Michel Fourniret : dans la tête du monstre

Publié le par Paris Match par Jean-Michel Caradec’h. Enquête Arnaud Bizot

Chargé par les révélations accablantes de sa complice, Michel Fourniret, bourreau d’une douzaine de jeunes filles joue encore avec les zones d’ombre.

Les yeux masqués, l’assassin quitte le commissariat de Dinant, après une confrontation avec les enquêteurs. Juillet 2004. PHILIPPE HUGUEN / AFP

Les yeux masqués, l’assassin quitte le commissariat de Dinant, après une confrontation avec les enquêteurs. Juillet 2004. PHILIPPE HUGUEN / AFP

Les tueurs en série meurent rarement les armes à la main. Ils ne cessent pas leurs atrocités, alors même qu’ils sont jugés et jetés en prison. Ils continuent à exploiter leur misérable tas de secrets pour torturer les familles de leurs victimes, se jouer des enquêteurs et des juges, nourrir leur ego de résonances médiatiques. Michel Fourniret et son âme damnée, Monique Olivier, sont de cette espèce. Depuis 2008, l’incarcération leur a permis d’entamer publiquement une seconde carrière, après plusieurs années d’une trajectoire criminelle volontairement obscure. L’histoire du « tueur en série français le plus abouti », selon le portrait qu’en a brossé l’expert psychiatre Daniel Zagury, est ponctuée de révélations, de mensonges, de rétractations et de demi-vérités que Fourniret et Olivier s’échangent dans un pas de deux si bien chorégraphié qu’il ne peut être fortuit. Le meurtre d’Estelle Mouzin est emblématique de cette manipulation perverse orchestrée par le couple.

Le 9 janvier 2003, la fillette de 9 ans disparaît vers 18 heures en rentrant de l’école de Guermantes, un village de Seine-et-Marne. Les recherches restent vaines. Aucun témoin ni indice, si ce n’est la présence suspecte d’une camionnette blanche. Ainsi qu’une hypothétique tentative d’enlèvement, trois semaines auparavant, dans le même village. Ce jour-là, Megan, qui a le même âge qu’Estelle, avait été abordée par le conducteur d’une fourgonnette : « Ça a l’air lourd, ce que tu portes. Tu veux que je te ramène chez toi ? » La fillette avait refusé. Elle pourra donner quelques informations sur le véhicule et le conducteur aux enquêteurs, qui présument qu’il s’agit du ravisseur d’Estelle. Un portrait-robot est diffusé. Michel Fourniret, qui habite à 250 kilomètres de là, à Sart-Custinne, dans les Ardennes belges, est soupçonné et interrogé par les enquêteurs du SRPJ de Versailles. Une ancienne connaissance, Jean-Paul H., dit l’avoir reconnu et salué sur l’aire d’autoroute à 2,5 kilomètres de Guermantes, quatre jours avant l’enlèvement. Mais Fourniret a un alibi : il fait état d’un coup de téléphone passé à son fils depuis son domicile, le jour et à l’heure de la disparition d’Estelle.

La piste – une parmi d’autres – est (provisoirement) abandonnée. A cette époque, Fourniret n’est connu des services de police « que » comme maniaque sexuel. Arrêté une première fois en 1966, il a été condamné en correctionnelle à huit mois de prison. Une expertise psychiatrique effectuée à l’époque estime que « le sujet n’est pas dangereux pour lui-même et pour autrui », concluant que « l’inculpé est curable et réadaptable ». Terrible erreur. Fourniret est de nouveau arrêté en 1984, cette fois pour des agressions sexuelles avec violence sur une quinzaine de jeunes filles depuis 1977. Il est condamné aux assises, en 1987, à sept ans de prison dont deux avec sursis. Mais il est libéré dès le mois d’octobre de la même année parce qu’il a déjà effectué trois ans de détention provisoire et bénéficie de remises de peine. Deux mois seulement après sa sortie de cellule, il commet son premier meurtre.

7 juillet 2004 : dix jours après ses premiers aveux, Monique Olivier arrive au palais de justice de Dinant, en Belgique. © G.CERLES/AFP

7 juillet 2004 : dix jours après ses premiers aveux, Monique Olivier arrive au palais de justice de Dinant, en Belgique. © G.CERLES/AFP

Que s’est-il passé pour que cet homme de 55 ans, ouvrier-fraiseur plutôt falot, deux fois divorcé, deux fois condamné, se transforme en un redoutable assassin ? « Prisonnier aimerait @correspondre avec personne de tout âge pour rompre solitude. » Cette petite annonce, publiée pendant sa détention par Michel Fourniret dans « Le Pèlerin », très convenable hebdomadaire catholique, sera le déclencheur d’une relation démoniaque. Parmi les réponses, celle de Monique Olivier, mère de famille de 39 ans, séparée de son mari et de ses enfants, garde-malade dans le Gard, retient son attention. Elle et lui entament un échange épistolaire fleuve : en moins d’une année, Fourniret lui envoie 133 lettres et en reçoit 84. En tout, 760 pages qui, d’anodines, deviennent de plus en plus intimes, et où se nouent de sordides liens érotomaniaques. Leur lecture trace en filigrane la nature de ce qui va devenir leur relation. Fourniret, qui se pique de littérature (ses lettres sont parsemées de notes de bas de page, comme les écrits des universitaires), se construit un personnage inquiétant et dominateur. Il se présente comme imprégné d’un mysticisme à la limite du fantastique, basé sur une dévotion à la Vierge Marie et à la virginité. Il prétend même avoir eu, lorsqu’il était jeune garçon, au bord d’une route, une apparition de la Vierge en majesté, qui l’aurait littéralement fait tomber de son vélo. Il décrit aussi le traumatisme subi à 24 ans, pendant sa nuit de noces avec Annette, sa première femme, en constatant que celle-ci n’était pas vierge. « Elle avait déjà fait dodo avec quelqu’un », s’indigne-t-il dans un curieux langage enfantin. Même si ladite Annette témoignera plus tard n’avoir aucun souvenir d’une fixation particulière sur ce sujet lors de leur mariage, Fourniret construit et développe un récit dramatique à partir de cette « souillure » originelle. Aux nombreux psychiatres et psychologues qui se pencheront sur son cas, il va ainsi suggérer que là se situe le déclic de sa carrière de meurtrier. « Un jour, j’ai emmené une petite pour voir ce qu’il en était de cette foutue virginité, confiera-t-il au docteur Ployé, expert psychiatre. Ça m’a harcelé, harcelé, fallait que j’aille voir. »

Le 11 décembre 1987, quelques semaines après la sortie de prison de Fourniret, le couple part en chasse

Ses lettres de prison trouvent en Monique Olivier une lectrice complaisante, avide de ces confidences mystico-érotiques. Pire, elle l’encourage subtilement. A la demande de Fourniret, elle lui fait le récit de sa propre défloraison, qu’elle bâcle en quelques mots : « Un militaire m’a interpellée dans une gare. On est allés à l’hôtel, il est monté sur moi, et voilà. » Elle préfère jouer avec ses fantasmes, nomme son obsession avec des mots crus. Dans ses réponses, la virginité devient « la membrane » : elle lui désigne, en termes gynécologiques, la porte à enfoncer. « Mon fauve veut posséder ma membrane, la seule solution ferait de moi une criminelle », écrit-elle, désignant leurs futures victimes par une abréviation, MSP (« membranes sur pattes »). Au fil de leur correspondance se dessine l’ébauche d’un pacte, résumé de manière lapidaire par Fourniret : « Enlèvement ; disposer d’une jeune fente ; liquider ton ancien mari, cet être hideux. » Il n’ira pas jusqu’à cette dernière extrémité, trop périlleuse. Tout au plus tentera-t-il d’incendier les tableaux de l’ex, ce qui lui vaudra en novembre 1990 d’être condamné par le tribunal de Nantes à quatre mois de prison. Monique Olivier écopera de la même peine avec sursis. Tous deux préfèrent se consacrer à leur commune obsession. Ils inaugurent leur sinistre liaison, à Auxerre, par un premier meurtre qui va sceller leur destin criminel.

La maison belge de Sart-Custinne, en avril 2005. Les fouilles resteront infructueuses © ALAIN JULIEN / AFP

La maison belge de Sart-Custinne, en avril 2005. Les fouilles resteront infructueuses © ALAIN JULIEN / AFP

Le 11 décembre 1987, quelques semaines après la sortie de prison de Fourniret, le couple part en chasse à bord d’une Peugeot 304. Ils repèrent une jeune fille en manteau strict et bottines blanches qui marche sur le bas-côté de la route. Elle s’appelle Isabelle Laville, elle vient d’avoir 17 ans. Son corps ne sera retrouvé que dix-neuf ans plus tard, au fond d’un puits. Le récit stupéfiant de cet enlèvement – qui préfigure les suivants – a été livré par Monique Olivier, en 2004, aux policiers de Dinant, en Belgique. Les deux complices dépassent l’adolescente sans s’arrêter et élaborent rapidement le scénario du guet-apens. Monique dépose Fourniret plus loin sur la route, un bidon à la main. Puis elle fait demi-tour, retrouve Isabelle Laville, lui demande son chemin et lui propose de l’avancer. Sans méfiance, la jeune fille monte à côté de la conductrice. Un peu plus loin, Monique, désignant Fourniret avec son bidon, s’exclame : « Tiens, un monsieur en panne. On va l’aider. » Fourniret monte à l’arrière. « C’était une brune aux cheveux longs… D’habitude, il préfère les blondes à cheveux courts. » Fourniret alimente une conversation anodine en attendant de repérer un coin tranquille, puis passe soudain une cordelette autour du cou d’Isabelle. Elle se débat mais étouffe. Monique Olivier parvient à lui faire avaler un sédatif. Arrivée dans la maison de Saint-Cyr-les-Colons où le couple s’est installé, la victime à demi-inconsciente est attachée sur un lit, dénudée. Fourniret essaie de la violer mais, malgré ses efforts, n’y parvient pas. Furieux, il demande à Monique de le « mettre en condition ». Elle lui fait une fellation. « Quelle idiote ! » commente-t-elle. « Ça a marché ? » interrogent les policiers. « Je ne sais plus, se défausse-t-elle. Je suis redescendue. Il l’a tuée, étranglée et roulée dans un tapis. »

Pour la suite de l’interrogatoire, Monique Olivier va roder le système de défense qu’elle emploiera tout au long de l’instruction et du procès : se faire passer pour une martyre, terrorisée par le tueur, au même titre que ses véritables victimes. Cette soumission à Fourniret n’est pas qu’apparente. Loin d’être « une pure idiote qui n’a jamais affronté [son] autorité », comme il la décrit avec suffisance, Monique Olivier jouit de cet asservissement à son « Shere Khan » – elle l’a ainsi baptisé en référence au tigre sanguinaire du « Livre de la jungle », de Rudyard Kipling. En développant chez lui ses tendances dominatrices, elle se l’attache et peut le manipuler. Ce que le docteur Ployé analyse ainsi : « Elle s’est nourrie du sadisme de Fourniret. Ce n’est pas une soumission désintéressée. » Monique Olivier est dotée d’une intelligence supérieure (son QI est de 131) et, notera une psychologue, les bénéfices qu’elle tire de la manipulation de Fourniret lui donnent une impression de « toute-puissance ». Un autre psychiatre ose cette image : « Si Fourniret est un baril de poudre, Monique Olivier en est la mèche. » La suite va le démontrer. C’est elle qui fera tomber Fourniret. C’est encore elle qui, par la suite, distille les informations (au compte-gouttes), attirant la lumière sur elle. Au détriment d’un Fourniret aujourd’hui atteint d’un début de démence, et que sa mémoire défaillante et sa surdité rendent à demi gâteux.

Eric Mouzin avec le portrait-robot d’un « témoin important » établi en juin 2003. Estelle a disparu six mois auparavant. © Bruno Bachelet / Paris Match

Eric Mouzin avec le portrait-robot d’un « témoin important » établi en juin 2003. Estelle a disparu six mois auparavant. © Bruno Bachelet / Paris Match

Une épave bien éloignée du prédateur triomphant qui, en 1987, quitte Fleury-Mérogis au bras de sa nouvelle compagne. Mais le couple n’a pas un rond et la situation de « tueurs en série » n’est pas très lucrative. Tandis qu’elle cherche du boulot aux environs d’Auxerre, lui écume la région en quête de travaux de maçonnerie. Dans ses tournées, il allie en fait la récupération de vieux métaux, des rapines occasionnelles et le repérage de fillettes isolées. La dèche. Pourtant une visite inattendue va changer sa minable existence. Il est contacté par une jeune femme, Farida Hammiche, compagne d’un de ses anciens compagnons de cellule, Jean-Pierre Hellegouarch. Cet ancien gauchiste reconverti dans les braquages (qualifiés de « réappropriations prolétariennes ») a sympathisé sous les verrous avec l’ex-ouvrier tourneur pédocriminel. La visiteuse propose à Fourniret de retrouver un mystérieux trésor en lingots et pièces d’or, dissimulé dans une tombe au cimetière de Fontenay-en-Parisis. Ce magot de plusieurs kilos proviendrait du butin amassé par André Bellaïche, dit Dédé, un des caïds du gang des Postiches.

Dans les années 1980, les membres de cette bande s’étaient spécialisés dans l’attaque des coffres individuels dans les banques, grimés avec de fausses barbes. Prenant en otages employés et clients, ils cassaient les coffres à la chaîne, pillaient leur contenu et s’envolaient à l’arrivée de la police. Farida Hammiche offre à Fourniret une part de 500 000 francs (environ 130 000 euros) pour déterrer une boîte à outils pleine de lingots et des Tupperware remplis de pièces.

Fin mars 1988, Fourniret, Monique Olivier et Farida Hammiche s’emparent du trésor, planqué derrière la tombe d’un ancien maire, et le cachent chez la troisième à Vitry-sur-Seine. Quinze jours plus tard, Fourniret retourne chez elle, l’assassine, fait disparaître son corps et s’empare du magot, laissant intentionnellement 200 000 francs en pièces d’or. En octobre, lorsque Hellegouarch est libéré, Fourniret et sa compagne l’attendent la bouche en cœur devant Fleury-Mérogis. Le braqueur, déconfit, ne retrouve chez lui que les pièces d’or abandonnées. Il ne suspecte pas le brave Fourniret, qui vit misérablement dans une masure à Floing, de l’avoir doublé. Au contraire, ses soupçons se portent sur Farida, qui semble avoir disparu avec l’or.

Débarrassé de Hellegouarch, Fourniret s’autorise à investir dans la pierre. Il vend les lingots à Bruxelles et, en janvier 1989, achète secrètement pour 1,2 million de francs le château de Sautou, un manoir du XIXe dans la forêt de Donchery (Ardennes), et un petit appartement à Sedan. Pour ses activités criminelles, il s’offre une camionnette Citroën C25 qu’il baptise « Jojo » et équipe d’un attirail de contention et de terrassement : cordes, sparadrap, entraves, pioche, pelle, etc. Fourniret est de nouveau sur le pied de guerre. Prononcer le nom des jeunes filles assassinées par lui, ou dont on présume qu’elles l’ont été, c’est dérouler un martyrologe effroyable. Après Isabelle, violée et étranglée à 17 ans à Saint-Cyr-les-Colons, vont suivre Fabienne Leroy, 20 ans, violée et assassinée par balle à Mourmelon en 1988 ; Jeanne-Marie Desramault, 22 ans, violée et étranglée au château de Sautou en 1989 ; Elisabeth Brichet, 12 ans, étranglée en Belgique en 1989 ; Natacha Danais, 13 ans, violée et tuée au poinçon à Brem-sur-Mer en 1990 ; Céline Saison, 18 ans, violée et étranglée dans le bois de Sugny en 2000 ; et Mananya Thumpong, 13 ans, violée et étranglée à Nollevaux (Belgique) en 2001.

Il faudra un an d’interrogatoires et 120 séances épuisantes pour qu’enfin Monique Olivier avoue une partie des crimes de son mari

Pour ces sept crimes, Fourniret et Monique Olivier seront jugés en 2008 par la cour d’assises de Charleville-Mézières. Après deux mois d’une audience insoutenable, ils sont condamnés à la prison à perpétuité. Lui avec une peine incompressible, elle avec une peine de sûreté de 28 ans. Les jurés ont suivi les réquisitions du procureur, qui a qualifié le tueur de « pitoyable petit Fourniret » et sa complice d’« égérie criminelle », intervertissant ainsi les rôles en plaçant le tueur sous l’influence de sa compagne.

Pour en arriver là, il aura fallu la patience et l’obstination des enquêteurs belges mais aussi un coup de chance. Le 26 juin 2003 à Ciney, en Belgique, Fourniret arrête sa fourgonnette devant une petite fille de 13 ans, Marie-Ascension. D’un ton péremptoire, il lui demande de lui indiquer le chemin de l’école et de l’y accompagner. Devant ses réticences, il se fâche. L’enfant, impressionnée, monte dans le véhicule, où il la ligote et la jette à l’arrière. Alors qu’il marque un stop à un carrefour, la courageuse fillette réussit à ouvrir la portière et s’échappe. Une automobiliste la recueille ; sur la route, elles croisent la camionnette de Fourniret, qui a fait demi-tour pour retrouver sa proie. Marie-Ascension le reconnaît, et sa protectrice note le numéro d’immatriculation. Fourniret, qui a depuis des années échappé à toute identification de son véhicule, est arrêté par les policiers belges et tombe en flagrant délit. Monique Olivier le rejoint dans les locaux de la police. Ensemble, ils nient toute implication dans les disparitions suspectes en France et en Belgique. Les enquêteurs se relaient inlassablement pour les faire craquer. Il faudra un an d’interrogatoires et 120 séances épuisantes pour qu’enfin Monique Olivier avoue une partie des crimes de son mari et sa propre complicité. Il était temps : faute d’aveux, la justice belge s’apprêtait à relâcher Fourniret !

Mis en examen pour assassinat, Fourniret a bénéficié d’un non-lieu, comme pour Marie-Angèle Domèce, avant de reconnaître l’avoir tuée en 2018.

Celui-ci confirme les aveux de sa compagne en utilisant les formules alambiquées et les imparfaits du subjonctif qu’il affectionne.

L’affaire du tueur des Ardennes ne fait que commencer. L’ampleur de ses prédations le hisse au sommet de l’horreur, qu’il affecte de prendre avec détachement alors qu’il s’en délecte. Comme il jouissait, sadique, de la terreur qu’il suscitait chez ses victimes avant de s’en débarrasser comme autant de jouets cassés. Fourniret explique ainsi, sur procès-verbal, le martyre de Céline Saison, 18 ans, après qu’il l’eut enlevée le 16 mai 2000 : « J’ai bloqué le système de sécurité de la portière. “Vous allez m’accompagner, vous n’avez pas le choix. [...] Je ne vais pas vous violer, sinon je serais obligé de vous tuer. Je préférerais que vous me demandiez poliment de faire l’amour avec moi. Sinon, je vous mets de l’acide dans les yeux !” » La jeune fille réfléchit : « Je suis d’accord. » Fourniret plaisante : « A 18 ans, ce ne doit pas être la première fois ! » « Si, justement », répond-elle. « L’air triste », précise Fourniret. Puis il la viole et éjacule rapidement. Elle se rajuste et dit simplement : « Ça brûle. » Il la fait alors asseoir sur le plancher, puis l’étrangle avec une ficelle. Lorsqu’il rentre à Sart-Custinne auprès de Monique Olivier, il déclare sobrement : « J’ai été à la chasse et j’ai obtenu satisfaction. » Il vide le sac à dos de la lycéenne sur la table de la cuisine et contemple son trophée, scrutant avec Monique les photos de voyage aux Etats-Unis de la jeune fille. Il jubile en lui expliquant qu’il l’a obligée à le supplier et à lui faire une fellation.

Les aveux partiels de Fourniret et de sa compagne ont déjà atteint le comble de l’horreur. Leurs condamnations à perpétuité pourraient faire croire que justice a été rendue. Le silence, pierre tombale des prisons, serait la seule réponse après ce tumulte nauséabond. C’est compter sans les cris des familles d’enfants disparus sans explication ni sépulture. Une juge d’instruction opiniâtre, Sabine Khéris, s’est attachée à résoudre tous les cas escamotés par le couple. Avec détermination, elle est arrivée à obtenir les confessions de Monique Olivier, dont la personnalité retorse et l’intelligence redoutable pèsent au juste mot le poids de ses révélations. L’expérience lui a prouvé que, lorsqu’elle avoue, Fourniret confirme peu après. La magistrate s’est attaquée méthodiquement à trois disparitions, qu’elle a pu résoudre en obtenant les aveux de Monique Olivier. Les premiers concernent Marie-Angèle Domèce, 18 ans, disparue en 1988 à Auxerre. En mars 2008, Monique Olivier avait attribué son enlèvement à son compagnon, avant de se rétracter. Fourniret, qui avait bénéficié d’un non-lieu de la cour d’appel, a finalement reconnu ce meurtre en février 2018, mais sans indiquer où se trouve le corps. De même pour Joanna Parrish, une jeune Britannique de 20 ans, assistante d’anglais au lycée d’Auxerre, dont le corps a été retrouvé le 17 mai 1990 dans une rivière à Monéteau, dans l’Yonne. Elle avait été frappée, violée et étranglée. Mis en examen pour assassinat, Fourniret a bénéficié d’un non-lieu, comme pour Marie-Angèle Domèce, avant de reconnaître l’avoir tuée en 2018.

Fourniret a toujours été réticent à dévoiler les lieux où il enfouissait ses victimes, prétendant qu’il ne s’en souvenait plus

Et puis il y a la disparition de la petite Estelle Mouzin, dont le visage affiché partout a ému la France entière. Fourniret a toujours nié avec arrogance être l’auteur de son enlèvement, s’appuyant sur la conviction erronée du SRPJ de Versailles, qui ne croyait pas à sa culpabilité. N’avait-il pas proposé au père d’Estelle une confrontation « de père à père » pour le persuader de son innocence ? La juge Sabine Khéris, avec patience et talent, sans se préoccuper des rodomontades du tueur, a réussi à circonvenir Monique Olivier et à l’amener dans un premier temps à détruire l’alibi du coup de téléphone, pour mettre en cause Fourniret. Le tueur est alors passé à des aveux alambiqués, le 6 mars 2020, maniant la litote jusqu’aux limites du supportable. Devant la célèbre photo de la fillette, il déclarait : « Je reconnais là un être qui n’est plus là par ma faute. » Pas de quoi satisfaire les parents d’Estelle, ni la magistrate. Celle-ci, le 18 août, convoque à nouveau Monique Olivier. Après quatre jours de tergiversations, elle admet enfin que Fourniret a séquestré, violé et tué Estelle Mouzin dans la villa de sa défunte sœur, à Ville-sur-Lumes. Un matelas saisi en 2003 dans cette maison révèle alors deux traces d’ADN partiel de la petite fille, confirmant sa présence dans les lieux.

Durant l’interrogatoire de Fourniret, la juge Khéris veut obtenir des indications sur l’emplacement du corps. Fourniret a toujours été réticent à dévoiler les lieux où il enfouissait ses victimes, prétendant qu’il ne s’en souvenait plus. Peut-être le tueur en série préfère-t-il emporter dans la tombe ses derniers secrets. Ce serait l’ultime provocation.

Quand il dessine sa propre mort, Fourniret – qui fut concepteur de machines-outils – trace méticuleusement les plans d’un mécanisme à la Edgar Poe. On y voit le plafond d’une pièce fermée, hérissé de pieux acérés qui s’enfoncent inexorablement, sous le poids des familles de victimes, des flics et des magistrats rassemblés, pour transpercer son corps étendu sans défense sur le sol. 

Publié dans Articles de Presse

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