Hitler- Staline: les raisons d'un pacte contre-nature

Publié le par Le Temps par John E. Jackson

Roger Moorhouse offre une nouvelle lecture du pacte germano-soviétique qui a lié l’Allemagne nazie à la Russie stalinienne. Un rapprochement a priori contre nature qui a volé en éclats le 22 juin 1941

L’Allemand Ribbentrop (2e depuis la gauche), Staline et son ministre Molotov signent le pacte de non-agression entre l’Allemagne et l’URSS le 23 août 1939.  — © (AFP)

L’Allemand Ribbentrop (2e depuis la gauche), Staline et son ministre Molotov signent le pacte de non-agression entre l’Allemagne et l’URSS le 23 août 1939. — © (AFP)

En attaquant l’Union soviétique le 22 juin 1941 dans l’une des plus grandes opérations militaires de l’histoire, l’Allemagne hitlérienne mettait fin à un épisode de près de deux ans qui, à l’époque, avait profondément choqué à la fois les deux pays et le reste de l’Europe. Le pacte germano-soviétique, signé à Moscou le 23 août 1939 par Ribbentrop et Molotov, marquait un rapprochement qui semblait contre-nature tant les politiques des pays signataires étaient centrées sur la haine l’une de l’autre.

Comment l’anti-bolchevisme viscéral des nazis, doublé par le besoin sous-jacent d’augmenter le Lebensraum, l’espace vital de l’Allemagne par le Drang nach Osten, la poussée vers l’Est, pouvait-il signer un accord de non-agression avec celui qui, tant sur le plan géopolitique que sur celui de l’idéologie, paraissait l’ennemi principal? Comment, réciproquement, Staline – qui avait conscience des visées hitlériennes sur son pays – pouvait-il consentir à conclure des accords commerciaux destinés à fournir aux Allemands redoutés et haïs les matières premières et les denrées qui leur manquaient? Comment pouvait-il souscrire à une paix alors que, comme il le reconnaissait lui-même, «il y a des années que nous passons notre temps à nous déverser réciproquement des seaux de merde sur la tête»?

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Le «protocole secret»

L’explication soviétique officielle de l’après-guerre, que reprennent la majorité des historiens, est que Staline, bien conscient des intentions belliqueuses d’Hitler, avait voulu gagner du temps pour mieux préparer son pays à résister à l’invasion qu’il savait devoir venir. Les accords commerciaux conclus avec le IIIe Reich avaient notamment permis à l’industrie soviétique de bénéficier du savoir-faire et des innovations militaires allemandes en matière de forces blindées et d’armement. Cette explication, si elle n’est pas fausse, occulte toutefois des motivations bien différentes qui sont au centre du livre Le Pacte des diables. Histoire de l’alliance entre Staline et Hitler (1939-1941), que Roger Moorhouse consacre à cet épisode de l’histoire.

Comme le montre l’auteur, c’est le «protocole secret» – stipulant les «zones d’influence» des deux parties – accompagnant le libellé du pacte qui constitue la clé. Le traité de non-agression permettait à Hitler d’envahir la Pologne puis d’avoir les mains libres pour se tourner vers la Scandinavie, les Pays-Bas et la France en même temps qu’il autorisait Staline à mettre la main sur les pays baltes, la Finlande, la Bessarabie puis la Bucovine du Nord. L’Allemagne gagnait en Lebensraum tandis que l’Union soviétique regagnait les territoires que l’Empire russe avait perdus pendant la Première Guerre mondiale.
Troublante parenté

L’intérêt de l’étude de Moorhouse est que, tout en mettant en évidence le cynisme et la brutalité meurtrière des deux dictateurs, elle permet de mieux mesurer la justesse de ce que le romancier russe Vassili Grossman avait montré dans ce chef-d’œuvre qu’est Vie et Destin, à savoir la troublante parenté, pour ne pas dire la quasi-identité, de l’hitlérisme et du stalinisme. Ainsi, sur le plan de l’expansionnisme, Moorhouse peut-il écrire à juste titre: «Pour l’Union soviétique, l’expansion territoriale et la propagation du communisme faisaient partie de sa raison d’être […] on n’a aucune raison de penser que l’expansion à l’ouest ne faisait pas partie du plan en 1939.» De même remarque-t-il que «les mesures adoptées contre l’ennemi racial dans une moitié de la Pologne (c’est-à-dire contre les juifs) étaient quasi impossibles à distinguer des mesures appliquées à l’ennemi de classe (c’est-à-dire aux anticommunistes) dans l’autre».

La pomme de discorde qui entraînera la dissolution de l’accord de non-agression et la mise sur pied de l’opération Barbarossa émergera au cours de l’année 1940 lorsque Hitler, ayant déjà assuré sa victoire sur la partie occidentale de l’Europe, commencera à s’inquiéter des visées de Staline sur les Balkans, liées au très ancien désir de la Russie de s’assurer d’un port en Méditerranée. La mainmise sur l’ouest du continent diminuant son besoin pressant des ressources minières, pétrolifères et alimentaires soviétiques, Hitler put de nouveau donner libre cours à son hostilité profonde à l’endroit du bolchevisme.

Invasions jumelles

Si l’opération Barbarossa a abouti en fin de compte à la catastrophe qui a mené à l’effondrement du Reich, elle n’en fut pas moins à l’origine une manière de réaliser le projet d’un expansionnisme qui visait à lui assurer une domination totalitaire sur l’ensemble du continent.

On peut savoir gré à Roger Moorhouse d’avoir reconstruit en détail cet épisode de la Seconde Guerre mondiale et d’avoir attiré à nouveau l’attention sur le sort des pays qui subirent les invasions jumelles des deux grandes puissances. Sur la Pologne, la Finlande, les Etats baltes ou la Roumanie, cet ouvrage apporte une lumière bienvenue, quand bien même ce que cette lumière éclaire avant tout est l’étendue de la barbarie de l’humanité en guerre.

Essai Roger Moorhouse Le Pacte des diables. Histoire de l’alliance entre Staline et Hitler (1939-1941). Traduit de l’anglais par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat. Buchet Chastel, 507 pages.

Publié dans Articles de Presse

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