Spoliation nazie : vers la donation d’un Pissarro au musée d’Orsay ?

Publié le par Connaissance des Arts par Agathe Hakoun

Quatre ans après un accord de garde partagée de La Bergère rentrant des moutons entre l'Université d'Oklahoma et les musées français, Léone-Noëlle Meyer, la propriétaire du tableau de Camille Pissarro, retourne au tribunal pour que l'œuvre reste en France.

Camille Pissarro, La Bergère rentrant des moutons (détail), 1886, huile sur toile, 46 x 38 cm, Fred Jones Jr. Museum of Art / Camille Pissarro

Camille Pissarro, La Bergère rentrant des moutons (détail), 1886, huile sur toile, 46 x 38 cm, Fred Jones Jr. Museum of Art / Camille Pissarro

Cette année, trois tableaux de Camille Pissarro (1830-1903) sont au cœur de procès de spoliations nazies qui se sont déroulées en France durant la Seconde Guerre mondiale. Après la restitution de La Cueillette des petits pois (1887) à la famille de Simon Bauer, puis la non-restitution de Rue Saint-Honoré l’après-midi. Effet de pluie (1897) qui reste la propriété du musée Thyssen-Bornemisza à Madrid, c’est à présent le sort de La Bergère rentrant des moutons qui se joue au tribunal. Quatre ans après un accord de garde partagée du chef-d’œuvre entre l’Université d’Oklahoma et les musées français, la propriétaire octogénaire Léone-Noëlle Meyer tente une dernière action en justice pour que la toile reste en France.

Une œuvre spoliée par les nazis en 1941

Raoul Meyer, collectionneur juif, acquiert La Bergère rentrant des moutons dans les années 1930. Sous l’Occupation, il se réfugie avec sa femme dans une ferme du Cantal, avant d’entrer dans la résistance. Malgré la mise à l’abri de ses biens dans un coffre du Crédit foncier de France à Mont-de-Marsan, les Allemands le pillent et dispersent sa collection d’œuvres d’art. En 1957, l’huile sur toile de Pissarro est achetée par le couple de collectionneurs Aaron et Clara Weitzenhoffer au galeriste new yorkais David Finlay. Des années plus tard, en 2000, Aaron Weitzenhoffer lègue à la mort de sa femme 33 tableaux impressionnistes au Fred Jones Jr. Museum of Art de l’Université d’Oklahoma, dont La Bergère rentrant des moutons. Sans effectuer de recherche sur la provenance du tableau, l’institution l’accepte et l’expose alors qu’il apparaît depuis 1947 parmi les œuvres pillées par les nazis dans le répertoire des biens spoliés.

On imagine la surprise de Léone-Noëlle Meyer, fille adoptive de Raoul Meyer, lorsqu’elle retrouve en 2012 la peinture de Pissarro sur Internet. L’année suivante, elle intente une action judiciaire contre l’Université d’Oklahoma par le biais de son ancien avocat, Me Pierre Ciric, pour récupérer le bien familial. Au terme d’un long bras de fer, l’établissement américain consent à un surprenant règlement amiable en 2016, premier accord de la sorte entre les États-Unis et la France.

Camille Pissarro, La Bergère rentrant des moutons, 1886, huile sur toile, 46 x 38 cm, Fred Jones Jr. Museum of Art

Camille Pissarro, La Bergère rentrant des moutons, 1886, huile sur toile, 46 x 38 cm, Fred Jones Jr. Museum of Art

Une alternance de 3 ans d’exposition entre la France et les États-Unis

L’accord entre l’université et l’héritière spoliée, reconnue comme propriétaire de l’œuvre, stipule que La Bergère rentrant des moutons sera exposée 5 ans dans un musée français. Puis, commencera une garde partagée qui consiste en une alternance de 3 ans d’exposition entre la France et les États-Unis. En France, le tableau sera exposé dans un musée, en l’occurrence le musée d’Orsay, et aux États-Unis au Fred Jones Jr. Museum of Art. De surcroît, une clause précise que, de son vivant, Léone-Noëlle Meyer doit léguer la toile à un musée français, qui devra respecter l’accord et maintenir les allers-retours intercontinentaux du tableau. Si aucune institution n’accepte l’œuvre, « le tableau sera transféré de façon permanente au programme US art dans les ambassades américaines », précise l’accord de 2016. Malheureusement, lorsque la propriétaire octogénaire a souhaité léguer son bien au musée d’Orsay, celui-ci a émis des réserves quant à l’ajout du tableau à sa collection permanente en raison des coûts élevés et des risques encourus par l’œuvre durant ses navettes sur l’Atlantique : « s’engager à procéder à des voyages transatlantiques répétés sur une durée illimitée n’est pas sans poser des questions de conservation », précise le musée. Le nouvel avocat de Léone-Noëlle Meyer, Me Ron Soffer, a déclaré au « New York Times » que si Orsay déclinait le legs pour ces raisons, ce serait également le cas pour d’autres musées français.

L’espoir renaît en juillet dernier après le verdict du procès de la famille Bauer contre Toll où toutes les ventes de biens spoliés sous l’Occupation sont déclarées nulles par la cour de Cassation qui déclare que : « toute personne en possession d’œuvre d’art volée doit le restituer gratuitement ». En intentant une nouvelle action en justice en France pour empêcher le retour de l’œuvre aux États-Unis en 2021, Léone-Noëlle Meyer espère ainsi que les achats de La Bergère rentrant des moutons au sortir de la guerre et à New York soient de même considérés comme nul, y compris le don des Weitzenhoffer en 2000.

Un musée plein de « bonnes intentions »

Dans un mois, le 8 décembre prochain, la propriétaire sera entendue dans les tribunaux français. Le musée d’Orsay n’a pas réagi à ce nouveau rebondissement, mais le Fred Jones Jr. Museum of Art a publié un communiqué le 29 octobre dernier. Si l’Université d’Oklahoma semble surprise face à la réaction de Léone-Noëlle Meyer, on peut tout de même douter des « bonnes intentions » du musée américain. En effet, celui-ci préfère reprocher à la propriétaire du Pissarro « d’empêcher les habitants de l’Oklahoma de connaître l’expérience de cette œuvre d’art par eux-mêmes et de découvrir son histoire » plutôt que de rendre cette œuvre dérobée par les nazis sous l’Occupation, qui n’aurait probablement pas atterri dans les collections du musée si un galeriste new yorkais ne l’avait pas achetée de façon douteuse après la guerre et que l’établissement avait réalisé son travail de recherche sur la provenance de l’œuvre. Est-ce vraiment l’histoire qu’a envie de raconter l’établissement à ses visiteurs ? Si les aficionados du musée sont si nostalgiques de la toile et trépignent d’impatience à l’idée de la retrouver, ils seront très certainement les bienvenus au musée d’Orsay pour contempler La Bergère rentrant des moutons, aux côtés des autres chefs-d’œuvre impressionnistes conservés par l’institution, si Léone-Noëlle Meyer parvient enfin à donner son Pissarro.

Publié dans Articles de Presse

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