Bertrand Tavernier, l’indigné qui aurait voulu être un contemplatif

Publié le par L'Obs par François Forestier

Coureur de théâtres, dénicheur de talents, aventurier des terres perdues du cinéma, Bertrand Tavernier est mort à l’âge de 79 ans. Hommage.

 Bertrand Tavernier, au festival Lumière, en 2019 (ROMAIN LAFABREGUE / AFP)

Bertrand Tavernier, au festival Lumière, en 2019 (ROMAIN LAFABREGUE / AFP)

Il avait le verbe haut, le militantisme sentimental, l’érudition cosmique. Bertrand Tavernier, sur le trottoir où il vous avait rencontré, faisait l’éloge du rôti de porc aux pruneaux, de la littérature de gare, des mouvements de caméra de Douglas Sirk, de l’âme des poètes, et de Lyon, son lieu de naissance, qu’il qualifiait, avec un rire qui démentait tout, de « ville de la brume et du mensonge ». Mais c’était un mensonge d’enfant, précisait-il, dont lui-même était l’héritier, car qu’est-ce la fiction, sinon une menterie magnifique ? Sa force de conviction emportait tout, dans un torrent de paroles qu’il encadrait de gestes de prestidigitateur, car ses mains avaient des grâces de prince de l’Église. La passion du cinéma le soulevait constamment, et, devenu réalisateur, Bertrand Tavernier faisait exploser des colères salutaires, mémorables, face à l’injustice du monde et à la mauvaiseté des temps. « Je suis un indigné perpétuel », affirmait-il, non sans regret : il aurait préféré être un contemplatif de la Renaissance, ce qu’à certains aspects, il était. Il ne lui manquait que le bon siècle. Par chance pour nous, il était né lors du siècle du cinéma.

Il fallait le voir, en fin d’année, peu après « Que la Fête commence », l’un de ses films les plus réussis, devant une dinde butterball bien dorée, aiguisant son couteau, tenant en haleine ses convives avec les histoires de tournage de Richard Brooks ou de Michael Curtiz, tandis qu’en arrière-fond sonore on entendait le dernier concert de John Coltrane à l’Olatunji Center de Harlem.

Il fallait le voir, index dressé, sur la scène des César - il venait d’obtenir une récompense, était-ce pour « Capitaine Conan » ? - s’adresser à toute une salle élégante pour rappeler au monde entier qu’il existait des gens de peu, des scoumounards, des rejetés, et qu’il fallait les aider.

Il fallait le voir, prenant délicatement le livre qu’on lui tendait - en l’occurrence le mince volume sur vélin labeur de « Monsieur Ladmiral va bientôt mourir » de Pierre Bost - pour le humer, le caresser et, en définitive, en faire un film intitulé « Un Dimanche à la campagne ». Coureur de théâtres, dénicheur de talents, aventurier des terres perdues du cinéma, Bertrand Tavernier n’était jamais aussi émouvant que lorsqu’il parlait de ses années de dèche - il trouvait encore le moyen de glisser la pièce à des cinéastes miséreux, « et, pourtant, je n’avais pas grand’chose, sinon en espoirs », ou quand il parlait de son père, René, qu’il évoquait dans sa merveilleuse série documentaire, « Voyage à travers le cinéma français ». L’ennui, avec Bertrand Tavernier, c’est que chaque conversation avec lui se soldait par l’achat immédiat de dizaines de DVD, et de brassées de livres, tant sa culture était communicative, son enthousiasme contagieux. Il était comme le bonhomme en estampage à froid sur la couverture des Larousse, il semait à tout vent.

Il avait tant à raconter

Son film le plus beau, le plus terrible, le plus poignant, c’est « La vie et rien d’autre », chef-d’œuvre d’humanité dans un pays ravagé par l’après-guerre de 14, où un commandant joué par Philippe Noiret, est chargé de recenser les soldats engloutis par les orages d’acier. C’est que Tavernier, corps d’ours et grande taille, se déplaçait mieux dans le passé (« Le Juge et l’Assassin », « La Fille de d’Artagnan », « La Princesse de Montpensier », « Laisser-Passer ») et dans la littérature noire (« L’Horloger de Saint-Paul », « Coup de Torchon », « Les mois d’avril sont meurtriers ») que dans le futur : néanmoins, il avait tenté le coup, dans un élan de science-fiction, avec « La Mort en direct ». Il avait tourné dans l’Hôtel de Ville de Glasgow, ville ravagée par la misère industrielle, l’un des rares bâtiments rescapés d’un passé d’opulence : « Sais-tu, disait-il, que cet immeuble est entièrement doublé de marbre, sur tous les étages ? Du coup, le plafond de la cave fait quatre mètres d’épaisseur, pour soutenir le poids ? » et, d’un geste de tête, il indiquait à Romy Schneider, inquiète, qu’il était prêt. Cette attention au détail le définissait, cette précision envers la mise en scène était sa magie. Le minuscule et l’immense, le banal et le visionnaire, en même temps. Quand Clint Eastwood, dans le jet privé de la Warner, demandait à voix haute : « Quel a été le premier film en couleurs ? », musardant dans l’histoire du cinéma, la réponse était simple. On demandera à Tavernier.

Il avait été critique, attaché de presse, acteur, producteur, auteur de livres nécessaires (« 30 ans de cinéma américain » devenu « 50 ans » puis « 70 ans », ce dernier en préparation). « J’aurais aimé porter les valises de Verlaine », disait-il, ce qui relevait de son profond sens de la justice - et de la poésie. A Sainte-Maxime, où il s’était retiré lors du covid, pour travailler sur son autobiographie - il en avait tant à raconter ! - Bertrand Tavernier humait l’air de la quiétude, alors qu’il était l’homme du tumulte.

La dernière vision : courbé sur une besace imaginaire, drapé dans une veste en coutil, il s’éloigne, sur les quais, dans une brume de fin de jour, vers le pont de l’Alma, à la fois bougre, colosse qui mange de la pellicule, crache du feu et dispense de la douceur, tandis qu’un vendeur de journaux distribue un quotidien annonciateur de mauvaises nouvelles. Tavernier se retourne, agite la main, remonte ses lunettes, désigne la Seine et c’est la dernière image que j’ai de lui. Elle me serre le cœur.

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