John le Carré m'a sauvé de la CIA

Publié le par Slate par Evan McGarvey, Traduit par Yann Champion

J'avais 21 ans quand l'agence de renseignements américaine a souhaité me recruter.

 Je pense que la CIA m'avait repéré dès mes premières années de fac. | Sergiu Nista via Unsplash

Je pense que la CIA m'avait repéré dès mes premières années de fac. | Sergiu Nista via Unsplash

La première personne de la CIA que j'ai rencontrée était un homme de petite taille, vêtu d'un costume bleu un peu trop long pour lui, arborant une belle moustache en brosse et qui se penchait légèrement vers l'avant lorsqu'il acquiesçait. Il avait un air quelconque et usé qui le faisait ressembler à un personnage d'un roman de John le Carré. C'est d'ailleurs comme cela que j'ai fini par le percevoir.

C'était en 2006, dans la salle de bal de la Michigan Union, à Ann Arbor. C'est ce genre de salles que les universités aiment habiller de bois pour leur donner un air noble et gothique qui contraste avec l'agitation propre aux grands campus qui règne à l'extérieur.

J'avais déposé mon CV dans une boîte générale plusieurs semaines avant la bourse aux métiers, grande opération de chasse aux talents mettant en relation les futurs diplômés avec des représentants de banques locales, de sociétés hôtelières et de plusieurs agences fédérales, dont la CIA.

    «Je crois que vous devriez rencontrer mon collègue des affaires clandestines. Vous êtes libre, cet après-midi?» Mail de la CIA

Lorsque le mail de l'agence de renseignements est arrivé dans ma boîte de réception, quelques jours seulement avant la bourse, je n'y ai pas vraiment prêté attention. J'étais étudiant en anglais et je travaillais pour le journal de l'université. J'avais déposé ma candidature un peu dans tous les endroits qui me paraissaient divertissants. J'imaginais que tous les étudiants qui avaient déposé leur CV à la CIA avaient également reçu le mail.

D'ailleurs, c'était peut-être le cas. Mais toujours est-il que lorsque je me suis rendu à la table de la CIA et que je me suis présenté, l'homme à la moustache de Ned Flanders a immédiatement reconnu mon nom et m'a dit qu'il avait lu mon CV.

Puis, il m'a dit: «Je crois que vous devriez rencontrer mon collègue des affaires clandestines. Vous êtes libre, cet après-midi?»

J'étais mordu

Comme beaucoup d'autres avant moi, j'avais découvert cette drogue que sont les romans d'espionnage de John le Carré avec L'espion qui venait du froid. Je l'avais lu au lycée, alors même que j'étais en train de me transformer en critique intransigeant de la poésie moderne anglo-saxonne. Il faut dire que le roman le plus célèbre de le Carré est aussi impitoyable qu'un poème de Philip Larkin avec ses scènes d'une froideur incroyablement palpable situées de chaque côté du mur de Berlin (le roman est de ceux qui vous rappellent à quel point il est appréciable d'avoir le chauffage central) et ses travailleurs du quotidien qui gardent secrets leurs engagements politiques les plus profonds, qu'il s'agisse d'une jeune idéaliste communiste ou d'un vieux nazi aigri.

L'espion qui venait du froid m'a fait aimer le Carré et ce que j'ai ensuite découvert comme la thèse de toute sa carrière –non pas tant que «de mauvaises choses arrivent à de bonnes personnes», mais plutôt que «de mauvaises choses arrivent à beaucoup de gens à cause de nombreuses fonctions et institutions puissantes qui sont irrémédiablement mauvaises».

J'étais mordu. Je venais tout juste d'arriver à la fac quand j'ai lu La Taupe d'une traite. Le jargon de l'espionnage et la subtilité des méthodes employées pour débusquer les traîtres ont fait que je l'ai compris à peu près aussi bien à la première lecture que si cela avait été un long et obscur poème moderniste. Je me suis précipité dans Comme un collégien de la même manière et me suis à nouveau retrouvé en pleine confusion, mais je me suis fait la promesse de les relire un jour tous les deux.

«L'Héritage des espions», de John le Carré. | Tolga Akmen / AFP

«L'Héritage des espions», de John le Carré. | Tolga Akmen / AFP

Je suis effectivement revenu plus tard aux romans sur la Guerre froide et je les ai adorés, mais mon vrai lien avec le Carré s'est fait lorsque j'ai abandonné les aventures de George Smiley pour découvrir ses romans sur l'après-Guerre froide, avec ses histoires plus animées par le spleen et la colère, qui semblaient sortir du papier pour parler de ce que pourrait être ma vie: La Petite fille au tambour, Le Tailleur de Panama, La Constance du jardinier, Une amitié absolue.

Jeune adulte, j'y voyais une lecture particulièrement féroce du monde qui m'entourait: des tentatives spécieuses et racistes sous couvert d'antiterrorisme, des laboratoires pharmaceutiques faisant éhontément des populations du Sud les sujets de leurs expériences, la manière dont n'importe qui, comme un pauvre tailleur désespéré installé dans un pays soumis à des influences politiques troubles, pouvait être instrumentalisé. Je les ai tous dévorés.

John le Carré en 1989. | Jean-Pierre Muller / AFP

John le Carré en 1989. | Jean-Pierre Muller / AFP

Costume taillé, cravate des Detroit Tigers

Je pense que la CIA m'avait repéré dès mes premières années de fac. Comme d'autres jeunes Américains qui étudiaient certaines langues lorsque George W. Bush était président, j'avais déjà reçu des lettres de recrutement du gouvernement dans ma boîte aux lettres du campus –un prospectus d'allure cheap portant l'emblème du Département d'État et qui disait que l'apprentissage d'une «langue étrangère critique» était une voie royale pour qui souhaitait faire carrière auprès du gouvernement fédéral. Ce n'était d'ailleurs un secret pour personne. Tout le monde savait que si vous étudiez une langue comme le coréen, l'ourdou, le farsi, l'arabe ou l'indonésien plus d'une année et que vos résultats étaient corrects, vous aviez votre nom inscrit dans une liste quelque part.

Pour être franc, cela faisait près de deux ans que j'étudiais le farsi et je le parlais encore très mal. À l'oral, c'était proprement catastrophique (un jour que l'on me demandait notre aliment préféré en classe, j'avais répondu «les loups» alors que je voulais dire «le raisin»). Mais j'avais l'air jeune pour mon âge et j'assumais mes erreurs, ce qui faisait que j'étais bien accepté par mes camarades de classe, pour la plupart des Iraniens dont les parents avaient fui la révolution. J'avais de bonnes notes parce que notre professeur, un homme assez âgé, originaire de Téhéran, qui portait des blazers bruns en moleskine et qui se retenait de rire lorsqu'il entendait ma prononciation, semblait bien m'aimer et me donnait des «A» totalement immérités.

    «Toi et moi, nous avons fréquenté le même lycée. Je me demande si ça te dirait de suivre cette voie.»

Le «collègue des opérations clandestines» de la CIA

La rencontre avec le «collègue des opérations clandestines» a donc eu lieu la même journée à Ann Arbor, dans une petite pièce de l'université que je n'avais jamais vue auparavant. Il était plus âgé que celui que j'avais rencontré le matin. Il avait les cheveux gris coiffés au bol et une barbe. Son costume était mieux taillé que celui de son collègue, mais il le portait avec une cravate de mauvais goût ornée du logo des Detroit Tigers. Je me souviens m'être demandé s'il en avait une pour chaque équipe.

Après quelques minutes de bavardages sans intérêt, il m'a dit: «Toi et moi, nous avons fréquenté le même lycée. Je me demande si ça te dirait de suivre cette voie.» J'avais fréquenté un internat d'où était sorti au moins un ancien directeur de la CIA. J'ai oublié ce que j'ai répondu, mais il a fait un grand sourire et a acquiescé.

Il employait un langage bienveillant, à la manière d'un prêtre ou d'un rabbin. | Craig Whitehead via Unsplash

Il employait un langage bienveillant, à la manière d'un prêtre ou d'un rabbin. | Craig Whitehead via Unsplash

Il s'est alors lancé dans un discours sur la manière dont les relations se construisent, puis sur l'importance du renseignement pour la sécurité de nos soldats, sur la manière dont «plus» pouvait devenir «moins», sur l'importance pour les États-Unis de prévoir ce qui pouvait se passer. Il m'a parlé de mes centres d'intérêt, de la manière dont on pouvait s'en trouver en commun avec des inconnus et comment le foot était un outil pratique pour faire connaissance avec d'autres personnes à travers le monde, notamment des jeunes hommes.

Il employait un langage bienveillant, à la manière d'un prêtre ou d'un rabbin: «Si c'est quelqu'un de spécial pour toi» (sur la possibilité de révéler son appartenance à la CIA à sa compagne ou son compagnon), «tant que c'est du passé» (l'usage du cannabis, qui aurait automatiquement disqualifié n'importe qui souhaitant travailler dans le renseignement auparavant, mais qui fut mieux toléré, tant que ça appartenait au passé, sous Bush). D'après lui, après avoir travaillé un à trois ans dans un bureau à Langley, en Virginie, j'aurais gagné le droit de demander à ce que l'on m'envoie sur le terrain.

J'ai laissé l'idée de devenir espion s'infiltrer dans mon cœur

Il y avait une sorte d'appréciation mutuelle entre nous. Il me voyait comme ce que j'étais alors: un jeune homme passionné de 21 ans, serviable et solitaire, dont les talents cachés étaient d'être un Blanc qui connaissait Saadi et de pouvoir parler du foot des années 1990 avec un niveau de précision étonnant pour un Américain.

Je le voyais comme un quinquagénaire qui savait sans doute beaucoup de choses sur des sujets très précis (l'infrastructure du réseau énergétique en Angola? Les meilleures pâtisseries de Turin?) et qui parlait peut-être très bien l'une des langues «critiques» précitées. Il était poli et savait prononcer parfaitement les noms des clubs de foot européens. Et, à un moment de sa vie, il avait sans doute forcé des gens à faire des choses horribles afin d'obtenir des informations qui n'étaient peut-être même pas vraies.

    Il serait ravi de me présenter ses collègues, m'a-t-il affirmé.

Lorsque la rencontre a pris fin, il a rangé mon curriculum vitae dans son dossier et m'a donné sa carte, me disant de le contacter si je souhaitais venir à Langley pour passer un entretien. Il serait ravi de me présenter ses collègues, m'a-t-il affirmé.

Cela fait bizarre d'être approché pour un travail dangereux au recrutement très sélectif. À cette époque, j'étais attiré par l'idée de mettre à profit mon don pour la sublimation et ma bonne mémoire. J'avais envie de croire que je pouvais être compétent et utile, que je pouvais faire quelque chose d'important. Je me disais que j'étais un progressiste de combat, foncièrement pour l'anéantissement des talibans, mais profondément contre l'invasion de l'Irak. J'aimais croire que je n'étais pas sujet au manichéisme, avec les bons d'un côté et les méchants de l'autre…

Et pourtant, j'ai accepté le rendez-vous. J'ai laissé l'idée de devenir espion s'infiltrer dans mon cœur. C'était exactement ce qu'ils voulaient. Qu'y avait-il en moi de si retors pour qu'ils aient pu croire que je ferais un bon espion?

Je risquais bien par finir de rejoindre vraiment la CIA. | Chris Yang via Unsplash

Je risquais bien par finir de rejoindre vraiment la CIA. | Chris Yang via Unsplash

Un monde déconseillé par le Carré

La mort récente de John le Carré m'a rappelé qu'il m'avait alors sans doute sauvé la vie à l'époque. Je n'étais finalement pas allé à Langley pour l'entretien, parce que je m'étais dit que si je m'y rendais, je risquais bien par finir de rejoindre vraiment la CIA, et que cela, ce travail, cette vie, me mèneraient à vivre dans un monde que John le Carré m'avait déconseillé.

Je me serais retrouvé seul dans un minuscule appartement à Tirana, cherchant à convaincre quelqu'un que je méritais sa confiance, alors que ce n'était absolument pas le cas. Je me serais retrouvé seul à Oslo, à essayer de retourner un étudiant solitaire assistant aux cours d'écriture créative que j'aurais donnés.

Le Carré me l'a fait comprendre dans des termes pour le moins douloureux: si j'étais devenu espion –ne serait-ce qu'en tant que jeune agent tout juste envoyé sur le terrain–, j'aurais directement fait souffrir des gens. J'aurais disparu. Je me serais servi des autres contre leur gré et contre leur peuple. Les dommages collatéraux, les blessures personnelles, m'auraient semblé dérisoires. Je me suis rappelé une petite scène tirée de L'Espion qui venait du froid, dans laquelle la bibliothécaire Liz Gold a été séduite puis abandonnée par le héros, Alec Leamas:

«C'est pour cette raison que Liz continuait son travail à la bibliothèque: là au moins, Leamas avait encore une existence; échelles, rayons, livres et fiches étaient des choses qu'il avait connues et touchées, et, un jour, peut-être y reviendrait-il. Il avait prétendu le contraire, mais elle n'en croyait pas un mot: croire une chose pareille, c'était comme se persuader qu'on ne guérirait jamais.»

Les bibliothécaires, les amoureux, les commerçants et toutes les personnes qui constituaient des dommages collatéraux ou de simples spectateurs dans les histoires abracadabrantes et pleines de gadgets de Ian Fleming devenaient… eh bien, de vraies personnes dans les œuvres de John le Carré.

    Je devinais le vide émotionnel au cœur du monde de l'espionnage et je me suis abstenu de m'y essayer. J'ai fait confiance à le Carré.

Durant les quelques heures étranges qui ont suivi cette éventualité de carrière à la CIA, je me suis moins remémoré les histoires de le Carré que mes années de lecture de cet auteur qui avaient laissé dans mon cœur le spectre des intrigues froides de ses récits et des destins lugubres de ses personnages. Une amitié absolue. La Petite fille au tambour. La Taupe. Tous ces romans étaient ancrés en moi, dans la lettre comme dans l'esprit.

J'avais intellectuellement conscience que le racket auquel se livraient la CIA et le MI6 était répréhensible, impérialiste, raciste et paranoïaque, car j'avais étudié les coups d'État et lu les écrits universitaires. Je devinais le vide émotionnel au cœur du monde de l'espionnage et je me suis abstenu de m'y essayer. J'ai fait confiance à le Carré.

La propension didactique des œuvres de John le Carré cherche à ébranler le lecteur à la manière d'une pièce de Bertolt Brecht. Vous voyez les conséquences? N'acceptez pas de devenir de telles merdes! Regardez ce qui est arrivé à ces gens! À mes yeux, c'est l'essence même de son génie. C'est la pépite cachée au milieu de ses inimitables descriptions et de ses intrigues construites avec une précision d'horloger. Son œuvre m'a permis de me libérer de mon complexe de réussite d'homme riche et m'a montré que considérer l'espionnage comme un moyen de mettre en œuvre mon idéalisme politique revenait à travailler pour une compagnie pétrolière dans l'espoir de lutter contre le réchauffement climatique.

Près de quinze ans se sont écoulés depuis cet après-midi d'automne où j'ai laissé passer l'occasion de devenir un fantôme pour la CIA. Je ne sais pas ce qui se serait passé si j'avais réellement essayé, mais je suis content de ne pas l'avoir fait. Au lieu de ça, j'avais les romans de le Carré pour me guider, surtout que durant la fin de sa carrière, il avait plutôt tendance à mettre en lumière des journalistes, des fonctionnaires ou des juristes défendant les immigrés –c'étaient là des chemins qui avaient un sens; là que se jouent les vrais combats contre le chaos et l'absurdité du monde.

Publié dans Articles de Presse

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