Joe Biden au pied du mur des divisions internes pour former son gouvernement

Publié le par Le Journal du Dimanche par François Clemenceau

La Maison Biden, saison 1, épisode 2 - Après un mois en fonction, le président américain est aux prises avec un début de fin d'état de grâce, non seulement face à ses opposants mais également au sein de son propre parti.

Joe Biden, 19 février 2021. (Reuters)

Joe Biden, 19 février 2021. (Reuters)

Un mois après son arrivée à la Maison Blanche, le gouvernement de Joe Biden n'est toujours pas formé. Plusieurs ministres n'ont toujours pas été validés par le Sénat, dont le ministre de la Santé -un comble en pleine pandémie- mais également la cheffe du Bureau du budget, Neera Tanden. Partout ailleurs, l'affaire paraitrait anecdotique. Pourtant, après avoir été auditionnée par les sénateurs, Neera Tanden n'était toujours pas assurée ce samedi 20 février d'être confirmée dans ses fonctions par les élus.

Pourquoi? Parce que le sénateur démocrate de Virginie Occidentale, Joe Manchin, est contre. Et comme la répartition des voix au Sénat est à 50-50 entre les démocrates et les républicains, voilà qui devient périlleux. Y compris pour le président. Joe Manchin est-il l'un de ces élus de la gauche du parti qui se méfient d'un agenda présidentiel qui serait trop centriste et favorable à Wall Street? Du tout. Joe Manchin est l'un des démocrates les plus conservateurs.

Des tweets polémiques

Selon lui, Neera Tanden n'est pas fiable et ses tweets dénonçant les radicaux des deux ailes de l'échiquier politique sont à ses yeux des insultes qui la disqualifient pour être neutre et indépendante. Ces tweets, Neera Tanden les a écrits alors qu'elle dirigeait le "Center for American Progress", un think tank clintonien au départ, devenu très ouvertement une boite à idées pour l'administration Obama puis pour la campagne de Joe Biden. Lors de son audition au Sénat, elle les a regrettés en estimant qu'ils reflétaient ce qu'elle pensait dans ses fonctions précédentes et qu'elle ne se permettrait pas une telle attitude à la direction des affaires budgétaires du pays.

Le bureau du Budget, l'OMB, ne fait pas partie au sens strict du gouvernement, il est censé être indépendant et joue à la fois le rôle d'un secrétariat au budget, d'une Cour des comptes et d'une agence de contrôle ou d'audit des actions gouvernementales engagées. La personne qui dirige l'OMB doit avoir une relation de confiance avec le président tout en étant suffisamment indépendante et rendre compte régulièrement au Congrès, ce qui implique des relations saines avec les élus des deux grands partis.

Règlement de comptes côté démocrate

Ce refus de Joe Manchin de voter en faveur de Neera Tanden, illustre l'une des failles du parti démocrate. Si tous les courants du parti se sont mobilisés pour soutenir la campagne Biden, l'heure des comptes, une fois au pouvoir, semble avoir sonné. En tout cas pour l'aile droite du parti. Joe Manchin n'a jamais fait mystère des bonnes relations qu'il entretient avec les républicains et notamment avec le chef de l'ancienne majorité de droite, le sénateur du Kentucky, Mitch McConnell, dont Neera Tanden, précisément, a dénoncé régulièrement la lâcheté et l'opportunisme ces dernières années face à un Donald Trump ingérable.

Si cette consultante politique de 50 ans, fille d'immigrés indiens formée à Yale et à l'UCLA, deux des facs les plus progressistes de l'espace universitaire, est devenue la cible de la droite et de Joe Manchin pour être jugée trop à gauche, elle est en même temps critiquée à gauche pour être trop centriste. Un classique en politique mais qui, dans un pays aussi profondément divisé que l'Amérique d'aujourd'hui, est une vulnérabilité.

Les élus de l'aile gauche lui reprochent les financements généreux de Wall Street dont son think tank a bénéficié, son indulgence à l'égard des milieux d'affaire et ses piques à l'égard des "progressistes", notamment une à l'égard de Bernie Sanders faisant allusion à son grand âge et à son manque de réalisme économique. La vérité est que c'est davantage le passé clintonien de Neera Tanden et son amitié pour Hillary ainsi que son implication au plus haut niveau dans ses deux campagnes présidentielles qui est visée. Règlement de comptes personnel certes, mais qui menace sérieusement la postulante au Budget.

A travers elle, c'est bien sûr Joe Biden qui est fragilisé. Après tout, c'est lui qui l'a nommée, cherchant à donner des gages à chacune des fractions du parti lors des nominations aux plus hauts postes de son administration. Lorsqu'il s'est agi de composer son gouvernement, il n'a pas cherché, comme Barack Obama l'avait fait avec Robert Gates au Pentagone, à tendre la main à un républicain. Il a préféré la totalité de son camp sous la même tente, comme on dit aux Etats-Unis. Persuadé qu'il valait mieux être tous unis entre démocrates plutôt que de chercher des passerelles et des alliances avec les républicains en fonction des circonstances. Mais, à ce jeu-là, mieux vaut être sûr de la cohésion de sa famille. Or, les différences d'approche entre l'aile droite et l'aile gauche du parti, si elles ont pu être tues dans la combat réunificateur contre Donald Trump, étaient condamnées à s'exprimer, tôt ou tard, au grand jour.

Unité et positionnement de la droite républicaine seront déterminantes

Alors que Joe Biden n'en est qu'au tiers de ses 100 premiers jours, l'épreuve est pour le moins anticipée. Le dilemme est le suivant. Faut-il à tout prix, comme le laisse entendre Joe Biden, régler cette affaire en coulisses en imposant Neera Tanden à Joe Manchin et à Bernie Sanders? L'ex-sénateur du Delaware et ancien vice-président a l'habitude des tractations et des compromis dans les couloirs du Congrès qu'il a fréquentés pendant plus de 30 ans. Ou bien désamorcer la crise en proposant quelqu'un d'autre pour le job? Ce qui ne ferait que rendre l'exercice plus compliqué vu qu'il s'agit de satisfaire des acteurs aux limites de l'irréconciliable.

Nous avons là, grandeur nature, ce qui risque bien de polluer les deux premières années de Joe Biden. Tant que la droite républicaine n'offrira pas davantage de visibilité sur la capacité de son aile anti-Trump à pactiser avec les démocrates, impossible pour le président de tracer son chemin sur le plan législatif, à part, peut-être, pour son grand projet de rénovation des infrastructures où les allégeances sont plus géographiques et économiques qu'idéologiques.

Et tant que le parti démocrate n'est pas résolu à rester totalement uni derrière son président afin de n'offrir aucune faille à l'adversité, impossible également pour Joe Biden de donner du grain à moudre à une opinion qui attend beaucoup de cette nouvelle ère. On avait présenté le Sénat comme la mère de toutes les batailles en cas de victoire de Joe Biden. Ce le fut en Géorgie. Ce le sera jusqu'aux élections de mi-mandat de 2022.

Après USA 2008, Bureau ovale saisons 1 et 2 au cours de la présidence Obama, puis Trump Power ces quatre dernières années, ce nouveau blog de François Clemenceau a pour objectif d'analyser tous les aspects de la présidence Biden : politique, économique, diplomatique, ce qui sous-entend naturellement le débat et les actions de l'opposition républicaine.

Publié dans Articles de Presse

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