La restitution d'oeuvre d'art volées, un domaine en lente progression

Publié le par RTS par Francesca Argiroffo/kkub

Restituer les oeuvres d'art volées par les nazis: plusieurs pays - dont la France, l'Allemagne ou la Suisse - poursuivent leurs efforts pour rechercher les descendants des oeuvres spoliées pendant la Seconde Guerre mondiale. Depuis vingt ans, les demandes sont en augmentation et les techniques de recherches se sont affinées.

Le casse-tête de la restitution d’œuvres d’art volées par les nazis / Tout un monde

Le casse-tête de la restitution d’œuvres d’art volées par les nazis / Tout un monde

Mais les restitutions restent un casse-tête, et la pandémie de Covid-19 complique encore les choses. En décembre, la justice française devait statuer sur le sort de "La Bergère rentrant des moutons" du peintre impressionniste Camille Pissarro, un tableau qui oppose le musée d'Oklahoma aux Etats-Unis et Léone-Noëlle Meyer, petite-fille des fondateurs des galeries Lafayette. La décision a dû être reportée.

En juillet 2020, c'est un autre Pissarro qui a été rendu aux descendants du collectionneur Simon Bauer. La justice a confirmé que même si les acquéreurs successifs du tableau étaient de bonne foi, ils ne pouvaient prétendre être propriétaires d'un bien spolié, et cela sans limitation de temps.

Le tableau "La Bergère rentrant des moutons" de Camille Pissarro a été volé par les nazis en 1941. [DR]

Le tableau "La Bergère rentrant des moutons" de Camille Pissarro a été volé par les nazis en 1941. [DR]

Contexte en évolution

Il faut dire que le contexte est en pleine évolution. En 2017, un rapport sur l'état des restitutions des biens culturels et des spoliations a amené quelques changements, y compris en matière d'indemnisation. Pour Corinne Hershkovitch, avocate et spécialiste du droit de l'art, il y a eu une prise de conscience, et pas seulement en France.

"Il n'y a pas de pays exemplaire. Selon où, cela s'est plus ou moins bien passé, mais dans tous les pays, des restitutions n'ont pas abouti. Aujourd'hui - avec la résurgence à la fin des années 1990 des réclamations pour la restitution de biens spoliés durant la Seconde Guerre mondiale, il y a une remise en question de la manière dont ces opérations ont été menées après-guerre", explique la spécialiste.

Politiques pro-restitution, fonctionnaires réticents

Si cela a amené une réflexion, il n'y a pas eu en revanche d'accélération des restitutions, constate Corinne Hershkovitch. Des milliers d'oeuvres d'art non réclamées dorment toujours dans les sous-sols des musées qui en ont la garde, et ce n'est pas parce qu'un gouvernement ouvre une porte que ses administrés vont s'y engouffrer.

"Il y a un discours politique pro-restitution, mais également des réticences très fortes de l'administration. Tous les fonctionnaires en charge des institutions muséales, et de manière plus générale de l'instruction des demandes de restitution, sont plutôt réfractaires au discours politique beaucoup plus engagé et favorable aux restitutions", indique-t-elle.

Deux intérêts contradictoires s'affrontent: celui des ayant-droit qui veulent non seulement récupérer un bien mais aussi garder une trace de ce qu'ont traversé leurs familles, et celui de la mise à disposition du public d'une oeuvre conservée dans un musée. Mais selon Corinne Hershkovitch, on ne peut pas faire l'économie d'une réflexion sur ce sujet. "Il s'agit d'une démarche mémorielle. Si l'essentiel est de présenter l'oeuvre spoliée dans un musée, on passe à côté de cet aspect mémoriel", fait-elle valoir.

L'affaire Gurlitt en Suisse

Aujourd'hui, des réflexions sont menées, y compris sur les biens culturels pillés dans les pays colonisés - notamment en Afrique - et qui ont aussi fait l'objet de rapports volumineux.

Les mentalités évoluent, lentement, et les pratiques des musées aussi. Ainsi, le Kunstmuseum de Berne a hérité d'une partie de la collection de Cornelius Gurlitt, qui comprenait plusieurs oeuvres volées sous le 3ème Reich. L'Allemagne a effectué le travail de restitution et a clos ce dossier il y a quelques semaines. Or, voilà que le Kunstmuseum rééxamine aujourd'hui la provenance d'une vingtaine d'autres oeuvres de la collection.

"Le droit strict va peut-être dire qu'il est trop tard, mais éthiquement, ou déontologiquement, un musée ne va pas vouloir conserver des oeuvres dont la provenance est douteuse", explique Marc-André Renold, professeur à l'Université de Genève, spécialisé en droit du patrimoine culturel, qui salue la démarche du Kunstmuseum de Berne d'éduquer le public autour de la problématique de l'art spolié par le biais d'une exposition thématique.

Marc-André Renold souligne encore qu'aujourd'hui, "chercheur de provenance d'oeuvres d'art" est un métier à part entière. Ces recherches de provenance vont alimenter le débat, que ce soit sur la restitution des oeuvres spoliées par les nazis ou celles, bien plus nombreuses, pillées par les pays colonisateurs et dont le retour aux pays d'origine ne fait que commencer.

Publié dans Articles de Presse

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