Spoliation nazie : volé en 1941, un portrait de Largillière vient d’être restitué par les musées de Dresde

Publié le par Connaissance des Arts par Antoine Bourdon

Les héritiers du collectionneur juif allemand Jules Strauss, résidant alors en France, ont obtenu que les Collections Nationales de Dresde leur restituent le Portrait d'une dame en Pomone, de Nicolas de Largillière (1656-1746). La police nazie le lui avait confisqué en 1941.

Portrait de dame en Pomone, Nicolas de Largilliere, date inconnue © Staatliche Kunstsammlungen Dresden / Nicolas Largilliere

Portrait de dame en Pomone, Nicolas de Largilliere, date inconnue © Staatliche Kunstsammlungen Dresden / Nicolas Largilliere

Si l’on ne sait pas à quelle date a été peinte cette Dame en Pomone par Nicolas de Largillière, on sait en revanche que Jules Strauss, collectionneur juif allemand vivant en France, l’a acquis en 1928, avant d’être spolié en 1941. Grâce à la documentation disponible en ligne, Pauline Baer, descendante de Strauss, a obtenu sa rétrocession par les musées de Dresde, le 1er février dernier. Cette victoire n’est cependant qu’un début, vu le nombre d’œuvres détenues par Strauss que les nazis se sont appropriées.

Soulagement chez les Baer-Strauss

« Tout est si compliqué pour les descendants de juifs spoliés, les preuves sont tellement difficiles à rassembler, que je perdais espoir », a déclaré Pauline Baer au Point. Prouver la propriété passée d’une œuvre n’est en effet pas chose aisée. Heureusement, les descendants de Jules Strauss pouvaient compter sur un certain nombre de preuves, notamment le journal personnel de Strauss, qui documente précisément sa collection d’œuvres d’art, et une base de données allemande d’œuvres spoliées, lostart.de. La constitution du dossier a nécessité quatre ans de travail de la part des ayants droit, avec le concours de la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites en vigueur pendant l’Occupation (CIVS) et de l’ambassade de France à Berlin. Les musées dresdois ont estimé avoir tiré profit de la coopération avec la famille, qui « s’est avérée particulièrement précieuse » et leur a apporté « une connaissance précise de la provenance du tableau ». De leur côté, les héritiers espèrent que la restitution sera vue « comme un symbole de justice, de pardon et de réconciliation ».

Portrait de dame en Pomone, Nicolas de Largilliere, date inconnue © Staatliche Kunstsammlungen Dresden

Portrait de dame en Pomone, Nicolas de Largilliere, date inconnue © Staatliche Kunstsammlungen Dresden

Un parcours sinueux

Il a en effet fallu que Pauline Baer retrace précisément le chemin parcouru par le tableau pour prouver qu’il appartenait bien à son aïeul. Acquis en 1928, le tableau séjourne avenue Foch à Paris, chez Jules Strauss. En 1941, sous l’Occupation, la Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg, police nazie spécialisée dans la confiscation des biens juifs, saisit la collection d’art de Strauss. Il mourra en 1943, dépossédé et errant dans les rues de la capitale. Le tableau est récupéré par l’État allemand grâce à l’entremise de Margot Jansson, une sorte de blanchisseuse qui rachetait, pendant la guerre, les œuvres spoliées pour le compte de la Reichsbank. Elle a d’ailleurs été condamnée à la chute du Troisième Reich. Après la guerre, le tableau est placé dans un coffre-fort à Berlin et rentre dans les collections nationales de la RDA, qui l’envoie à la Alte Nationalgalerie de Berlin en 1953, puis à Dresde en 1956. L’ensemble de ces informations a été rassemblé par les descendants de Strauss, aidés par la galeriste Elizabeth Royer-Grimblat qui soutient bénévolement des familles spoliées. Ensemble, ils ont réussi à « combler le trou » qui existait dans la période 1938-1950 de l’histoire du tableau et convaincu les autorités dresdoises de leur rendre l’œuvre.

Pauline Baer de Pérignon, arrière-petite-fille de Jules Strauss © Ph. MATSAS/Stock

Pauline Baer de Pérignon, arrière-petite-fille de Jules Strauss © Ph. MATSAS/Stock

Précieux Largillière

Ce tableau du célèbre portraitiste du XVIIe et XVIIIe siècles, Nicolas de Largillière représente une dame de la cour du Régent, Philippe d’Orléans, qui règne entre 1715 et 1723 à la place de Louis XV, alors trop jeune. Il s’agit probablement de la marquise de Parabère, la favorite du Régent, figurée sous les traits de la nymphe des jardins et des arbres fruitiers, Pomone. Ses attributs classiques sont en effet les fruits, que l’on voit représentés dans ses deux mains. On voit par ailleurs Philippe d’Orléans derrière elle, regardant un chérubin. On retrouve dans cette œuvre les caractéristiques principales des tableaux baroques de l’époque à savoir des couleurs vives et variées et une utilisation des contrastes lumineux, comme ici entre le premier plan, très lumineux, et la scène de fond plus sombre. Grâce à cette restitution, le tableau va pouvoir être plus amplement étudié, ce qui permettra sans aucun doute de documenter davantage l’oeuvre du portraitiste royal.

Portrait de La Bruyère (1690), Nicolas de Largilliere, Musée des Beaux-Arts de Quimper © Wikimedia Commons

Portrait de La Bruyère (1690), Nicolas de Largilliere, Musée des Beaux-Arts de Quimper © Wikimedia Commons

Une longue route vers la restitution totale

La pleine restitution de la collection de Strauss est un travail de longue haleine. Il a d’ailleurs commencé au lendemain de la guerre, grâce à sa fille, qui a tenté pendant 76 ans de récupérer les œuvres saisies par les nazis, sans succès. Pour l’instant, une seule œuvre a pu être restituée à la famille de Jules Strauss, un dessin de Giovanni Battista Tiepolo (1696-1770) jusque-là exposé au Louvre. Cette rétrocession par la ministre Audrey Azoulay en 2017 a d’ailleurs sûrement joué auprès des autorités des musées de Dresde, leur confirmant que les héritiers de Strauss étaient sérieux et bien documentés. Pauline Baer, elle, repart désormais en croisade afin d’obtenir la restitution d’une peinture de Gustave Courbet. Elle a par ailleurs raconté son combat pour récupérer les œuvres de son arrière-grand-père dans un livre, La collection disparue (Stock).

Publié dans Articles de Presse

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