Affaire Grégory : en quoi consiste la stylométrie, technique censée relancer l'enquête ?

Publié le par LCI par Audrey Le Guellec

QUÉSAKO - 36 ans après l'enlèvement et le meurtre du petit garçon de 4 ans, des experts pensent faire émerger de nouveaux éléments grâce à la stylométrie, une technique peu connue et qui n'est pas validée en France. Sur quoi repose-t-elle ? 

Affaire Grégory : en quoi consiste la stylométrie, technique censée relancer l'enquête ?

C'est un nouveau rebondissement dans une affaire qui en compte d'innombrables. 36 ans après le meurtre de Grégory Villemin, âgé de quatre ans quand son corps a été retrouvé dans la Vologne (Vosges), le dernier en date, mis au jour ce mardi, repose sur les résultats d’une expertise qui incrimineraient un suspect. D'après le quotidien Le Parisien/Aujourd'hui en France, c'est une analyse "en stylométrie" commandée il y a trois ans qui aurait permis d'identifier ce dernier, à savoir l'un des auteurs des lettres du fameux corbeau qui menaçait la famille Villemin.

Versés au dossier dans les prochaines semaines, ces nouveaux éléments pourraient donner lieu à de nouvelles mises en examen tandis que le nouveau juge en charge du dossier a auditionné début décembre des membres de l'entourage familial ou du voisinage du petit Grégory et doit entendre prochainement des enquêteurs et journalistes contemporains des faits. Mais sur quoi repose précisément cette technique, présentée comme novatrice, à l'origine de cette relance de l'enquête ? Et pourquoi en a-t-on si peu entendu parler en France jusque-là ? 

En quoi consiste la stylométrie ? 

Si la stylométrie est utilisée de longue date en littérature pour, entre autres, attribuer un texte aux origines floues à un auteur connu, l'approche utilisée dans le cadre de l'affaire Grégory se veut novatrice. La société "spécialisée dans l’analyse de textes et la détection de plagiats" qui s'est vue confiée l'expertise, OrphAnalytics, a en effet créé des logiciels à mêmes d’identifier un auteur à partir de sa syntaxe ou de déterminer qu’un corpus de textes a été rédigé par la même personne. Pour décupler l’efficacité de cette technique, la société suisse a mis en place des algorithmes capables de fournir des résultats d’une précision présentée comme sans égale.  

Cette technique a aussi été employée au service de l’enquête sur l’identité du mystérieux Q, le prétendu lanceur d’alerte à l’origine du mouvement complotiste QAnon. De même, OrphAnalytics s’est également attaquée aux romans d’Elena Ferrante pour conclure que l’écrivain napolitain Domenico Starnone se cache derrière ce pseudonyme.

De façon très concrète, dans le cadre de l'affaire Grégory, il s'agissait de comparer plusieurs écrits d'hommes et femmes gravitant dans le cercle de la famille Villemin aux courriers du ou des corbeaux rédigés à la main datant de 1983 et 1984 et saisis à l'époque. Pour rappel, dans l'un d'entre eux, daté du 16 octobre 1984, le ou les auteurs revendique(nt) l’assassinat du petit garçon, retrouvé noyé dans la Vologne le même soir. "La stylographie consiste en réalité, quand vous découvrez un manuscrit et que vous voulez l’attribuer à un auteur célèbre, à comparer les œuvres d’un auteur avec le style du manuscrit découvert", résume pour BFMTV Frédéric Berna, avocat de Jacqueline Jacob, la grande-tante de Grégory Villemin. Les experts suisses, qui auraient touché 30.000 euros pour mener à bien cette analyse, ont ainsi passé au crible "le style, la tournure des phrases, la syntaxe, la ponctuation" afin de déterminer un auteur des lettres de menaces. Et selon l'enquête du Parisien, "les résultats des comparaisons ont permis d'attribuer des courriers du mystérieux corbeau à une personne soumise à l'expertise",  sans autre précision concernant l'identité.  

A ne pas confondre avec la graphologie

Contrairement à la graphologie, qui permet de déduire des caractéristiques psychologiques d'un individu en s'appuyant sur la forme de l’écriture manuscrite, la stylométrie, elle, s’intéresse au style de l’écriture (expressions, lexique utilisé, etc.). À titre d'illustration, c'est une tournure de phrase singulière, une syntaxe particulière ou encore une ponctuation inhabituelle qui peut retenir l'attention dans ce type d'analyse.

D'ailleurs, s'il est confirmé que la stylométrie a permis d'authentifier l'auteur des fameuses lettres, dans le passé, ces dernières avaient pour rappel été attribuées à Jacqueline Jacob... après des expertises en graphologie. 

Une méthode pas reconnue en France

Face au recours à cette méthode, plutôt confidentielle, les avocats de plusieurs protagonistes de l’affaire font part de leur scepticisme, rappelant qu'elle n'est pas reconnue en France, d'où l'intervention d'une société étrangère. "Si on doit aller en Suisse pour essayer de trouver un des seuls laboratoires qui exerce la stylométrie, c'est que ce type d'art est une méthode expertale qui ne semble pas être extrêmement reconnue et pas répandue. Et donc manifestement pas agréée par les autorités judiciaires françaises", réagit Me Fréderic Berna, avocat de Jacqueline Jacob, qui estime que "ça interroge sur la valeur scientifique de ce type de dispositif." Et d'ajouter : "C'est de la charlatanerie, ce n'est pas très sérieux. Ce dossier mérite autre chose que cette pratique". De son côté, Me Stéphane Giuranna, l'avocat de Marcel Jacob, grand-oncle de Grégory Villemin, évoque une "fumisterie".

Pourquoi les résultats invitent à la prudence

"On va travailler sur quelques cartes postales et les courriers du ou des corbeaux qui ne comportent que quelques lignes, avec un style qui est extrêmement primaire et injurieux. Ça va nous donner tout et n’importe quoi", explique à France Bleu Me Gérard Welzer, l'avocat de Marie-Ange Laroche, veuve de Bernard Laroche, l'oncle de la petite victime, un temps suspecté. Et d’ajouter: "Je pense que si vous analysez le style des cartes postales de l’ensemble des habitants de la Vologne à l’époque, vous allez pouvoir, sur cette base, retrouver des centaines et des centaines de suspects. Si on n’a que ça à se mettre sous la dent, ça va être encore une fois un coup d’épée dans l’eau." Pour ce dernier, ce qui ressemble à un nouveau rebondissement dans l'affaire Grégory invite à la plus grande prudence. "Depuis le 16 octobre 1984, à intervalles réguliers, on nous annonce une semaine décisive. La lettre du 16 octobre 1984 qui revendique la mort de Grégory Villemin, elle a déjà été attribuée à quatre personnes différentes."

De son côté, il réclame des preuves scientifiques pour confondre le ou les auteurs du meurtre de l'enfant. "Si on recherche la vérité, il faut s'en donner les moyens, une expertise ADN par exemple. Mais 36 ans après, on nous annonce des auditions de témoins. Au lendemain d'un crime, les témoins c'est déjà difficile, alors 36 ans après, ça n'a pas de sens." Et de conclure: "Soit on a quelque chose de solide et continuons, soit on n'a rien, mais arrêtons le gâchis."

Publié dans Articles de Presse

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