Rouget Noëlla

Publié le par Mémoires de Guerre

Noëlla Rouget, née à Saumur le 25 décembre 1919 et morte à Genève le 22 novembre 2020, est une résistante française, déportée à Ravensbrück. Elle témoigna de son expérience à partir des années 1980, en particulier dans les écoles et les paroisses, en Suisse, en Haute-Savoie et dans l'Ain. 

Rouget Noëlla

Famille et études

Noëlla Rouget est née Peaudeau, à Saumur le 25 décembre 1919, de Clément Peaudeau et Marie, née Bossard. Son père est fonctionnaire aux chemins de fer et elle a un frère de six ans son aîné, Georges Peaudeau. La famille est catholique pratiquante, Georges est prêtre et enseignant. Elle accomplit sa scolarité au pensionnat Saint-Laud d’Angers. Elle fait du scoutisme au sein des Guides de France, et devient cheftaine. Elle souhaite poursuivre des études en lettres, la guerre l'en empêche. 

Résistante à Angers

Lorsque la France est envahie en 1940, Noëlla Rouget est institutrice au même pensionnat Saint-Laud. Le 18 juin, elle n’entend pas l’appel du général de Gaulle, mais en a assez vite connaissance lorsqu’elle reçoit, au hasard d’une promenade, un tract qui le reproduit. Elle ne supporte pas l’ordre nouveau qui s’installe à Angers, occupée par les Allemands depuis le 19 juin 1940, et elle demande ce qu'elle peut faire au jeune homme qui lui donne ce tract, face à cette Occupation. « M’aider », lui répond le jeune étudiant. Noëlla Rouget se met donc à distribuer des tracts à son tour, puis à les dactylographier et à les reproduire, à distribuer aussi des journaux clandestins ; toujours à l’insu de ses parents.

Elle devient ensuite agent de liaison, transportant valises ou autres serviettes dont elle ignore le contenu. Elle apprit plus tard, en prison, que l’une de ces valises, au moins, contenait des armes. Son premier contact, unique au départ, a pour surnom Marcel, en réalité René Brossard, qui mourut sous la torture le 23 octobre 1943. En fait, Noëlla est entrée dans le réseau Honneur et Patrie, d’obédience gaulliste, constitué au début de 1941 autour de Victor Chatenay, réseau très actif à Angers, où il a compté quelque 150 membres, dont 25 % de femmes. Noëlla Rouget fit aussi partie du réseau anglais Buckmaster Alexandre Privet, « depuis juin 1942 jusqu'à la date de son arrestation », selon un certificat établi le 21 août 1945, par le capitaine F.W. Hazeldine. Noëlla Rouget n'est pas la seule à faire ainsi partie de deux réseaux : Henri Dutertre, Georges Gautier ou encore Boris et Marguerite Tourgueneff sont également membres d'Honneur et Patrie et de Buckmaster Alexandre Privet.

Dans le cadre de ses activités clandestines, elle rencontre Adrien Tigeot, un jeune instituteur stagiaire, sorti de l’École normale, lui aussi empêché d’entamer des études (en ethnologie, pour ce qui le concerne) et qui avait pris ce poste à l’école de Corzé pour échapper au STO. Né le 29 mai 1923, il est plutôt d’obédience communiste ; Noëlla et Adrien décident de se fiancer, les bans sont publiés, mais ils sont alors tous deux arrêtés, en juin 1943, Adrien le 7, Noëlla le 23. Tous deux seront emprisonnés au Pré-Pigeon, la prison d’Angers. Adrien Tigeot, après une parodie de procès, est fusillé le 13 décembre 1943, à Belle-Beille, avec six autres camarades. Les condamnés sont autorisés à écrire une lettre à leurs proches. Après la guerre, Noëlla Rouget trouva cette lettre dans laquelle Adrien lui demandait « de vivre, de l’oublier et d’aimer ». 

Déportation

Le 9 novembre 1943, Noëlla Rouget quitte Angers pour Compiègne. Le 31 janvier 1944, elle est déportée à Ravensbrück avec presque mille camarades, dont Geneviève de Gaulle, arrivant dans la nuit du 2 février 1944. Noëlla Rouget devient le numéro 27 240 et rejoint le block 27, après quelques jours de quarantaine. Affectée d’abord à d’épuisants travaux en forêt, elle devient Verfügbar, c’est-à-dire employée aux corvées les plus dures. Le travail est imposé 12 heures par jour sauf le dimanche. Par deux fois au moins, grâce à la solidarité de ses camarades, elle échappe à la chambre à gaz de Ravensbrück, vers laquelle elle avait vu partir Émilie Tillion (mère de Germaine), le 2 mars 1945, et d’autres camarades. À Ravensbrück, Noëlla Rouget se lie d'amitié avec plusieurs déportées, parmi lesquelles Geneviève de Gaulle, Germaine Tillion ou encore Denise Vernay, née Jacob (sœur de Simone Veil). 

Retour

Le jeudi 5 avril 1945, Noëlla Rouget fait partie des 300 premières femmes françaises libérées (en réalité 299 Françaises plus la Polonaise Karolina Lanckoronska), en échange de 464 internés civils allemands (94 enfants, 221 adolescents ou adultes hommes, 149 adolescentes ou adultes femmes) venus du camp de La Chauvinerie (département de la Vienne). Les camions blancs, marqués de croix rouges, traversent une Allemagne en guerre, le voyage est long et le convoi n’arrive à Kreuzlingen, en Suisse, que le 9 avril au soir. Là, Noëlla Rouget et ses compagnes sont véritablement libres. Le lendemain, 10 avril, elles transitent par la Suisse en train (le même train qui avait amené les internés civils) vers Annemasse (Haute-Savoie), petite ville frontière qu’elles atteignent le 11, à 1 heure quarante-cinq du matin. Après avoir reçu quelques soins et pris deux jours de repos, dans divers hôtels d’Annemasse, les déportées reprennent le train pour Paris et arrivent à la gare de Lyon le 14 avril. Le général de Gaulle est présent sur le quai et plusieurs personnes le virent écraser des larmes. Après un passage au Lutétia, elle regagne Angers le 16 avril, retrouve ses parents et son frère, qu’elle avait craint d’avoir perdus dans les bombardements de son quartier. Elle pèse 32 kilos, souffre d’œdèmes tuberculeux et n’a plus de maison. 

Convalescence en Suisse

Dans le courant de l’été, Geneviève de Gaulle lui propose d’aller en convalescence en Suisse. Le 3 septembre 1945, elle s’installe avec une vingtaine de compagnes à Château-d'Œx, au chalet La Gumfluh, une des neuf maisons d’accueil mises sur pieds en Suisse romande par l’Association nationale des anciennes déportées et internées de la Résistance (ADIR) et son Comité d’aide en Suisse. Elle passe trois mois dans ce chalet et y rencontre son futur mari, André Rouget, qui vient de Genève, où le couple s’établit après son mariage, en 1947. Deux fils, Patrick et François, sont nés de cette union. André Rouget, mort en 2005, était un pacifiste, très engagé au sein du Service civil international et défenseur de l'objection de conscience. 

L’après-déportation : entre silence et témoignage

Longtemps, comme nombre de déportés et de déportées, Noëlla Rouget ne parla pas de sa déportation, sinon avec ses camarades de l’ADIR, dont elle présidait la délégation suisse. Comme d’autres, ce qu’elle avait à raconter était inaudible. Pourtant, en 1965, elle est amenée à témoigner devant la Cour de sûreté de l’État, lors du procès de Jacques Vasseur. Elle retrouve en effet, dans le box des accusés, celui auquel elle doit son arrestation et celle de son fiancé, qui fut fusillé. Souvent considéré comme le chef de la Gestapo française d’Angers, responsable de plusieurs assassinats et arrestations, il avait disparu à la fin de la guerre et était condamné à mort par contumace. Découvert et arrêté en 1962 à Lille où il s’était caché pendant dix-sept ans, il est rejugé en 1965, à Paris, devant la Cour de sûreté de l’État. Noëlla Rouget écrit le 2 novembre 1965 une lettre au président du Tribunal, dans laquelle elle déclare : « Dans quelques jours, commencera la phase finale du procès : le réquisitoire et la condamnation. Cette condamnation risque d’être, je le crains, la peine capitale. Devant une telle éventualité je me sens tenue, en conscience, de vous exprimer ma pensée. Les horreurs vécues sous le régime concentrationnaire m’ont sensibilisée à jamais à tout ce qui peut porter atteinte à l’intégrité tant physique que morale de l’homme et j’ai rejoint les rangs de ceux (…) qui font campagne pour l’abolition de la peine de mort (…) ». Vasseur est condamné à mort. Noëlla Rouget demande alors la grâce du condamné au général de Gaulle, président de la République, qui la lui accorde.

Dans les années 1980, devant la montée du négationnisme, y compris en Suisse, Noëlla Rouget sort de son silence. Ainsi, lorsque Mariette Paschoud, enseignante d’histoire dans un gymnase (lycée) lausannois, en vient à nier publiquement les chambres à gaz, elle lui adresse une lettre ouverte, dans la Gazette de Lausanne du 20 août 1986, sous le titre « Croyez au moins en la parole des témoins » et dont voici la conclusion : « C’est avec une intense émotion que j’ai écrit ces lignes. Elles font resurgir en moi les instants dramatiques de la sélection (qui hante encore mes nuits) et font défiler en ma mémoire tant de visages amis emportés par les camions maudits. J’ai le pénible sentiment que par vos négations, mes infortunées camarades sont assassinées une seconde fois ». Cette lettre est également publiée dans Voix et Visages (n° 201, juillet-octobre 1986), qui consacre plusieurs pages à l'affaire Roques et à l'affaire Paschoud ; ce numéro reprend également la réaction de Manou Kellerer (née Bernit à Niort en 1923), résistante et déportée établie à Lausanne, dont les deux parents étaient morts en déportation, et qui dit son indignation dans un courrier des lecteurs, publié au préalable dans le magazine suisse L'Hebdo (n° 33, 14 août 1986). Sous le titre Les Faussaires de l'histoire, la Télévision suisse romande (aujourd'hui RTS) consacre son émission phare Temps présent du 19 février 1987 à l'affaire et Noëlla Rouget apparaît et témoigne à plusieurs reprises dans ce reportage de Pierre Stucki, réalisé par Liliane Annen.

Dès lors, Noëlla Rouget se met à témoigner, en particulier dans les écoles et les paroisses, en Suisse, en Haute-Savoie et dans l'Ain. Elle fait ainsi siens les mots d'Albert Camus : « Qui répondrait en ce monde à la terrible obstination du crime si ce n'est l'obstination du témoignage »0. Noëlla Rouget a découpé et collé cette phrase dans un cahier qui se présente sous la forme d'un abécédaire personnel de citations reflétant ses convictions. Elle tient, par ailleurs, des discours tous les 8 mai, pendant de très nombreuses années, devant le Consulat de France à Genève, dans lesquels elle exprime, avec talent, ses convictions humanistes. Dès 1997 et jusqu'en 2017, elle prend part à Yom HaShoah , à Genève, participant avec des jeunes à l'allumage des six bougies, représentant les six millions de Juifs morts lors de la Shoah. Elle accompagne aussi à plusieurs reprises des voyages de classes d'élèves genevois à Auschwitz, à l'initiative de la CICAD. Lors des obsèques de Geneviève de Gaulle-Anthonioz en 2002, c’est Noëlla Rouget qui lui rend hommage, au nom des camarades de l’ADIR, tant à l’église de Bossey (Haute-Savoie), qu’à Notre-Dame de Paris. Noëlla Rouget rend d’autres hommages à des amies, comme Paule de Schoulepnikoff.

Le 14 mai 2011, Noëlla Rouget signe avec d'anciennes résistantes et d'anciens résistants, dont Marie-José Chombart de Lauwe, Stéphane Hessel, Raymond Aubrac, Daniel Cordier, l'« Appel de Thorens-Glières », visant à remettre dans le débat public les principes du Conseil national de la Résistance. Lors d’une rencontre avec des élèves de l’École internationale de Genève en 2013, Noëlla Rouget a ces mots : « Quand je vous parle des souffrances que nous avons vécues à Ravensbrück, je parle pour prêcher la vigilance auprès des jeunes générations car si Auschwitz a été possible, Auschwitz est possible tant que règne dans le monde la haine de l'autre, le racisme et la haine ». Le 15 juin 2016, Noëlla Rouget a dévoilé une plaque commémorative, devant le chalet La Gumfluh à Château-d'Œx, en hommage aux déportées accueillies dans ce chalet et aux personnes qui les y avaient reçues, entre septembre 1945 et avril 1946, dont Irène Gander-Dubuis, dite « Mademoiselle Irène ». Dans Le Monde daté du 12 septembre 2019, Benoît Hopquin consacre deux pleines pages, sous le titre « La vieille dame et le collabo », à Noëlla Rouget. L'article met en lumière l'action de Noëlla Rouget qui a permis à Jacques Vasseur d'échapper à la peine capitale. Les revues de presse de plusieurs médias, dont France Inter et France 24, ont fait écho à cet article. 

Décorations

Noëlla Rouget a reçu la Croix de guerre avec étoile de bronze (1946), la Croix du Combattant volontaire, la Croix du Combattant avec agrafe « Guerre 1939-1945 ». Elle est Commandeur de la Légion d’honneur en 1995 et Grand Officier de l’Ordre national du mérite en 2009. Elle a en outre reçu, en date du 6 mai 1946, cette reconnaissance : « By this Certificate of Service I record my appreciation of the aid rendered by Peaudeau Noëlla as a volunteer in the service of United Nations for the great cause of Freedom », portant la signature autographe du Field Marshal B. L. Montgomery. Par décret du 30 novembre 2019, elle est élevée à la dignité de grand-croix de l’Ordre national du mérite, dont les insignes lui sont remis le 7 février 2020 par le général Benoît Puga, grand chancelier de la Légion d'honneur, à Genève. 

Publications

Articles, préface ou postface rédigés par Noëlla Rouget.

  • Noëlla Rouget-Peaudeau, « Le chemin du retour de Ravensbrück », Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie, no 6,‎ juin 2015, p. 12-13
  • Noëlla Rouget, « Paule de Schoulepnikoff », Voix et Visages, n° 243, janvier-février 1995, p. 3
  • Noëlla Rouget-Peaudeau, « Un bouquet en liberté pour notre Présidente », Voix et Visages, no 279,‎ mars-avril 2002, p. 1
  • Irène Mathier, Charles Heimberg (avant-propos) et Noëlla Rouget (préface), Entre mémoire collective et mémoire familiale : l'héritage d'un trauma collectif lié à la violence totalitaire : étude exploratoire sur la transmission transgénérationnelle…, Genève, éditions IES, coll. « IES » (no 6), 2006, 190 p. (ISBN 978-2-88224-074-3,), p. 7-8
  • « Noëlla Rouget, la force du pardon », interview Alexia Vidot, La Vie, 20 décembre 2019
  • Éric Monnier, Brigitte Exchaquet-Monnier et Noëlla Rouget (postface), Retour à la vie : l'accueil en Suisse romande d'anciennes déportées françaises de la Résistance, 1945-1947, Neuchâtel, Alphil, 2013, 411 p. (ISBN 978-2-940489-50-3)

Publié dans Résistants

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