Quand TF1 utilise le narcissisme mortifère de Michel Fourniret pour faire de l'audience, où est le tact?

Publié le par Le HuffPost par Joseph Agostini Psychologue clinicien et psychanalyste

Nous sommes dans une société où tout est prétexte à médiatisation. Pourvu que les chiffres d’audience soient au beau fixe.

Benoit Tessier / reuters Quand une chaîne commerciale s’arroge le droit de tourner un film sur l’un des plus grands tueurs en série français, alors que l’instruction d’une enquête sur la séquestration, le viol et l’assassinat de l’une de ses victimes est encore en cours, dans quelle société vit-on?

Benoit Tessier / reuters Quand une chaîne commerciale s’arroge le droit de tourner un film sur l’un des plus grands tueurs en série français, alors que l’instruction d’une enquête sur la séquestration, le viol et l’assassinat de l’une de ses victimes est encore en cours, dans quelle société vit-on?

MÉDIAS - Depuis un mois, le tournage d’un téléfilm basé sur le parcours criminel de Michel Fourniret n’est pas sans susciter de nombreuses polémiques. À Sedan, une manifestation s’est déroulée pour dénoncer l’utilisation, à des fins mercantiles, du malheur de familles brisées par le pédophile multirécidiviste. Combien d’angoisses, combien de terreurs, quand on sait que certaines victimes ont été retrouvées des années après leur rapt? La reconstruction des proches, si reconstruction il y eut, fut extrêmement fragile et précaire. Sélim, le fils de Michel Fourniret lui-même, s’est dressé contre ce projet en mettant en avant le manque total de décence émanant de la chaîne. Or, celui qui, bébé, était dans la voiture qui permettait à ses parents d’enlever des jeunes filles, ne suscite qu’indifférence de la part des décideurs. 

Il faut dire que nous sommes dans une société où tout est prétexte à médiatisation, à commencer par le fait divers. “Faites entrer l’accusé”, l’émission à succès de France 2, est le paradigme de cette tendance à scénariser le Mal, à romantiser des affaires criminelles teintées d’injustices criantes et de souffrances parfois impensables. On relate, on analyse, on scrute des faits, souvent aux frontières de l’humanité, qui convoquent la violence, la barbarie, l’intelligence machiavélique au service des pires perversions morales. Rien n’est assez insoutenable pour arrêter nos yeux et nos oreilles.

Le téléspectateur en redemande, comme tout bon névrosé. Il vit ses tendances sadiques et obscènes par procuration, en les objectivant chez les autres. Mécanisme de défense bien naturel, qui permet de ne pas passer à l’acte et de sublimer le pulsionnel à travers un bon polar, un film de science-fiction ou “Faites entrer l’accusé”.

Dans quelle société vit-on?

L’expert aux tribunaux Jean-Luc Ployé, qui rencontra Michel Fourniret à plusieurs reprises, entreprend un travail de “défascination” dans ses ouvrages. Avec Jean-Benoît Dumonteix, dans notre livre sur la psychopathie des tueurs en série à paraître en mars, nous nous inscrivons dans cette éthique d’écriture, non au service de l’émotionnel et du sensationnel, mais au service de l’analyse.

Quand une chaîne commerciale s’arroge le droit de tourner un film sur l’un des plus grands tueurs en série français, alors que l’instruction d’une enquête sur la séquestration, le viol et l’assassinat de l’une de ses victimes est encore en cours, dans quelle société vit-on? En effet, le corps d’Estelle Mouzin est en ce moment même activement recherché, avec la collaboration plus ou moins trouble du couple Michel Fourniret/Monique Olivier lui-même, distillant au compte-goutte les informations sur cette affaire.

Soyons-en conscients: la justice interroge celui qui inspire déjà une fiction pour la plus grande chaîne de télévision française!

Ce projet illustre parfaitement cette tendance si contemporaine à bafouer la temporalité, à faire se chevaucher le temps du procès et le temps télévisuel, sans une once de culpabilité. Pourvu que l’on fasse dans le spectaculaire. Pourvu que les chiffres d’audience soient au beau fixe.

Une glorification des actes

Marie-Noëlle Bouzet, la mère d’Élisabeth Brichet, une petite fille assassinée par Fourniret en 1989 (dont le corps ne fut retrouvé qu’en 2004), rappelait il y a quelques années dans la presse, combien le narcissisme galopant du tueur se nourrissait des effusions médiatiques. Celui-ci n’y voit qu’une glorification de ces actes.

Il est fort à parier que ce téléfilm achève, à ses yeux, son œuvre abjecte de fascination. Fourniret n’avait-il pas dit lui-même, à son procès, que sa “chasse aux vierges” appartenait à une logique supérieure, qui dépassait de très loin le commun des mortels? N’avait-il pas poussé le bouchon jusqu’à constater qu’il avait rendu service à ses jeunes proies en les achevant?

Or, où est le tact de TF1 quand elle scénarise à ce sujet, avant même que le corps d’une victime soit retrouvé?

Si cette fiction voit le jour, malgré les cris de protestation et de douleurs des victimes et de leurs proches, elle contribuera à ce malentendu sinistre dans lequel s’est engouffrée la perversion de Michel Fourniret. Elle sera un culte à son narcissisme outrancier et mortifère.

Publié dans Articles de Presse

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