Espagne : le Roi Felipe VI rate l'occasion de redorer la couronne

Publié le par Les Echos par Cécile Thibaud

Lors de son discours de Noël, le roi a évité une condamnation frontale des écarts de son père, Juan Carlos, qui se trouve dans le collimateur de la justice pour sa fortune cachée sur des comptes non déclarés. Ce silence pourrait coûter cher à la monarchie face à une opinion publique indignée.

Le roi Felipe VI a choisi de ne pas parler des scandales qui secouent la monarchie espagnole durant son traditionnel discours du soir de Noël. (Ballesteros/Pool via Reuters)

Le roi Felipe VI a choisi de ne pas parler des scandales qui secouent la monarchie espagnole durant son traditionnel discours du soir de Noël. (Ballesteros/Pool via Reuters)

Juste quelques phrases au passage. Une simple allusion voilée. Le roi Felipe VI a choisi de ne pas parler des scandales qui secouent la monarchie espagnole durant son traditionnel discours du soir de Noël. Calé dans un fauteuil, entre drapeaux et sapin chargé de guirlandes, il s'est contenté de revendiquer de façon générique l'éthique et le sens du devoir, en glissant que ces principes « nous concernent tous sans exception » et « prévalent sur toute autre considération, y compris personnelles et familiales ».

Annus horribilis des Bourbon d'Espagne

Pour de nombreux observateurs, il a raté l'examen de rattrapage qui aurait pu l'aider à reconnecter avec l'opinion publique désenchantée par la couronne. Car 2020, s'est transformée en un « annus horribilis » pour les Bourbon d'Espagne , marquée par une succession de révélations autour d'une fortune de 100 millions de dollars cachée en Suisse par son père, le roi émérite Juan Carlos, qui se trouve actuellement exilé aux Emirats Arabes Unis .

Etait-il possible d'éviter le sujet ? Apparemment oui. Felipe VI a préféré centrer son allocution sur l'impact douloureux de la pandémie et les appels à l'unité nationale. Sans doute parce qu'il estime avoir déjà clairement marqué les distances avec son père depuis le début des scandales, afin de préserver la monarchie, en lui retirant toutes ses fonctions ou allocations et en le chassant du palais. Mais cela ne suffit pas.

Partager indignation et déception

Il manque encore une explication publique vis-à-vis de la société espagnole, des mots qui permettrait de partager l'indignation et la déception. Car Juan Carlos a occupé une place importante dans l'histoire récente du pays. Il a été celui qui a tourné la page de 40 ans de dictature et a su réconcilier la gauche avec la royauté.

« À la sortie du franquisme, la transition vers la démocratie s'est faite grâce à l'adhésion pragmatique des socialistes et des communistes à cette monarchie parlementaire qui restaurait les libertés », rappelle Fernando Vallespin professeur de sciences politiques à l'université Autonoma de Madrid.

Resurgissement des sentiments républicains

Aujourd'hui, ce pacte tacite se trouve menacé par le resurgissement des sentiments républicains face à une famille royale guindée et distante, qui est non seulement perçue comme inutile, mais aussi comme un foyer potentiel de corruption du fait de son opacité . Du côté du gouvernement, le socialiste Pedro Sánchez espérait, semble-t-il, un discours plus empathique de la part de Felipe VI, afin d'inverser la tendance en annonçant un souffle neuf pour une couronne plus moderne, proche et transparente, capable de construire sa propre utilité.

La continuité de la monarchie n'est pas en danger pour l'instant, car la direction des socialistes du PSOE lui reste fidèle et elle bénéficie d'un large appui au Parlement grâce aux partis de droite. Malgré cela, la fracture se dessine au sein de la société, surtout chez les plus jeunes. Un récent sondage indique que la majorité des électeurs socialistes se déclarent républicains et, sur la gauche, Podemos mène la fronde avec le soutien des petits partis nationalistes.

Vers une « monarchie zombie »

Il reste cependant clair qu'aucun grand parti n'a intérêt à ouvrir l'épineux débat d'une réforme constitutionnelle qui ouvrirait au passage les portes aux indépendantismes basques ou catalans, estime le politologue Pablo Simón, professeur à l'université Carlos III de Madrid. « Mais cela ne signifie pas pour autant une adhésion enthousiaste à la couronne, l'affect s'effrite », avertit-il. Le risque serait d'avancer vers « une monarchie zombie », sans appui social, qui se perpétuerait par défaut, simplement parce qu'il est trop compliqué de changer le système.

Publié dans Articles de Presse

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