la fillette enterrée par l’ogre des Ardennes.
  • Ce lundi, elle emmène le tueur à Ville-sur-Lumes pour une nouvelle série de fouilles.

La météo prévoit de la pluie… Pour les vacances de la Toussaint, Sabine Khéris a choisi de partir dans les Ardennes avec l’un des pires tueurs en série de France. Dès ce lundi, la doyenne des juges d’instruction du tribunal judiciaire de Paris sera à Ville-sur-Lumes avec Michel Fourniret. Elle y a déjà passé une semaine en juin. Mais elle n’a pas retrouvé l’endroit où « l’ogre des Ardennes » est soupçonné d’avoir enterré la petite Estelle Mouzin. Alors, elle y retourne pour de nouvelles fouilles. « C’est une obstinée… », souffle Corinne Herrmann, avocate d’Eric Mouzin, le père de la fillette.

Obstinée, travailleuse, voire besogneuse d’un côté. Discrète, fuyant les lumières, dans sa bulle de l’autre. Voilà les qualificatifs qui reviennent sans cesse dans la bouche de ceux qui connaissent cette magistrate en passe aujourd’hui de résoudre l’une des pires énigmes criminelles de ces vingt dernières années. A presque 56 ans – elle les fêtera le 29 novembre –, c’est elle qui a recueilli les aveux de Michel Fourniret dans la disparition d’Estelle Mouzin. « Je reconnais là un être qui n’est plus là par ma faute », a fini par dire Fourniret, dans une des formules alambiquées dont il a le secret, le 5 mars dernier, alors qu’elle lui montrait une photo de l’écolière disparue  à Guermantes (Seine-et-Marne), le 9 janvier 2003.

Monique Olivier ne veut se confier qu’à elle

Ces aveux ne sont pas tombés par hasard sur le bureau de la magistrate, situé au 13e étage du palais de justice. Pour en arriver là, la juge a construit patiemment sa stratégie. « Dans le passé, les services d’enquête ont voulu avancer au pas de charge sur ce dossier pour avoir des aveux. Ils s’y sont cassé les dents, se souvient Richard Delgenes, l’avocat de Monique Olivier, l’ex-femme de Fourniret. Sabine Khéris, elle, a pris le temps de bien faire les choses, de lancer toutes les expertises qui devaient être faites depuis longtemps, et de ne rien laisser au hasard. » Et surtout pas la confiance du tueur en série et de son ex-femme.

Si Sabine Khéris a repris le dossier Mouzin en septembre 2019, elle connaît le couple Fourniret/Olivier depuis 2016. Depuis qu’elle instruit le dossier sur les disparitions de Joanna Parrish et Marie-Angèle Domèce pour lesquelles « l’ogre des Ardennes » est mis en examen. « Elle a su instaurer un vrai dialogue avec eux lors de longues auditions », résume Corinne Herrmann. Résultat : le 5 février 2019, c’est à elle, et à elle seule, que Monique Olivier confie sa volonté d’évoquer « désormais » le dossier Estelle Mouzin… La machine est alors lancée. Et plus rien ne l’arrêtera.

« Vous êtes une bonne joueuse », lâche Fourniret

Car une fois saisie, la juge ne se contente pas d’écouter religieusement le tueur débiter des âneries, comme il en a l’habitude. Elle tente d’entrer dans son univers. Quasiment dans sa tête. Elle se met à lire les auteurs russes qu’il affectionne – Dostoïevski et Gogol, notamment –, écoute parfois France Musique comme lui et, surtout, elle prend le temps de le recevoir. Là où certains juges expédient les auditions en une heure ou deux, celles de Michel Fourniret durent souvent plusieurs jours… « La juge est la dernière personne qu’il voit, sa dernière vie sociale, sa dernière chance de sortir de sa cellule tapissée de post-it sur lesquels il griffonne », décrypte Corinne Herrmann.

Une patience infinie tournée vers un unique but : obtenir la vérité. Cheveux courts et voix douce, Sabine Khéris sait exactement où elle va. Comme une joueuse d’échecs, elle avance ses pions sans que rien ne soit laissé au hasard. Manipulateur à souhait, Michel Fourniret ne se laisse pas berner facilement. Mais, le 27 novembre 2019, alors qu’elle le coince sur une question, il finit par lui rendre hommage à sa manière : « Vous êtes une bonne joueuse… », sourit-il.

Un rôle décrié dans la crise des « gilets jaunes »

Une bonne joueuse qui sait s’entourer. Son succès dans ce dossier est aussi celui de la greffière qui l’accompagne depuis des années. « Une formule 1 », lâche un avocat qui la connaît. « Une personne exceptionnelle qui connaît le dossier sur le bout des doigts », complète Corinne Herrmann. Elles ont commencé à travailler ensemble à Nanterre (Hauts-de-Seine) quand Sabine Khéris est passée à l’instruction après des années au parquet. « A l’époque, elle était peu à l’écoute et acharnée de la détention provisoire », tacle un avocat parisien.

Pas de quoi ralentir son parcours. En 2012, elle arrive à Paris et se voit confier des dossiers importants. Celui du bombardement de Bouaké (Côte d’Ivoire), dans lequel neuf militaires français avaient perdu la vie en 2004. Intransigeante, elle pointe la responsabilité de Dominique de Villepin, Michèle Alliot-Marie et Michel Barnier. Mais elle n’est pas suivie par la Cour de justice de la République. C’est elle aussi qui instruit l’affaire du « mur des cons » et décide de renvoyer sa collègue magistrate Françoise Martres devant le tribunal. Sans ciller.

Nous sommes alors en 2015. A l’époque, Sabine Khéris ferraille aussi avec les avocats chargés de défendre les assignés à résidence dans le cadre de l’état d’urgence terroriste. Dont Arié Alimi. « Je vois qu’on lui tresse beaucoup de louanges aujourd’hui, explique l’avocat. Mais pour moi, c’est surtout quelqu’un qui protégeait l’administration à ce moment-là. » Chargé de défendre de nombreux «  gilets jaunes », il pense d’ailleurs qu’elle n’a pas vraiment changé depuis.

« Elle est doyenne des juges d’instruction. Elle est donc chargée de fixer la consignation qu’on demande aux personnes qui veulent porte plainte avec constitution de partie civile. C’est un rôle central, explique-t-il. Et bien, elle a réclamé des sommes colossales aux "gilets jaunes" sans le sou qui voulaient porter plainte contre les policiers. Parfois jusqu’à 8.000 euros… Le but était d’empêcher les poursuites… »

« Avec Fourniret, c’est l’aventure »

Mais la mobilisation des « gilets jaunes » s'est essouflée. Et Sabine Khéris est désormais occupée à autre chose. Sur la centaine de dossiers qui peuplent son bureau, c’est celui de la disparition d’Estelle Mouzin qui l’occupe essentiellement aujourd’hui. « Elle a compris que Fourniret vieillissait et que le temps était compté, poursuit l’une de nos sources. Je regrette qu’elle n’ait pas récupéré ce dossier il y a cinq ans… »

Mais Sabine Khéris a plus que jamais l’espoir de boucler ce dossier et de retrouver le corps de la fillette. Dès ce lundi, elle a convoqué les experts archéologues et militaires avec qui elle a l’habitude de travailler. Destination : Ville-sur-Lumes, dans l’ancienne maison de la sœur de Fourniret. C’est à cet endroit qu’il a tué Estelle Mouzin, d’après les aveux de Monique Olivier. Reste à savoir où il a caché le corps. La juge a prévu de faire des recherches pendant une semaine. « Seul le programme de lundi est fixé, confie une de nos sources. Ensuite, elle va s’adapter à ce que Fourniret va dire ou faire. Avec elle, c’est l’aventure… »

Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article