Les sulfureuses grâces de Donald Trump

Publié le par Le Monde par Maurin Picard

Le président sortant a accordé son pardon à une cinquantaine de personnes, dont des proches ou des alliés.

Trois personnes graciées par le président sortant Donald Trump: Charles Kushner, Roger Stone et Paul Manafort. AFP / BRENDAN SMIALOWSKI / AFP / MANDEL NGAN

Trois personnes graciées par le président sortant Donald Trump: Charles Kushner, Roger Stone et Paul Manafort. AFP / BRENDAN SMIALOWSKI / AFP / MANDEL NGAN

Des parlementaires corrompus, d’anciens mercenaires coupables de meurtres de civils en Irak et des conseillers présidentiels condamnés pour parjure ou obstruction à la justice dans le cadre de l’enquête sur les interférences russes lors de la campagne électorale 2016. Une cinquantaine de personnes au total, toutes graciées par le président sortant, Donald Trump, depuis le 3 novembre dernier. Deuxième point commun, aucune d’entre elles ne faisait partie des 14.282 dossiers soumis à la Maison-Blanche par le bureau des pardons présidentiels, qui dépend du ministère de la Justice.

Tel est le pouvoir absolu conféré par la Constitution de 1787 au chef de l’État. Le prédécesseur de Donald Trump, Barack Obama, avait accordé plus de 1 700 commutations de peine et 212 pardons en bonne et due forme. Il s’agissait essentiellement de délinquants liés au trafic de drogue. S’agissant de Donald Trump, ce pouvoir discrétionnaire revêt une dimension bien plus politique. Et personnelle. «La plupart des clémences présidentielles ont été attribuées à des amis et des alliés politiques qui n’avaient strictement jamais sollicité le bureau des pardons», relève Michael Schillman, du Center for Investigative Reporting. Et elles visent à consolider la posture du futur ex-président, qui s’attend à une avalanche de poursuites judiciaires après la passation de pouvoir, le 20 janvier.

Parmi les individus graciés, Paul Manafort, éphémère directeur de campagne de Trump en 2016, purgeait une peine de sept ans et demi de prison pour diverses fraudes. Roger Stone, mentor de Trump mouillé jusqu’au cou dans la divulgation des e-mails de campagne de Hillary Clinton par WikiLeaks et les services secrets russes, avait vu sa peine de deux ans commuée dans un premier temps. Michael Flynn, ex-conseiller à la sécurité nationale, et George Papadopoulos, ancien conseiller de politique étrangère, étaient eux aussi impliqués dans les négociations secrètes avec la Russie.

«Une orgie d’impunité»

Même les quatre mercenaires de la firme Blackwater, coupables d’avoir assassiné 17 civils irakiens en 2007 et condamnés à de très lourdes peines de prison, ont un lien indirect avec le président. Le fondateur de Blackwater, Erik Prince, est un fidèle supporteur du président. Sa sœur Betsy DeVos est secrétaire à l’Éducation. En 2010, le vice-président Joe Biden, en visite à Bagdad, avait promis la justice aux familles des victimes irakiennes, les quatre suspects étant aussitôt rebaptisés les «Biden Four» par la chaîne conservatrice Fox News.

Il en va également du père du gendre présidentiel Jared Kushner, Charles Kushner, condamné pour fraude fiscale, subornation de témoin et parjure. «Les pardons du président correspondent à ce que l’on aurait pu attendre de la part d’un parrain du milieu», commente l’ancien juge fédéral Andrew Weissmann, qui fut l’adjoint de Bob Mueller dans l’enquête russe.

«Pas plus la prévisibilité de ces pardons que nos réflexes émoussés à nous indigner ne suffisent à amoindrir leur caractère grotesque, écrit Michelle Goldberg dans une tribune du New York Times. Les derniers jours du règne de Trump ont été une orgie d’impunité, tandis qu’il distribue ses indulgences comme autant de faveurs partisanes et bafoue l’image de l’Amérique pour mettre ses supporteurs hors de portée de la loi

«Le système des pardons est faussé, et il faut le restaurer, suggère Mark Osler, professeur de droit à l’université St Thomas, dans le Minnesota, qui pointe du doigt l’effarante iniquité des clémences, souvent prononcées à l’endroit des mauvaises personnes. Il nous faut un comité qui serait chargé d’analyser tous les cas et de faire des recommandations en prise directe avec le président.» La refonte éventuelle du bureau des pardons ne concerne cependant pas les prérogatives quasi illimitées du président. Donald Trump aurait, murmure-t-on, poussé la réflexion jusqu’à considérer son propre pardon, ce que les juristes contemplent toutefois avec circonspection. Il souhaiterait également prémunir ses enfants Don Jr., Ivanka et Eric contre tout déboire judiciaire ultérieur. Il pourrait enfin démissionner la veille de son départ, propulsant le vice-président Mike Pence sur le trône pour tout juste vingt-quatre heures. Le temps pour celui-ci de gracier formellement, et préventivement, le magnat new-yorkais. Le scénario n’est pas tout à fait inédit: en 1974, le vice-président Gerald Ford avait ainsi pardonné Richard Nixon après la démission de celui-ci. Les ambitions présidentielles de Ford n’y survécurent pas.

Publié dans Articles de Presse

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