Le siècle des Rothschild à Megève

Publié le par Le Point par Nathalie Lamoureux

STORY. Il y a un siècle, la baronne Noémie de Rothschild choisit le plateau du mont d'Arbois, à Megève, pour y insuffler un air de Saint-Moritz.

 Megève au siècle dernier, avec en arrière-plan l'hôtel du Mont-d'Arbois. © DR

Megève au siècle dernier, avec en arrière-plan l'hôtel du Mont-d'Arbois. © DR

Chez les Rothschild, face à un héritage, on ne peut pas décliner. On ne peut pas, non plus, dilapider. Le faire est contraire à l'attitude dynastique, modèle de survie fondé sur la maîtrise des usures et des aléas du temps, et, en l'occurrence ici, appuyé par diverses stratégies familiales – alliances endogames, répétitions du nom – mais aussi par la philanthropie, le patronage et la collection d'art. Braver l'interdit de dispersion comme des pierres qu'on jette, c'est faire preuve d'irrespect en niant la dette intergénérationnelle, c'est se condamner à une mort sociale et symbolique certaine. Il y a un siècle, Noémie de Rothschild a poussé le vent mondain à Megève, contribuant à l'émergence d'une appétence pour le bien-être, les pratiques festives et la reconnaissance, à travers la création d'une hôtellerie – on ne parle pas encore de luxe – définie par des attributs : le confort, les arts de la table, la sécurité et l'adhésion d'une clientèle qui s'y reconnaît, partage des règles de savoir-vivre et de présentation de soi. Elle laisse un héritage derrière elle, l'hôtel originel du Mont-d'Arbois n'est plus le palace, mais une résidence hôtelière moins huppée. Face au prestige qui en a découlé, ses descendants ont eu à cœur de perpétuer la fortune du lignage, orchestrée par cette aïeule éminente.

La baronne Noémie de Rothschild, intrépide sportive et femme gourmande.  © yvan zedda

La baronne Noémie de Rothschild, intrépide sportive et femme gourmande. © yvan zedda

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, Noémie de Rothschild (1888-1968) pose ses valises sur une terre de sacralité, enserrée dans un réseau de chapelles, fragilisée par les effets de l'émigration, de la politique républicaine du village. Les habitants ne vivent pas en autarcie, privés d'échanges, à l'écart des mutations du reste du monde. Le phénomène qui déplace les foules est le voyage sacré, et la curiosité, un calvaire semblable à celui de Jérusalem réalisé par le curé Ambroise Martin (1791-1863), prêcheur enflammé qui scrutait la vie ici-bas avec une acuité d'appareil photo. La baronne, dame mince, à la chevelure blanche, aux yeux bleus comme la mer, arrive avec une idée explosive : faire de Megève, selon ses propres mots « un Saint-Moritz français », station suisse où grands hôtels et palaces imposent leur domination et où foisonne toute une variété de formes de glisse.

Intrépide skieuse, la baronne n'arrive pas sur une terre vierge. Mathilde Lefournier, jeune sportive habitant le château de Montagnole, près de Chambéry, avait entrevu la vocation de Megève à accueillir les skieurs. En novembre 1913, dans la revue mensuelle du Club alpin français, elle écrit : « Megève n'est point encore la station de sports d'hiver, mais un lieu presque ignoré comme séjour hivernal, et qui recèle en lui-même ce qui manque à maintes stations et qu'elles envient d'avoir (la neige et le calme). Lacunes essentielles qu'elles comblent au mieux par des plaisirs factices. Ce sont là des jeux de neige, mais ce n'est aucunement la montagne, quoi qu'en pensent ceux qui s'y divertissent. » La chroniqueuse convainc le patron de l'hôtel du Mont-Blanc d'installer le chauffage central durant l'hiver 1914. Le nombre de séjours explose. Les Mégevans décident d'ouvrir un syndicat d'initiative et un bureau des guides, de créer une patinoire, de vendre des équipements ; des hôteliers installent le chauffage central et quelques pistes sont tracées. Le succès est au rendez-vous, mais en 1914 la guerre met fin prématurément à cette dynamique.

Le baron Edmond Adolphe de Rothschild et son épouse, Nadine Lhopitalier © Henri Bureau / Sygma / Corbis/VCG via Getty Images

Le baron Edmond Adolphe de Rothschild et son épouse, Nadine Lhopitalier © Henri Bureau / Sygma / Corbis/VCG via Getty Images

La baronne « Mimi » monte dans un train en marche, qui ne va pas bien vite, avec des troisième classe et quelques rares seconde classe. Elle confie à l'architecte Marcel Auburtin le projet de conduire l'expérience d'une maison moderne pour de riches citadins, à partir des murs d'une modeste pension de famille : l'hôtel du Mont-d'Arbois, inauguré en décembre 1921, en même temps que la route, qui le relie au chef-lieu. Le roi des Belges Albert Ier et la reine Elizabeth viennent deux saisons de suite en 1923 et 1924. En apportant la première classe, Noémie consacre l'ancien prieuré, comme lieu des retrouvailles de la haute société, et enclenche l'« ère de la construction à Megève », marquée par l'émergence de chalets de particuliers, de constructions nouvelles à vocations nouvelles. « Au siècle précédent, les habitants avaient appris à organiser l'hospitalité des pèlerins, en leur ouvrant leurs granges, en leur vendant un quart de pain, de la tomme, du saucisson, explique Édouard Apertet, guide du patrimoine. Lorsque, au siècle suivant, la baronne de Rothschild leur dit qu'ils vont pouvoir travailler l'hiver chez eux, ils suivent sans hésiter cette idée novatrice et farfelue. Ceux qui vendaient des tommes vont devoir installer des salles de réception. »

La baronne Noémie de Rothschild et son petit-fils Benjamin.  © Yvan Zedda

La baronne Noémie de Rothschild et son petit-fils Benjamin. © Yvan Zedda

Ce succès, la baronne le doit aussi aux personnes qu'elle a entraînées dans son sillage : son moniteur norvégien, Trygve Smith, et surtout, un jeune homme, réceptionniste d'un palace de Saint-Moritz et sportif auréolé de gloire, François Parodi, champion d'Europe de combiné nordique (saut et ski de fond). Elle partage avec lui le goût du travail bien fait, de l'élégance et de la courtoisie. Et le nomme directeur en 1924, chargé d'organiser des vacances de rêve pour les clients de l'hôtel. Parodi construit une patinoire, des tremplins de saut à ski, lance le premier golf quatre trous, puis un neuf trous et, en 1930, une des premières écoles de ski. « On passe d'un Megève qui aurait pu n'être qu'un palace de stars à une station de sports hiver », poursuit Édouard Apertet. L'ouverture du téléphérique de Rochebrune en 1933, premier de France réservé aux skieurs, puis celui du Mont-d'Arbois, l'année suivante, transforme la commune rurale en royaume du ski alpin et de la glisse sans modération, avec son premier roi, le champion Émile Allais.

Le baron Benjamin de Rothschild, enfant, reçoit une leçon de ski. © Yvan Zedda

Le baron Benjamin de Rothschild, enfant, reçoit une leçon de ski. © Yvan Zedda

Edmond de Rothschild, qui embrasse la profession de banquier comme son père Maurice, doublé d'un mécène, créateur d'affaires et collectionneur d'art, hérite du feu de Noémie. En 1963, il choisit d'embellir l'hôtel du Mont-d'Arbois et imagine une fête qui s'étendrait sur plusieurs jours. « Lorsqu'il a fallu répartir les chambres, il s'est aperçu que l'hôtel ne pouvait accueillir tous les invités. Grand seigneur, Edmond eut l'idée d'acheter le chalet voisin, celui de la princesse de Bourbon-Parme », élaboré selon les principes architecturaux d'Henri Jacques Le Même, l'inventeur du chalet montagnard – ce qui compose aujourd'hui les chalets du Mont-d'Arbois. Nadine de Rothschild, tout juste intégrée dans la dynastie familiale, raconte l'histoire mais n'y assiste pas. Elle doit garder le lit, elle est sur le point d'accoucher de Benjamin. Quelques mois auparavant, elle s'est mariée en robe de chambre, allongée sur un canapé.

La baronne Ariane de Rothschild au Four Seasons Hotel, à Megève. © David Atlan

La baronne Ariane de Rothschild au Four Seasons Hotel, à Megève. © David Atlan

À son tour, Benjamin, fils d'Edmond et de Nadine, poursuit le triangle du don (recevoir, donner, rendre). Lui et sa femme, Ariane, couple discret, reprennent la gestion du patrimoine familial réuni autour de la holding Edmond de Rothschild Heritage, qui regroupe les activités viticoles, fermières et hôtelières. Benjamin, que l'on dit doué pour les affaires, mais sans appétence particulière pour ces secteurs, préfère la voile et la chasse. Ariane, banquière-héritière, légitimée dans la confrérie familiale par son mariage avec Benjamin, et surtout par ses talents, première femme à la tête de la banque familiale toutes lignées confondues, en revanche, baigne dedans depuis l'enfance et adore ça. Elle reprend l'histoire du Mont-d'Arbois et rend à Noémie, son arrière-belle-mère, la part d'une fortune qui lui revient en s'investissant dans l'édification d'un établissement somptueux sous la marque Four Seasons. Et elle retransmet à ses enfants : les Chalets du Mont-d'Arbois portent les prénoms de ses trois filles aînées. Manière symbolique de résister à un ordre patrilinéaire, fondé sur la crainte de la disparition du nom ? « Absolument pas, rectifie Ariane de Rothschild. Nous ne voyons pas les choses de cette façon. Autres temps, autres mœurs ! Les femmes qui se marient aujourd'hui gardent de plus en plus fréquemment leur nom, tout comme leurs enfants.

En un siècle, donc, Megève s'est épanouie et enrichie. Elle a pu choquer les chrétiens par ses soirées folles, des gens qui n'étaient pas contre la richesse, signe de bénédiction divine, mais qui voyaient d'un mauvais œil son usage, certaines fortunes rapides se bâtissant aux dépens des plus pauvres. « Certains Mégevans avaient liquidé leur terre au profit de grands bâtiments immobiliers et dilapidé dans des excentricités leurs sous acquis à la ville », raconte Édouard Apertet. La belle endormie, délaissée pour les stations de la Tarentaise dans les années 1990, s'est réveillée plus forte, sans aucune tour de béton pour défigurer le paysage, avec encore une cinquantaine de fermes. Elle n'échappe pas à ce mal des montagnes que sont les aléas de l'or blanc, la spéculation immobilière et la dépendance au tourisme. Les anciens gardent toujours en mémoire l'étrange prophétie du curé Ambroise Martin, prononcée il y a deux cents ans : « Megève possède en elle un trésor : lorsqu'elle l'aura trouvé, elle sera perdue. » Le bourg peut toujours compter sur une clientèle fidèle de résidents secondaires, dont beaucoup sont les descendants des enfants évacués à Megève durant la Seconde Guerre mondiale. Certains portaient les caddys de golf des clients du Mont-d'Arbois, hôtel non réquisitionné, en échange de quoi ils recevaient des gâteaux, des bonbons et du chocolat. De quoi égayer un ordinaire fait de choux et de poireaux.

Publié dans Articles de Presse

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