ANALYSE. Joe Biden élu : ce que veut le nouveau président pour l’Amérique

Publié le par Ouest-France par Laurent Marchand

Lutte contre la pandémie, réduction des fractures sociales et raciales, enjeux climatiques, réforme fiscale, relations internationales, Brexit… La rupture par rapport à Donald Trump que souhaite opérer Joe Biden ne veut pas pour autant dire un retour à la case Barack Obama.

La rupture de la présidence Biden avec celle de Trump, ne veut pas nécessairement dire un retour à la case Obama. | AFP / ROBERTO SCHMIDT

La rupture de la présidence Biden avec celle de Trump, ne veut pas nécessairement dire un retour à la case Obama. | AFP / ROBERTO SCHMIDT

Lutter contre la pandémie, donner un tournant vert à l’économie américaine, réduire les fractures sociales et raciales, renouer avec ses alliés. La rupture avec Trump sera totale, mais dépendra beaucoup de l’issue de la bataille électorale pour le contrôle du Sénat. Rupture qui ne veut pas dire nécessairement un retour à la case Obama. D’autant que la marge de manœuvre de Biden au Congrès est largement réduite par la tenue du camp républicain, au-delà de ce que tous les sondages prédisaient.

Prudent, invitant ses supporters « à la patience » et au calme dès mardi soir, reprenant la parole mercredi soir pour exprimer sa conviction que la victoire était désormais en route mais tendant le calumet de la paix au camp républicain. C’est un Joe Biden responsable, présidentiel et apaisant qui est intervenu, à un moment tendu et critique pour l’histoire des États-Unis, et en pleine bataille judiciaire lancée par Donald Trump. Et ce samedi, alors que tous les grands médias l’annoncent vainqueur, il l’a dit sur Twitter : « je serai le président de tous les Américains - que vous ayez voté pour moi ou non ».

Unir la nation

Mais avant même de connaître le résultat, Biden a parlé en président, reprenant le ton et la rhétorique chère aux politiques américains, lorsqu’ils œuvrent pour unir la nation. Il imaginait qu’ne fois le résultat connu, il serait temps « de mettre les discours agressifs de la campagne derrière nous ».

« Pour avancer, nous devons arrêter de traiter nos opposants comme des ennemis. Nous ne sommes pas des ennemis », avait encore souligné Joe Biden avant de lancer une des phrases qu’il a martelées durant des mois : « Je fais campagne en tant que démocrate, mais je gouvernerai comme un président américain. »

Cette volonté d’apaiser sera certainement au cœur de l’action d’une présidence Biden, dont le positionnement centriste tranche avec l’exacerbation du climat politique américaine, et en cela, le favorise probablement dans cette entreprise. Le pays est non seulement divisé, mais il sort d’une présidence Trump qui, à aucun moment depuis son discours inaugural du 20 janvier 2017, n’a pris soin de parler au nom de la nation. Le mot n’était pas dans le vocabulaire de Trump. Le personnage est clivant, agressif, et c’est sur cette posture qu’il a gagné en 2016 et qu’il entendait regagner en 2020.

Joe Biden est exactement le contraire. Entré au Sénat au temps de l’Union Soviétique, il a connu toutes les saisons de la politique américaine depuis le début des années 1970. Dialoguant avec les Républicains, irritant la gauche de son parti à certains moments de sa carrière sur la question raciale, ou sur d’autres questions de société.

Depuis, Biden a fait du chemin sur la religion, la sexualité, la bataille contre le racisme. Et avec l’âge, dans son opposition à Trump, il a même conduit la plateforme électorale la plus large qu’ait connue le parti démocrate, du centre qu’il représente depuis cinquante ans, à la gauche incarnée par Alessandra Ocasio Cortez ou Bernie Sanders.

Unir, pour quoi faire ? D’abord, un plan contre la pandémie

Avec une épidémie qui continue à galoper sur le territoire américain, ce sera le plan le plus urgent. Écouter les experts, activer une politique de tests et de traçage, renforcer la couverture maladie des personnes positives.

Joe Biden avait participé, comme vice-président, à la mise en place de l’Obama Care. Il fera tout pour stopper l’œuvre de démolition entreprise par l’administration Trump, surtout en pleine pandémie. Il propose d’autoriser les Américains à contracter une assurance santé auprès du gouvernement. Il s’est engagé, sans avance de chiffres, à soutenir les contribuables frappés économiquement par les conséquences de l’épidémie.

Dans le camp Biden, on a martelé durant la campagne que pendant les années Obama, le nombre de personnes dépourvues d’assurance maladie était passé de 44 millions à 27 millions en 2016. Depuis l’arrivée de Trump, plus de 1,4 million de personnes ont perdu toute couverture. Le plan Biden vise à garantir l’assurance à 97 % de la population, affirme son programme de campagne.

Climat : l’Amérique dans l’accord de Paris

Son programme écolo est plus ambitieux que ses airs de grand-père pourraient le laisser penser. Le dérèglement climatique est selon lui « une menace existentielle pour l’humanité », et mérite un plan de relance économique très vert. Il projette de débloquer 2 400 milliards de dollars sur quatre ans. L’objectif déclaré est d’arriver à une production d’électricité entièrement décarbonée d’ici 2035, et à « zéro émission » en 2050, à travers une intervention sur les infrastructures, et 500 milliards d’investissements sur l’énergie propre.

Il s’est engagé à ce que les États-Unis rejoignent au plus vite les accords de Paris sur le climat, en rupture totale avec la ligne Trump. On devine les résistances que cela provoquera dans certains secteurs de l’énergie aux États-Unis, mais le mix énergétique américain, derrière les proclamations de façade, est déjà engagé depuis une dizaine d’années dans une croissance des énergies renouvelables. Il s’agit de ne pas laisser l’Amérique à la traîne d’une transition que l’on observe à l’échelle planétaire, même si Biden ne s’est pas engagé à interdire l’exploitation du gaz de schiste.

Économie : réforme fiscale

Le plan de relance économique proposé par Biden passe par une réforme fiscale. Joe Biden propose un Smic-horaire à 15 dollars, il souhaite surtout taxer les 1 % les plus riches et revenir sur les coupes fiscales mises en place par Trump, augmenter la taxe sur le capital et modifier les taux d’imposition, tout en assurant ne pas vouloir taxer davantage les revenus inférieurs aux 400 000 dollars par an.

L’aile gauche du parti voudrait aller plus loin, et la mise en place de ses réformes promet des batailles au Congrès, mais le pari de Biden est de profiter du plan de relance pour recréer une dynamique positive pour l’emploi, la modernisation des infrastructures et le verdissement de l’économie.

La question raciale

Ce sera probablement un sujet que suivra tout particulièrement Kamala Harris, la vice-présidente. Son parcours personnel (de mère indienne et de père jamaïcain) et l’engagement de sa propre mère l’ont amenée à participer très jeune au travail militant de la communauté afro-américaine. En tant que procureur de la Californie, elle a ensuite traité directement des questions de justice, de police et racisme institutionnalisé.

Le plan Biden prévoit une approche économique de la question, pour plus d’équité et pour résorber le fossé de revenus, toujours considérable, qui continue de peser sur les minorités. Avec des mesures contre la ségrégation géographique, et une réforme de la justice.

À l’international, retour au multilatéralisme ?

C’est une Amérique qui n’insulte pas ses alliés et ne flatte pas ses adversaires ou ennemis que Biden devrait restaurer. Meilleures relations avec les Européens, retour au sein de l’OMS, acceptation de l’Accord de Paris. La diagonale isolationniste empruntée par Trump prendra fin. Verra-t-on pour autant l’Amérique revenir à ses positions d’avant ? C’est moins sûr. Le rôle de gendarme du monde est révolu, et le repli s’était déjà engagé sous Obama.

Concernant la Chine, la rivalité avec Pékin ne tenait pas aux lubies de Donald Trump, elle est désormais structurelle. Sur les plans économiques, stratégiques et technologiques. C’est l’un des rares dossiers sur lesquels il y avait consensus ces dernières années au Congrès.

Sur l’Otan, tout porte à croire qu’une administration Biden continuera d’exiger de ses partenaires qu’ils respectent leur propre engagement de contribuer à hauteur de 2 % de leur PNB pour l’effort de défense. Il le fera avec les formes mais sans changement dans la substance.

Plus dur pour les tenants du Brexit…

Concernant le Brexit, les origines irlandaises de Biden en font un farouche ennemi de la position maximaliste des Brexiters, prêts à déchirer l’accord du Vendredi saint de 1998 qui avait permis, grâce à l’Union européenne, de surmonter la crise irlandaise.

Pour ce qui est des relations avec l’UE, là encore, le climat sera plus serein mais en matière commerciale, les démocrates ne sont pas plus tendres que les républicains, dès lors qu’il s’agit du denier américain. Il faut s’attendre en revanche à un retour à une approche plus classique vis-à-vis de la Russie. Biden a déjà annoncé qu’il s’opposerait au projet Nord Stream 2, censé alimenter l’Allemagne depuis le territoire russe. Le dossier ukrainien, que Biden connaît de longue date et qui lui a valu de virulentes attaques durant la campagne sur les affaires de son propre fils, reviendra probablement sur le dessus de la pile.

En tant que vice-président durant les huit années d’Obama, en tant que président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat américain, qu’il a présidée durant de nombreuses années, Joe Biden est un fin connaisseur des relations internationales. Cela changera notablement pour ses interlocuteurs, contraints depuis quatre ans de masquer leur embarras face à l’inculture, la paresse et la brutalité de son prédécesseur.

Publié dans Articles de Presse

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