Ernst « Putzi » Hanfstaengl, le pianiste d’Hitler

Publié le par France Musique par Léopold Tobisch

Le 1er octobre 2020 sort le nouveau roman de Thomas Snegaroff, « Putzi » consacré à Ernst ‘Putzi’ Hanfstaengl. Homme d’affaires germano-américain mais également ami proche et pianiste personnel d’Hitler, voici comment un pianiste a suivi et contribué à l’ascension et à la chute du dictateur. 

Ernst « Putzi » Hanfstaengl, le pianiste d’Hitler, © Getty / Hulton Deutsch

Ernst « Putzi » Hanfstaengl, le pianiste d’Hitler, © Getty / Hulton Deutsch

Dans l’ombre d’Adolf Hitler se cache Ernst « Putzi » Hanfstaengl. Homme d'affaires et pianiste germano-américain, il passe presque inaperçu. Le nouveau roman de Thomas Snegaroff, Putzi, raconte l'histoire de l'homme qui a non seulement distrait et amusé Adolf Hitler avec ses talents pianistiques mais qui a aussi suivi de près l'ascension et la chute du dictateur allemand.

Né à Munich le 2 février 1887, Ernst Hanfstaengl est issu d’une famille privilégiée et de bonne réputation : ses parents côtoient régulièrement les hautes sphères artistiques et musicales, recevant chez eux Strauss, Sousa, Sarasate, Wagner et Liszt

D’origine germano-américaine, Putzi (un surnom qu’il porte depuis son enfance) partage fièrement un héritage entre ces deux pays : célèbre lithographe et photographe allemand, le grand-père paternel de Putzi immortalise le portrait de nombreux sujets prestigieux dont Wagner, Liszt, et Clara Schumann. Le grand-père maternel, quant à lui, était général dans l’armée de l’Union américaine et l’un des porteurs du cercueil d’Abraham Lincoln.

Le jeune Putzi ne pense qu’à la musique, au détriment de ses études. Passionné par le piano, il devient l’élève de August Schmidt-Lindner et de Bernhard Stavenhagen, dernier disciple de Liszt (ce dernier fut également surnommé « Putzi »).

Il quitte son pays natal en 1905 afin de poursuivre des études d’art, de littérature, d’histoire et de philosophie à Harvard. Mais c’est encore la musique qui retient son attention. Par ses talents musicaux, Putzi est régulièrement invité à interpréter au piano les marches musicales sportives pour motiver l’équipe de football américain d’Harvard. Il rencontrera également Theodore Roosevelt Jr., et se verra même invité à Washington par le président en 1908 lorsque ce dernier entend parler des talents pianistiques de Putzi.

Diplômé en 1909, Putzi reprend la direction de la filière américaine de l’entreprise familiale, la Franz Hanfstaengl Fine Arts Publishing House à New York. Son retour en Allemagne refusé peu avant le début de la Première Guerre mondiale, il observe le conflit depuis les Etats-Unis. Il se rend régulièrement au Harvard Club pour y jouer du piano, et fait la rencontre de Franklin D. Roosevelt, dont l’importance ne sera des moindres dans la vie de Putzi.

Finalement de retour à Munich en 1922, Putzi découvre son pays fragilisé et rempli d’une tension politique explosive. En novembre, un ancien ami d’université, Warren Robbins, alors employé à l’ambassade américaine à Berlin, demande à Putzi d’accompagner son attaché militaire, envoyé constater la situation politique en Allemagne. Incapable d’assister au rassemblement à la brasserie Kindlkeller du parti national-socialiste des travailleurs allemands, l’attaché demande à Putzi d’y aller à sa place et de rencontrer l’homme à la tête de ce mouvement, un certain Adolf Hitler.

Putzi et Hitler, une amitié fructueuse

Immédiatement séduit par la force oratoire et la conviction patriotique d’Hitler, Putzi tente de se rapprocher de ce dernier. Il assiste aux rassemblements et décide même d’y emmener sa femme afin de la présenter à Hitler. Il fait entrer son nouvel ami dans les hautes sphères de la société allemande et le présente à de nombreuses grandes familles bavaroises telles que les familles von Kaulbach et Bruckmann, ainsi que la famille Bechstein, fabricant de pianos : Frau Bechstein souhaitait même qu’Hitler épouse sa fille, Lotte Bechstein. 

Ainsi, par son association à la famille Hanfstaengl, Hitler accède aux rangs de la haute société bavaroise. En échange, Putzi intègre progressivement la sphère intime du nouveau parti National-Socialiste, et devient l’un des confidents proches d’Hitler : Putzi sera l’une des rares personnes à pouvoir se permettre une remarque critique envers la moustache du dictateur. Hitler sera également le parrain du fils de Putzi, Egon, qui grandira au côté de son « oncle Dolf ».

Après l’échec du putsch de Munich en 1923, c’est dans la famille Hanfstaengl que se refuge Hitler en secret. Et quand la police encercle la maison pour arrêter Adolf Hitler, ce dernier tente, dans un moment de désespoir, de se suicider. Selon les mémoires de Putzi, c’est à ce moment que sa femme Helen saisit l’arme à feu et empêche Adolf de se suicider, geste non sans résonance dans l’histoire du XXe siècle.

Hitler est condamné à cinq ans de prison. Il profite de son emprisonnement pour écrire le premier volume de Mein Kampf, qui sera partiellement financé et publié par Putzi. Libéré en 1924, Hitler retourne voir son ami Putzi le soir-même.  

La croissance de l’idéologie nazie dans les années 1920, élevée par le referendum allemand de 1929,  permet au parti de remporter en 1930 presque 20% des voix parlementaires afin de devenir la première opposition parlementaire.

En 1931, le parti Nazi en plein essor, Hitler souhaite profiter du réseau international des connaissances de Putzi. Il confie donc à ce dernier le rôle de chef du département de la presse étrangère. A ce poste, Putzi rencontrera en privé plusieurs chefs d’Etats dont Mussolini et Churchill, avec lesquels il entretient des conversations et négociations hautement confidentielles.

Une amitié scellée par la musique

S’il sert d’abord de clé d’entrée aux sphères de la société allemande, c'est ensuite pour ses talents musicaux qu’Adolf Hitler garde Putzi près de lui. Après ses nombreux discours exigeants et épuisants, Hitler ne souhaite que se retrouver seul avec Putzi au piano, bercé par la musique de Liszt et de Wagner. « Tu es le plus pur des orchestres, Hanfstaengl », dira le dictateur de son pianiste.

Goebbels (droite) et Hitler (gauche) à côté de son ami et pianiste Putzi, © Getty / Ullstein Bild Dtl

Goebbels (droite) et Hitler (gauche) à côté de son ami et pianiste Putzi, © Getty / Ullstein Bild Dtl

Putzi ira jusqu'à souligner dans ses mémoires la musicalité des discours d’Hitler, rappelant le style grandiose de Wagner

    J'ai remarqué qu'il y avait un parallèle direct entre la construction du prélude du Meistersinger et celle de ses discours. L'enchainement de leitmotivs, d'embellissements, de contre-points et de contrastes et d'arguments musicaux se retrouvait exactement dans le modèle de ses discours, qui étaient symphoniques dans leur construction et se terminaient par un grand point culminant, comme le tintamarre des trombones de Wagner.

Pianiste virtuose, il joue pour Hitler ses œuvres préférées d'un style grandiose atypique qui convenait parfaitement au Führer : « L'une des principales raisons pour lesquelles il m'a gardé près de lui pendant tant d'années [...] était probablement ce don particulier que je possédais apparemment de jouer la musique qu'il aimait exactement dans le style orchestral qu'il aimait », écrit Putzi dans ses mémoires.

A l’inverse des Mains du miracle de Joseph Kessel, livre dans lequel les massages thérapeutiques du Dr Kersten permettent de calmer les ambitions meurtrières d'Heinrich Himmler, « [Putzi] ne sauve personne par la musique qu’il joue, au contraire, il régénère la bête. Dans ses mémoires, il dit qu’il a tenté de dompter Hitler […] mais je pense qu’il a nourrit la bête de musique », explique Thomas Snegarof.

Bien plus qu’un fou du roi

L’influence musicale de Putzi ne s’arrête pas aux concerts privés des œuvres de Wagner. Il raconte à Hitler ses souvenirs d’Harvard et des chansons et fanfares utilisées pour motiver non seulement les athlètes mais surtout le public afin de créer un enthousiasme presque hystérique. Hitler est immédiatement séduit par l’immense potentiel d’une idée si simple. 

Inspiré des chants d’université, Putzi adapte le style des fanfares américaines pour les besoins du Troisième Reich. Les paroles d'origine « Harvard, Harvard, Harvard, rah, rah, rah ! » deviennent « Sieg Heil, Sieg Heil, Sieg Heil ! ». Ainsi serait né le fameux cri du Troisième Reich : « Je suppose que je dois prendre ma part de responsabilité », précisera Putzi plus tard dans ses mémoires.

Il compose également de nombreuses marches pour le Chancelier, dont celle jouée par la Sturmableitung (la S.A., la section d’assaut dont les membres sont surnommés les « chemises brunes ») lors du passage d’Hitler par la porte de Brandebourg en 1933 au moment de sa prise de pouvoir :

Auf wiedersehen, Adolf

Mais les efforts de Putzi pour modérer les propos et idéaux radicaux d’Hitler furent mal reçu par ce dernier et par Joseph Goebbels. Lorsque Putzi retourne à Harvard pour la réunion des 25 ans de sa classe de 1909, Hitler débute La Nuit des Longs Couteaux, au cours de laquelle au moins 200 personnes au sein du mouvement sont assassinées. Putzi dira qu'il aide les victimes comme il peut : il parvient notamment à rendre au violoniste Fritz Kreisler son violon confisqué par les Nazis.

Le 11 février 1937, Hitler confie à Putzi une mission très spéciale : aller en Espagne afin de protéger les intérêts de l’empire allemand alors menacés par la guerre civile espagnole. Une fois à bord de l’avion, Putzi apprend de la part du pilote que son entrée dans le pays se fera par parachute entre Madrid et Barcelone, en plein territoire nationaliste : une mort assurée pour Putzi. Serait-ce une tentative pour se débarrasser ? 

Putzi, le pianiste d'Hitler aux propos modérés, progressivement éclipsé par Goebbels, © Getty / Ullstei Bild Dtl

Putzi, le pianiste d'Hitler aux propos modérés, progressivement éclipsé par Goebbels, © Getty / Ullstei Bild Dtl

Par hasard (ou par pitié), l’avion est contraint d’atterrir près de Leipzig pour des raisons mécaniques. Putzi profite de cette occasion pour fausser un changement d’ordres de la part du Chancelier, et décide de s’enfuir. Depuis Leipzig, Putzi quitte l’Allemagne et passe par la Suisse avant de s’installer en Angleterre. Il est arrêté peu après lorsque la Deuxième Guerre mondiale est déclarée. 

Incarcéré à Lingfield, Putzi découvre avec joie un piano, et décide de former un quatuor avec trois autres prisonniers. Ce plaisir ne sera qu’éphémère car il est ensuite envoyé dans une prison au Canada. Enfermé et menacé par un froid meurtrier, il tente de faire passer un message au président des Etats-Unis, une connaissance de ses journées passées au Harvard Club de New York : Franklin D. Roosevelt.

Intéressé par les informations que Putzi pourrait apporter aux services d’informations américains, Roosevelt autorise la libération du pianiste allemand en 1942. Putzi se retrouve à Virginia au service de l’OSS, (Office of Strategic Services, précurseur de la CIA), membre du nouveau « S-Project » conçu par le président Roosevelt, chargé de constituer un profil psychologique, politique, sexuel et même culturel d’Adolf Hitler et d’analyser la propagande allemande.

Ernst « Putzi » Hanfstaengl, ancien pianiste d'Hitler devenu informateur pour Franklin D. Roosevelt, © Getty / ullstein bild Dtl

Ernst « Putzi » Hanfstaengl, ancien pianiste d'Hitler devenu informateur pour Franklin D. Roosevelt, © Getty / ullstein bild Dtl

Exploité pour ses connaissances intimes du Troisième Reich, la musique de Putzi fera également l’objet d’une campagne américaine de déstabilisation psychologique particulièrement unique. Invité en 1944 à dîner chez John Franklin Carter, conseillé du président Roosevelt, Putzi est enregistré au piano alors qu’il joue des œuvres de Debussy et de Wagner, avant de s’adresser à voix haute avec sincérité au Führer lui-même, lui suppliant de se rendre et d’arrêter cette guerre qui finira par détruire son pays natal. 

Le lendemain, l’enregistrement est envoyé chez CBS, qui presse plusieurs milliers de disques, avant de les lâcher par avion sur l’Allemagne, adressés à Hitler, Goering, Himmler et Ribbentrop. Le concert fut également diffusé par radio depuis une antenne américaine en Angleterre. Tentative de désinformation qui n’arrive pas semble-t-il aux oreilles d’Hitler, mais qui fut l’objet d’une tirade radiophonique menaçante de la part d’Himmler.

A l’approche des élections présidentielles américaines de1944, Roosevelt craint que la présence d’un ancien Nazi parmi ses recrues soit un frein à sa candidature. Ainsi, Putzi est renvoyé en Angleterre, de nouveau derrière les barreaux. Il y restera jusqu’en 1946, avant d’être rendu aux allemands.

La guerre terminée, Putzi fait l'objet d'un procès en « dénazification », mais ayant quitté l’entourage d’Hitler avant la guerre, et ayant déjà essuyé une peine de prison, Putzi fut rapidement libéré. Il ne cessera d’expliquer par la suite aux médias qui s’intéressent à son histoire qu’il avait tenté tout au long de sa collaboration avec le Fürher « d’établir une relation acceptable entre l’Allemagne et les Etats-Unis. » Malgré ses efforts, il ne parvint jamais à se distancier de son passé.

Un an avant sa mort à Munich le 6 novembre 1975, Eynon Hanfstaengl, violoncelliste et petit-fils de Putzi, arrive 24e au Concours Tchaïkovski à Moscou. Voir le nom Hanfstaengl associé à une victoire musicale prestigieuse plutôt que d'enflammer les passions d’un tyran fut sans doute une dernière consolation pour le pianiste.

Pour aller plus loin :

« Putzi » de Thomas Snegaroff [Gallimard 2020]

Publié dans Articles de Presse

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