[Exclusif] Marion Maréchal - 50 ans après, de Gaulle et la France

Publié le par Valeurs Actuelles par Marion Maréchal

Cinquante ans jour pour jour après la mort du Général de Gaulle, Marion Maréchal nous délivre sa vision de cet homme complexe. Sans complaisance, ni acrimonie. 

Illustration, Marion Maréchal. Photo © Daniel Pier / NurPhoto / NurPhoto via AFP

Illustration, Marion Maréchal. Photo © Daniel Pier / NurPhoto / NurPhoto via AFP

De Gaulle est mort depuis cinquante ans. Pourtant son ombre envahissante continue de planer sur la vie politique française. Le gaullisme aurait pu sombrer dans la nécrologie politique et pourtant cet ombre fait référence, elle distribue des brevets de respectabilité aux héritiers auto-proclamés, elle demeure une boussole politique, elle organise la vie politique et scinde la droite en deux. D’aucuns continuent de faire parler le général depuis sa tombe pour interdire à certains, comme le RN, de s’emparer de cet héritage, oubliant un peu vite que l’UMP est le fruit de la fusion du RPR et de l’UDF où les anti-gaullistes étaient nombreux… 

De Gaulle fait l’unanimité, trop souvent par conformisme et par cynisme, sans que la plupart ne sachent donner les raisons  pour lesquelles ils participent de cette unanimité. Les mêmes effaceront opportunément tout ce que l’homme a pu avoir de complexe pour l’élever au rang de mythe pur, oubliant par exemple, qu’avant de le combattre, Charles de Gaulle fut aussi un ami et un admirateur de Philippe Pétain, héros de Verdun. 

    Il est vrai que de Gaulle fait figure de géant à l’aune des nains politiques qui l’ont suivi

Je n’aime pas me réfugier dans la référence au gaullisme. Pour une raison simple : son invocation permanente a malheureusement contribué, selon moi, à la vider de sa substance au même titre que les fameuses “valeurs de République”. Gauche, droite, centre, fédéralistes et souverainistes, libéraux et socialistes, tout le monde se revendique “gaulliste”, comme tout le monde s’affirme “républicain”. 

Il est vrai que de Gaulle fait figure de géant à l’aune des nains politiques qui l’ont suivi. Chacun y trouve de quoi l’aimer : le goût de l’indépendance nationale, la ferveur du patriotisme, l’équilibre géopolitique, la persévérance face à la barbarie, le courage de la résistance, la sobriété du style politique, la vision institutionnelle, le talent littéraire. Quiconque a lu Au fil de l’épée y découvre l’âme trempé du chef, de cette race d’Homme si particulière qui possède une connaissance intime de l’âme humaine, le goût du temps long et les grandes leçons de l’Histoire. 

La patriote que je suis ne peut rester indifférente devant les grands mérites  du Général: réussir à installer la France vaincue à la table des vainqueurs à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, refuser de commémorer le débarquement américain signifiant ainsi son rejet de la dépendance transatlantique, sa vision confédérale de l’Europe respectueuse des Nations, son réflexe du recours au peuple, que soit par l’élection au suffrage universel direct du Président ou le référendum.

Une certaine idée de la France

À bien y réfléchir, peut-être faut-il se féliciter de cette communion générale en y voyant un révélateur de notre matrice culturelle commune devenue si fragile. Une référence qui fasse consensus de manière si évidente, naturelle, spontanée sans que le débat ou l’argumentation ne soit nécessaire prouve que nous sommes encore un peuple. Un peuple capable de communier autour de symboles communs et d’« une certaine idée de la France ». Une situation devenue suffisamment rare pour la relever. Du moins jusqu’à ce que cette unanimité se fracasse sur la vision racialiste des indigénistes, et de leurs acolytes intersectionnels, considérant de Gaulle comme un mâle blanc hétérosexuel catholique et raciste à jeter aux poubelles de l’Histoire avec Colbert et Napoléon. 

Bien que je sois née près de 20 ans après sa mort, je ne considère pas que Charles de Gaulle n’ait rien à nous dire, loin de là. Mais j’aborde le gaullisme de manière rationnelle et dépassionnée, d’autant plus que je ne viens pas à l’origine d’une famille politique historiquement gaulliste. Je suis par ailleurs toujours restée perplexe devant la relation quasi paternelle qu’entretiennent avec lui les fervents gaullistes nostalgiques, enfermés dans une lecture statique de la France des années soixante, analysant toujours les enjeux actuels à l’aune de la politique du Général avec l’éternel appel au Conseil National de la résistance. 

    Sans la guerre d’Algérie, il est vraisemblable que les anti-gaullistes patriotes auraient été de fervents soutiens de la politique du Général

Rappelons au passage que l’anti-gaullisme de droite, lui, ne naquit pas en réaction au de Gaulle résistant, au de Gaulle de la seconde guerre mondiale, il ne puisa pas sa source dans la mise en place de la Vème République, encore moins dans la plupart des choix de gouvernement du Président. 

L’anti-gaullisme de droite se cristallisa avant tout sur la question algérienne et l’abandon de ceux qui avaient choisi la France, les harkis. Certains y ajouteront, par la suite, sa passivité devant le carnage de Mers-El-Kebir et lors de l’épuration, ou encore sa cogestion avec les communistes mais c’est faire peu de cas des circonstances de l’époque. 

Sans la guerre d’Algérie, il est vraisemblable que les anti-gaullistes patriotes auraient été de fervents soutiens de la politique du Général comme, par exemple, l’extraordinaire Hélie de Saint Marc, déporté et résistant devenu putschiste avec l’OAS contre le Général. Hélie de Saint Marc qui justifia ainsi son acte devant le tribunal militaire : « Nous pensions à toutes ces promesses solennelles faites sur cette terre d’Afrique. Nous pensions à tous ces hommes, à toutes ces femmes, à tous ces jeunes qui avaient choisi la France à cause de nous et qui, à cause de nous, risquaient chaque jour, à chaque instant, une mort affreuse. Nous pensions à ces inscriptions qui recouvrent les murs de tous ces villages et mechtas d’Algérie : “L’Armée nous protégera, l’armée restera”. Nous pensions à notre honneur perdu. »

    Avec le recul, j’ai appris à nuancer mon regard sur la figure du Général

Comment ne pas comprendre ? Ayant depuis toujours fréquenté cet univers des sacrifiés de la guerre d’Algérie, pieds noirs et harkis, je n’ai jamais pu rester insensible à leurs souffrances et cela m’empêcha longtemps de m’intéresser à la figure du Général. Mais avec le recul, j’ai appris à nuancer mon regard. Non pas sur la manière dont l’Algérie fut abandonnée. Je ne trouve aucune excuse au mensonge du « je vous ai compris », à l’acceptation de la violation des accords d’Evian, à la tolérance vis-à-vis des cadres du FLN venus pour beaucoup en France à la suite de l’indépendance, au sort indigne qui fut réservé aux harkis en Algérie et en métropole. 

Je parle plutôt du principe même de l’indépendance algérienne. Je finis par concéder que le Général avait vu, avant les partisans de l’Algérie française, ce qu’il adviendrait si l’Algérie restait un département français. Le dynamisme démographique algérien (preuve si il en est de l’apport sanitaire et économique de la France sur ce territoire), couplé à l’extension inexorable du second décret Crémieux, aurait mécaniquement conduit à rendre majoritaire les voix des Algériens musulmans dans notre système démocratique. 

Nous savons ce que Charles de Gaulle en pensait: « Essayez d'intégrer de l'huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d'un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante?

Si nous faisons l'intégration, si tous les Arabes et Berbères d'Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s'installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé? Mon village ne s'appellerait plus Colombey-les-Deux-Eglises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! » Et d’ajouter : « Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq, puis par dix, pendant que la population française restera presque stationnaire? Il Y aurait deux cents, puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l'Elysée ? »

La trahison des “héritiers”

Face aux louables intentions, aux souvenirs fraternels, à la fidélité du serment militaire, au rêve impérial des partisans de l’Algérie française, l’histoire donne aujourd’hui raison au Général. Malheureusement ses successeurs ne feront pas preuve de la même acuité et ouvriront grands les portes de la France à l’immigration algérienne. Sur les ruines de la guerre d’Algérie, Charles de Gaulle n’aura finalement réussi qu’à nous faire gagner cinquante ans dans cette course démographique ; n’ayant pas, pour le coup, anticipé la trahison de ses “héritiers”…

Il n’a pas imaginé que sa conduite du processus d’indépendance contribuerait à la réécriture de l’histoire et à l’inoculation du virus de la culpabilité chez les élites françaises. Le FLN ne serait pas un mouvement terroriste mais un mouvement de résistance. La gauche française, en soutien au FLN, ne serait pas l’ennemi de la République mais le défenseur des peuples opprimés. Les harkis ne seraient pas des patriotes mais des traîtres. La colonisation française, pacificatrice et pensée comme civilisatrice, deviendrait génocidaire. Pire cette repentance ira s’abreuver aux plaies de la Seconde Guerre Mondiale résumant la France à celle de Vichy et effaçant celle de Londres, des maquis et d’Afrique du Nord. 

Et la trahison ne s’arrêtera pas là. Elle se poursuivra jusque dans la violation de l’esprit même de la Vème République avec l’abandon du référendum dénoncé comme un outil démagogique, la mise en place du quinquennat, l’avènement du gouvernement des juges du conseil constitutionnel, les abandons successifs de souveraineté à l’Union européenne et aux instances supranationales. 

Cinquante ans plus tard, le Général de Gaulle est mort deux fois et la responsabilité n’en revient pas à ceux auxquels on pense. 

Publié dans Articles de Presse

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