Jerry John Rawlings, le putschiste qui a fait du Ghana une démocratie

Publié le par franceinfo par Falila Gbadamassi France Télévisions, Rédaction Afrique

Décédé le 12 novembre 2020, il fut à l'origine de deux coups d'Etat réussis, avant de devenir le premier président de la IVe République.  

L'ancien président ghanéen Jerry J. Rawlings posant le 7 mai 2001 à Accra, la capitale du Ghana. Il est décédé le 12 novembre 2020 à l'âge de 73 ans dans son pays.  (ISSOUF SANOGO / AFP)

L'ancien président ghanéen Jerry J. Rawlings posant le 7 mai 2001 à Accra, la capitale du Ghana. Il est décédé le 12 novembre 2020 à l'âge de 73 ans dans son pays. (ISSOUF SANOGO / AFP)

"Un homme simple", "L'homme du peuple", "Un grand homme d'Etat", sa mort est "une grande perte pour le Ghana"... Les hommages d'anonymes se multiplient depuis l'annonce de la mort de l'ancien président ghanéen Jerry John Rawlings, le 12 novembre 2020, et témoignent de sa popularité et, en partie, de son héritage politique.

Il se démarquait sur un continent où peu d'hommes d'Etat africains peuvent se targuer de la légèreté et de l'aisance qui étaient la sienne tant dans les rues d'Accra, la capitale du Ghana, que durant ses interventions publiques dans son pays et en dehors. Encore récemment, une vidéo de lui avait circulé sur la Toile où l'on le voyait régler la circulation sous les applaudissements de ses compatriotes criant "Papa J", l'affectueux surnom que lui avaient donné les Ghanéens. Jerry John Rawlings est mort à l'âge de 73 ans. Le communiqué de la présidence ghanéenne annonçant son décès fait état "d'une courte maladie", à l'instar de celui de la la famille. Plusieurs médias ghanéens affirment qu'ils avaient été testé positif au Covid-19. 

Un deuil national de 7 jours a été déclaré par le président Nana Akufo-Addo à compter du 13 novembre 2020, période pendant laquelle tous les partis ont suspendu leur campagne pour la présidentielle de décembre, notamment le Congrès démocratique national (NDC), parti fondé par Jerry Rawlings, et dont l'ancien président John Dramani Mahama est le candidat. 

Trois coups d'Etat et deux mandats présidentiels

Jerry Rawlings est certainement au Ghana et au continent africain ce qu'est Thomas Sankara, chef d'Etat assassiné, au Burkina Faso et à l'Afrique. Les deux révolutionnaires étaient d'ailleurs des amis. "La qualité de notre relation (...) est liée à la liberté et à la justice", confiait-il en 2016 lors d'un entretien à la télévision burkinabè. 

Né le 22 juin 1947 d'un père écossais et d'une mère ghanéenne disparue en septembre 2020, Jerry Rawlings débarque sur la scène politique alors que son pays est exsangue. Les coups d'Etat se succèdent depuis celui qui a renversé le père de l'indépendance, Kwame Nkrumah, en 1966. En 1979, le jeune pilote de l'armée de l'air qu'il est devenu, "un rêve d'enfant" avoue-t-il dans un documentaire qui lui est consacré par la chaîne chinoise CGTN Africa, est jugé avec d'autres compagnons d'armes pour tentative de coup d'Etat. Il est condamné à mort et son procès est public, une tribune inespérée où il évoque, entre autres, cette sensation de faim que la plupart des Ghanéens connaissent à l'époque quand il est appelé à se défendre. Une sortie qui lui vaudra le surnom de "Junior Jesus" formé à partir de ses initiales "JJ", rapporte Ghana News Agency, l'agence de presse ghanéenne.

"Avant qu'il ne puisse être exécuté, un autre groupe d'officiers subalternes de l'armée ghanéenne, dirigé par le major Boakye-Djan, renverse le gouvernement militaire de l'époque du lieutenant général Fred Akuffo lors d'un coup d'Etat sanglant le 4 juin 1979. Le major Boakye-Djan et ses hommes ont également libéré Rawlings et l'ont installé à la tête du nouveau gouvernement, le Conseil des forces armées révolutionnaires (AFRC)." C'est la révolution. "Au moment du coup d'Etat, raconte la Ghana News Agency, le Ghana était déjà bien avancé dans le processus de retour à un régime civil et des élections générales étaient déjà prévues. L'AFRC a donc organisé des élections et a remis le pouvoir au Dr. Hilla Limann."

Mais deux ans plus tard, Jerry Rawlings décide de reprendre les choses en main et dépose le président Limann. Il estime entre autres que la lutte contre la corruption, son moteur politique, n'est pas menée. Il forme alors le Conseil national provisoire de défense (PNDC) et dirige fermement le Ghana jusqu'à l'avènement du multipartisme au début des années 90. Il quitte l'armée et crée sa formation politique, le NDC, en 1992. Le Ghana s'est doté s'une nouvelle Constitution qui donne naissance à la IVe République. Jerry John Rawlings en deviendra le premier président "à l'issue d'un scrutin démocratique (mais) terni par des accusations de fraudes", rappelle l'AFP. Quatre ans plus tard, les Ghanéens lui offrent un deuxième mandat qui s'achève en 2000. 

"Un de ces leaders dont beaucoup d’Africains rêvent"

"Si j'avais tenté de rester au pouvoir, le peuple m'aurait défié et je n'aurais pas pu résister", affirmait-il sur les antennes de la télévision publique burkinabè. Sa lucidité politique explique un parcours singulier dans un paysage politique africain marqué par des héros qui finissent par être des bourreaux conspués et chassés du pouvoir par le peuple. 

Leader charismatique incontesté, Jerry Rawlings n'est pas pour autant un ange. Ses relations avec ses adversaires politiques en témoignent. "Lui et moi avons eu une relation tumultueuse pendant de nombreuses années. Mais je crois que nous en sommes venus à voir la valeur de chacun", a confié le président Nana Akufo-Addo après avoir rendu visite à la famille Rawlings, rapporte le site d'informations ghanéen MyJoy Online. Le média rappelle que le chef de l'Etat ghanéen avait participé en 1995 à la manifestation "Kume Preko" ("Vous n'avez qu'à me tuer" en twi, une des langues du Ghana), la plus grande qu'ait jamais connue le pays, pour protester notamment contre l'instauration de la TVA, l'une des réformes économiques conduites sous Rawlings. La manifestation dégènère et plusieurs personnes sont tuées. Le jeune Nana Akufo-Addo, l'un des leaders du mouvement, sera plus tard le co-auteur d'un livre, The Kume Preko demonstrations : Poverty, Corruption and the Rawlings Dictatorship", qui dénonce "la dictature Rawlings". 

Retiré de la vie politique en 2001, Jerry Rawlings restera actif dans son pays comme en Afrique. En 2010, il est l'envoyé spécial de l'Union africaine en Somalie alors que le pays est en proie à la famine. C'est sa dimension panafricaine que salue Jean-Pierre Elong Mbassi, le sécrétaire général de Cités et gouvernements locaux unis d'Afrique (CGLUA, organisation qui réunit les autorités locales en Afrique). "Jerry était pour moi une inspiration, confie-t-il à franceinfo Afrique. Quelqu’un de fondamentalement africain, qui a servi son pays le Ghana et la cause de l’Afrique probablement autant que le Président Nkrumah, avec amour et abnégation. Jerry ne connaissait pas la corruption. Il vivait sobrement et avait très peu d’appétence pour les biens matériels. Il avait une haute idée de l’Afrique et estimait qu’elle mérite mieux que le spectacle offert par ses élites et nombre de ses dirigeants. De tous les chefs d’Etat africains que j’ai eu l’occasion de côtoyer, c’est certainement celui envers lequel j’avais le plus de respect, parce qu’il vivait au diapason des valeurs qu’il proclamait. Jerry était un de ces leaders dont beaucoup d’Africains rêvent. Pas la grosse tête, toujours prêt à servir, serviable avec tous quelle que soit votre condition, généreux et ambitieux pour son pays et son continent. Jerry était pour moi un modèle. J’espère qu’il y aura de nombreux Ghanéens et Africains qui continuront son œuvre. Que son âme repose en paix dans la Terre de nos ancêtres." 

Dans l'imaginaire collectif des Ghanéens, aussi bien pour les gens de sa génération que les plus jeunes, "JJ" restera l'homme qui a mis la main à la pâte ou qui a sorti les étudiants des amphithéâtres pour transporter les fèves de cacao au port pour qu'elles soient exportées afin de générer des revenus dont le Ghana avait alors cruellement besoin. 

"Je préfère être dans le cœur des gens", confiait-il à la télévision burkinabè, expliquant qu'il ne tenait pas à avoir son nom sur un monument ou une route. Pari réussi pour un homme politique africain qui a construit sa légende de son vivant. Jerry Rawlings avait épousé son amour de jeunesse, Nana Konadu Agyeman-Rawlings, et était père de quatre enfants.

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