Le destin d'Anne-Marie Revcolevschi, sauvée de la déportation par des ouvriers bretons

Publié le par actu avec La Chronique Républicaine par Hervé Pittoni

Le 27 janvier est la journée européenne du souvenir de la Shoah. Un jour très important pour Anne-Marie Revcolevschi, amie de Simone Veil, sauvée en 1944 par un couple de Fougères.

Fougères, 1944 : Joseph Sénéchal (à gauche) cache chez lui, à Fougères, Esther Kimel et sa fille Anne-Marie (©DR Chronique républicaine)

Fougères, 1944 : Joseph Sénéchal (à gauche) cache chez lui, à Fougères, Esther Kimel et sa fille Anne-Marie (©DR Chronique républicaine)

18 janvier 2007, Paris. Au Panthéon, le président de la République Jacques Chirac et la présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, Simone Veil, saluent « les Justes de France ».

Ces anonymes qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, ont caché des juifs, et les ont sauvés de la déportation.

En 2007, Anne-Marie Revcolevschi est la directrice de la fondation. Elle a pris avec Simone Veil l’initiative de cette cérémonie.

Et au moment où Jacques Chirac et Simone Veil se recueillent dans le Panthéon, sans doute a-t-elle une pensée pour le couple de Fougères  qui la cacha, avec sa mère, en 1944.

Son père arrêté

Janvier 1944. La guerre dure depuis quatre ans mais la famille Kimel a réussi à rester à Paris. Eugène et Esther, jeunes parents d’Anne-Marie, née en novembre, sont juifs.

Mais ils ne se sont pas déclarés comme tels aux autorités. L’étau se resserre et un jour Eugène est arrêté. Il est emprisonné à la prison de la Santé.

    « Mes parents étaient polonais, juifs ashkénazes. Ils étaient venus en France au début des années 30, dans le Nord, puis à Paris. Mon père enseignait l'anglais et l'allemand à l'école Berlitz. Au début de la guerre ils vivaient dans une chambre de bonne, au huitième étage, boulevard Saint-Germain » Anne-Marie Revcolevschi Ancienne directrice de la Fondation pour la mémoire de la Shoah

Eugène en prison, Esther et sa fille sont menacées. « Mon père avait toujours des copains membre du Parti communiste. L’un d’entre eux, Joseph Lefranc, a proposé de nous faire accueillir chez son oncle et sa tante, à Fougères. »

Le destin d'Anne-Marie Revcolevschi, sauvée de la déportation par des ouvriers bretons

Tonton Joseph et tante Anna

Esther et Anne-Marie se réfugient alors dans la cité bretonne, au 21, rue Canrobert, dans le quartier ouvrier de Bonabry. 

Joseph et Anne Sénéchal avaient tous les deux 48 ans. « Ils travaillaient dans la chaussure. Ils n’avaient pas d’enfant. C’était des gens très simples, qui m’ont considéré comme leur petite fille ».

La jeune maman et son enfant resteront huit mois à Fougères, jusqu’à la Libération.

Pendant cette période, la ville connut deux intenses bombardements, qui firent trois cents morts.

« Joseph et Anna, mais aussi leurs proches savaient que nous étions juives. Mais ils n’ont rien dit. » Eugène, toujours détenu à la Santé, aura lui aussi la vie sauve.

Pendant des années, la famille Kimel continuera à voir les Sénéchal, qu’Anne-Marie appelle encore aujourd’hui tonton Joseph et tante Anna. Ils restèrent aussi amis avec Joseph et Jeanne Lefranc, qui permirent leur évasion vers la Bretagne.

Fougères, comme une deuxième ville

Anna Sénéchal mourut très tôt, dès 1948. Joseph se remaria avec Marie, cousine d’Anna, et vécut au 21, rue Canrobert jusqu’à sa mort, en 1980. « Des liens profonds » unirent les familles. « Lors de notre dernière visite, avant son décès, tonton Joseph offrit d’ailleurs la dernière paire de chaussure qu’il avait fabriquée à mon mari » se souvient Anne-Marie.

Aujourd’hui, celle-ci considère toujours Fougères comme sa « deuxième ville ». Une cité toujours présente dans sa mémoire, même si le temps faisant son œuvre, les liens s’effacèrent. Joseph et Anna Sénéchal n’eurent pas d’enfants, et leur famille se dispersa.

Au début des années 2000, Anne-Marie Revcolevschi entreprit des recherches pour retrouver des témoins de cette époque, avec l’aide de la ville alors dirigée par Jacques Faucheux. Devenue directrice de la fondation pour la mémoire de la Shoah, elle eut aussi connaissance de projets menés au lycée Guéhenno, à Fougères, mais ne put venir sur place, tenue par ses engagements.

Anne-Marie Revcolevschi (à droite) a dirigé la fondation pour la mémoire de la Shoah présidée par Simone Veil (1927-2017). (©DR Chronique républicaine)

Anne-Marie Revcolevschi (à droite) a dirigé la fondation pour la mémoire de la Shoah présidée par Simone Veil (1927-2017). (©DR Chronique républicaine)

« Tous les Français n’étaient pas des salauds »

Car le bébé discrètement hébergé avec sa mère chez des ouvriers fougerais a ensuite réussi un riche parcours, dans l’Éducation nationale, au sein d’institutions juives de France, et d’associations de réconciliation : projet Aladin pour une meilleur connaissance entre juifs et musulmans, Fonds social juif unifié, Conseil représentatif des institutions juives de France, Éclaireurs israélites de France, comité français pour Yad Vashem.

Elle est aujourd’hui présidente d’honneur de l’association française interculturelle Langage de femmes. Un parcours que l’on peut retrouver en vidéo sur le site d’Akadem France.

Une vie à peine ébauchée dans une petite maison de Bretagne, où deux Fougerais firent ce qu’il leur semblait juste.

    « Toute la France n'a pas été collaboratrice. Tous les Français n'ont pas été des salauds. Beaucoup de Français ont désapprouvé ce qui était fait aux juifs, mais beaucoup de Français ignoraient aussi ce qui se passait. Les gens ont commencé à s'alerter quand les arrestations ont débuté, et quand on a commencé à emmener les enfants » Anne-Marie Revcolevschi Ancienne directrice de la Fondation pour le souvenir de la Shoah

Elle poursuit : « Avec les familles Sénéchal et Lefranc nos chemins de vie ont divergé et nous nous sommes perdus de vue. Mais je n’ai jamais oublié, et mes onze petits enfants connaissent très bien ce qu’ils doivent à tonton Joseph et tante Anna, sans lesquels leur grand-mère Anne-Marie aurait sans doute fini à Auschwitz »

Deux personnes modestes qu’Anne-Marie et Simone Veil ont contribué à faire entrer au Panthéon, un jour de janvier 2007. « Avec ces milliers d’anonymes qui, comme eux, ont un jour caché une femme et un bébé » conclut Anne-Marie.

Publié dans Articles de Presse

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