Redécouverte d’un chef-d’œuvre de Fragonard oublié depuis 200 ans et bientôt mis aux enchères

Publié le par Connaissance des arts par Céline Lefranc, Rédactrice en chef adjointe

Depuis sa découverte dans la Marne, lors d'un inventaire de succession, ce « Philosophe lisant » à la touche enlevée a été donné au grand Jean-Honoré Fragonard (1732-1806). D'une technique virtuose, il est contemporain des célèbres « figures de fantaisie » que l'artiste a réalisées au faîte de sa carrière, autour de 1770. Restée dans la même famille depuis deux siècles, la toile est estimée entre 1,5M€ et 2M€ et sera mise aux enchères à Épernay le 26 juin.

 Jean-Honoré Fragonard (Grasse 1732-Paris 1806), Un philosophe lisant, toile ovale d’origine, 45,8 x 57 cm, dans son cadre d’origine estampillé Chartier, estimation : 1.500.000 / 2.000.000, mis en vente le 26 juin par Me Antoine Petit, de la maison Enchères Champagne d'Épernay ©Christian Baraja / Fragonard

Jean-Honoré Fragonard (Grasse 1732-Paris 1806), Un philosophe lisant, toile ovale d’origine, 45,8 x 57 cm, dans son cadre d’origine estampillé Chartier, estimation : 1.500.000 / 2.000.000, mis en vente le 26 juin par Me Antoine Petit, de la maison Enchères Champagne d'Épernay ©Christian Baraja / Fragonard

C’est le genre d’histoire qu’on adore. Un soir de janvier dernier, alors que la nuit vient de tomber et que l’appartement marnais dans lequel il fait un inventaire de succession est mal éclairé, Me Antoine Petit, commissaire-priseur à Épernay, examine un dessin que lui a indiqué la famille. Déçu, il lève les yeux et distingue, accroché très en hauteur, un tableau ovale, sale, mais dont la touche fougueuse lui fait pressentir la main d’un grand artiste. Il décroche l’œuvre, constate que le cadre est ancien et estampillé Chartier. Et il remarque, au dos du cadre, une inscription à la plume à peine lisible: « Fragonard ». Son sang ne fait qu’un tour et il emporte la toile dans sa voiture, décidé à la soumettre au Cabinet d’expertise Turquin, à Paris.

Un peintre au sommet de son art

C’est l’expert Stéphane Pinta qui s’occupe du tableau. À l’issue de ses recherches, sa conviction est faite : il s’agit bien d’une toile de la main du maître du XVIIIe siècle français, réalisée dans la meilleure décennie de sa carrière, autour de 1770. Le nettoyage de l’œuvre permet d’apprécier pleinement la virtuosité de l’artiste. « Fragonard est alors au sommet de son art, il s’est affranchi de la tutelle de Boucher, et des sujets légers, et a été marqué par la peinture hollandaise, notamment par Rembrandt, souligne Stéphane Pinta. À cette époque, l’artiste réalise dix-huit « figures de fantaisie » possédant la même touche rapide que notre Philosophe, et il affectionne les figures de vieillards et ce que l’on appelait les « tronies », les trognes, sujet fétiche de Rembrandt. Deux « figures de fantaisie » sont conservées au Louvre et il y en a d’autres au musée Jaquemart-André, à Amiens, à Nice, mais quatre manquent encore à l’appel. Dans cette série comme dans notre tableau, la technique est ébouriffante. Libérés de l’extrême minutie du style rococo, les coups de pinceaux sont rapides, sûrs et très expressifs. Cette grande spontanéité est la marque d’un réel plaisir de peindre. On sent un souffle que Fragonard va un peu perdre par la suite. »

Deux siècles dans la même famille

La toile figure Un philosophe lisant. Elle est très proche d’un tableau légèrement plus grand, conservé à la Kunsthalle de Hambourg, où le personnage a les yeux exorbités. Elle n’est pas signée, mais comme explique l’expert, « à cette époque, les œuvres l’étaient rarement, car tout le monde reconnaissait la manière des grands peintres ». On retrouve sa trace dans une vente aux enchères en 1779, puis elle disparaît pour rester cachée, telle la Belle au Bois dormant, plus de deux siècles dans la même famille, qui ignorait qu’elle était de Fragonard. Quand une œuvre n’est ni dans un musée, ni dans une collection réunissant d’autres pièces de qualité, c’est un réflexe inconscient, on pense que c’est une copie… Il appartient désormais aux historiens de l’art de déterminer si le tableau fraîchement redécouvert est la première intention du peintre ou si au contraire elle est une version postérieure, plus intime, de la toile de Hambourg.

Jean-Honoré Fragonard, Le Philosophe, 1764, huile sur toile, Kunsthalle de Hambourg ©Wikimedia Commons

Jean-Honoré Fragonard, Le Philosophe, 1764, huile sur toile, Kunsthalle de Hambourg ©Wikimedia Commons

Une œuvre inédite sur le marché

Le marché des tableaux anciens se porte bien, et l’arrivée d’une œuvre « vierge » est toujours un événement. Bien que l’on manque de références récentes pour les Fragonard de cette période, le Philosophe lisant est estimé entre 1,5M€ et 2M€. « Son sujet passionnant, l’étude et le savoir, ainsi que son caractère inédit et son état de conservation magnifique sont des atouts majeurs », déclare Stéphane Pinta. Et l’on connaît désormais sa provenance, qui rassurera les acheteurs potentiels : la toile a appartenu au miniaturiste Pierre Adolphe Hall, ami de Fragonard, qui l’a décrite dans un inventaire en 1778 avant de la vendre aux enchères.

Jean-Honoré Fragonard, Un philosophe lisant (détail), toile ovale d’origine, 45,8 x 57 cm, dans son cadre d’origine estampillé Chartier, estimation : 1.500.000 / 2.000.000, mis en vente le 26 juin par Me Antoine Petit, de la maison Enchères Champagne d’Épernay ©Christian Baraja

Jean-Honoré Fragonard, Un philosophe lisant (détail), toile ovale d’origine, 45,8 x 57 cm, dans son cadre d’origine estampillé Chartier, estimation : 1.500.000 / 2.000.000, mis en vente le 26 juin par Me Antoine Petit, de la maison Enchères Champagne d’Épernay ©Christian Baraja

L’œuvre sera présentée du 1er avril au 22 juin au Cabinet Turquin, rue Sainte-Anne à Paris, avant d’être mise en vente par Me Antoine Petit, de la maison Enchères Champagne d’Épernay. Beau cadeau pour fêter les 40 ans de carrière de ce commissaire-priseur qui s’est régulièrement illustré par des découvertes dans des domaines comme les livres, l’argenterie ou le militaria. « Avec les moyens hypermodernes dont nous disposons, vendre à Épernay ne pose aucun problème, dit-il. Le monde entier suit les ventes ! » La vente sera retransmise par Interenchères.

Publié dans Articles de Presse

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