« Si l’avion n’avait pas atterri en urgence… » : un présumé officier du FSB piégé par Alexeï Navalny

Publié le par Le Monde par Benoît Vitkine (Moscou, correspondant)

Se faisant passer pour un officier d’une autre agence, l’opposant a recueilli les confessions d’un membre du commando responsable de son empoisonnement.

Alexeï Navalny piège un officier présumé du FSB

Alexeï Navalny piège un officier présumé du FSB

Les récentes enquêtes de presse sur l’empoisonnement d’Alexeï Navalny, au mois d’août en Russie, ne se contentent pas d’accumuler les éléments incriminant le FSB : elles s’accompagnent d’une série d’humiliations pour l’agence de renseignement russe.

Le 14 décembre, l’un de ses officiers supérieurs avait vu débarquer à l’aube, à son domicile, les caméras de CNN, se voyant obligé de claquer la porte à une journaliste américaine prête à mener un véritable interrogatoire : « Est-ce votre équipe qui a empoisonné Alexeï Navalny ? »

L’homme était cité le même jour, dans une enquête minutieuse menée par plusieurs médias, dont Bellingcat et The Insider, comme le coordinateur d’un commando du FSB composé de médecins et de chimistes lancés sur la trace de l’opposant dès 2017 et présents en même temps que lui dans la ville sibérienne de Tomsk, lieu de son empoisonnement au mois d’août.

Une semaine plus tard, c’est un autre membre de ce groupe qui apparaît dans une séquence dérangeante, publiée lundi 21 décembre par Alexeï Navalny, et dans une version traduite par Bellingcat. Konstantin Koudriavtsev, spécialiste en chimie formé au ministère de la défense, croit parler à un adjoint du chef du conseil de sécurité nationale, Nikolaï Patrouchev, enquêtant sur le « raté » de l’opération Navalny. Sauf qu’à l’autre bout du fil, celui qui pose les questions n’est autre que M. Navalny lui-même, avec à ses côtés, à Berlin, le principal enquêteur de Bellingcat, Christo Grozev.

Des traces de poison sur le slip de Navalny

Les deux hommes utilisent un faux numéro d’appel, prétendument du FSB, mais ils ont surtout l’avantage du moment : le coup de fil est passé juste avant la publication des enquêtes du 14 décembre. Le FSB n’est alors pas encore sur ses gardes, mais le faux enquêteur dispose d’une masse d’informations précises qui le rendent particulièrement crédible. D’autres membres du groupe contactés ne sont toutefois pas tombés dans le piège.

D’abord méfiant, choisissant ses mots avec soin, s’étonnant d’être contacté sur une ligne non sécurisée, M. Koudriavtsev finit par baisser la garde, au cours d’une conversation de près de cinquante minutes. Lui-même n’a pas participé à l’empoisonnement ; il a été envoyé, plus tard, pour récupérer et « nettoyer » les habits de l’opposant à l’hôpital d’Omsk, où l’avion transportant Alexeï Navalny s’était posé et où il sera gardé durant deux jours avant son envoi en Allemagne.

Ce récit est conforme aux informations issues des données téléphoniques et de vols qui seront publiées quelques heures plus tard. L’agent va même jusqu’à mentionner l’habit le plus contaminé, sur lequel il a fallu particulièrement « travailler à faire disparaître les traces » : le slip de M. Navalny, et précisément « l’entrejambe ». Il pourrait s’agir là de la première information solide sur le mode d’administration du poison. La partie russe a toujours refusé de rendre à sa famille les habits portés par Alexeï Navalny le 20 août.

De façon générale, note Bellingcat dans une analyse détaillée du coup de téléphone, les réponses de M. Koudriavtsev sont cohérentes avec les résultats de ses propres enquêtes. Lorsque M. Navalny se trompe sur l’identité d’un membre du commando, l’agent le corrige. Il ne cesse également de renvoyer à un certain Stanislav Makchakov, lui aussi expert en chimie du FSB et désigné comme le chef du groupe.

La ligne de défense russe fragilisée

Alexeï Navalny met par ailleurs au défi le FSB de soumettre la voix de l’agent Koudriavtsev à expertise, pour confirmer ou infirmer son identité. Lundi soir, des agents de police étaient visibles devant son domicile, tandis que les réseaux sociaux se repaissaient de blagues sur le FSB « laveur de slips ». L’agence, elle, a qualifié la vidéo de « provocation », qui « n’aurait pas été possible sans le soutien de services étrangers ».

Konstantin Koudriavtsev laisse aussi peu de place au doute quant à la volonté du FSB de tuer Navalny. « Si l’avion avait volé un peu plus longtemps et n’avait pas atterri en urgence, peut-être que le résultat aurait été différent, dit-il. C’est-à-dire, le travail des médecins, des ambulanciers, sur la piste d’atterrissage… »

Peu après que M. Navalny est tombé dans le coma, des médecins d’Omsk ont révélé avoir utilisé, par défaut, de l’atropine, un antidote. Les responsables de l’empoisonnement avaient pourtant « calculé avec de la marge », s’étonne l’agent du FSB. Il suppose également que si les traces de poison sont censées disparaître dans l’organisme, la partie allemande a pu utiliser d’autres « méthodes de détection » pour identifier l’agent innervant de type Novitchok.

Ce dernier développement spectaculaire, en plus de constituer une nouvelle offense pour le FSB, fragilise encore un peu plus la ligne de défense russe. Moscou, qui se refuse toujours à ouvrir la moindre enquête, n’a cessé d’avancer des versions différentes de l’affaire Navalny. Lors d’une conversation téléphonique avec Emmanuel Macron, Vladimir Poutine avait même été jusqu’à évoquer un auto-empoisonnement.

Mais le 17 décembre, lors de sa conférence de presse annuelle, le président russe n’a pas remis en cause les informations apportées quelques jours plus tôt par Bellingcat et ses partenaires. S’il a tenté de disqualifier ces révélations comme relevant de la « légitimation de contenus venus des services spéciaux américains », il n’a pas nié que des agents du FSB suivaient Alexeï Navalny. Selon M. Poutine, l’objectif de cette surveillance était une réponse au fait que l’opposant « a le soutien des services spéciaux américains ». Des titres de la presse ont ensuite fait part de projets des services secrets occidentaux visant à assassiner un Navalny devenu inutile.

Publié dans Articles de Presse

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