Seconde Guerre mondiale : "À 8 ans, mon enfance s'est achevée", confie Francine Christophe, arrêtée en 1942

Publié le par franceinfo par Elodie Suigo, Radio France

Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Aujourd'hui, l’écrivaine Francine Christophe.

Francine Christophe lors de l'inauguration d'une plaque commémorative en l'honneur des Juifs d'Angoulême déportés lors de la Seconde Guerre mondiale, le 14 mars 2017. (YOHAN BONNET / AFP)

Francine Christophe lors de l'inauguration d'une plaque commémorative en l'honneur des Juifs d'Angoulême déportés lors de la Seconde Guerre mondiale, le 14 mars 2017. (YOHAN BONNET / AFP)

Francine Christophe est écrivaine, dramaturge, femme de lettres et poétesse. Elle était enfant lorsque la Seconde Guerre mondiale a éclaté. Selon ses écrits et témoignages, elle a été une petite fille "privilégiée", car avec sa mère, elle a connu les camps de concentration et pas d'extermination… Elle publie L'enfant des camps, aux éditions Grasset. Un témoignage qui, 75 ans après les faits, semble irréel.

Elodie Suigo : Nous sommes en 1942, vous avez 8 ans et demi et avec votre mère, vous fuyez vers la zone libre pour échapper aux Nazis. Vous êtes à la gare de La Rochefoucauld, près d'Angoulême, à la ligne de démarcation entre la zone occupée et la zone libre. Et là, vous allez vous faire arrêter. C'est le point de départ de cet ouvrage...

Francine Christophe : On avait dit à ma mère que nous devions passer la ligne à La Rochefoucauld, parce que c'était une petite ville qui n'avait pas encore été occupée. Et puis, en descendant du train, ils ont commencé à vérifier les papiers. Or, nous avions des faux papiers, puisque les vrais avaient un gros cachet marqué : "juif" en rouge. Alors, ils ont regardé les faux papiers, puis ils nous ont mis de côté. Quand tout le train a été inspecté, on est parties à la Kommandantur. On me met dans une pièce et maman dans une autre. Dans cette pièce, j'étais gardée par un militaire armé, avec un gros chien, c’est de là que date ma peur des chiens. Et puis j'entendais que maman dans son coin criait : "Non, non, non, non, je ne suis pas juive. Non !"

Maman m'avait expliqué : "Si par malheur, nous sommes arrêtées et qu'on te demande si tu es juive, tu dis que non, mais en plus ajoute sans t'arrêter que 'papa est prisonnier de guerre'". On m'a fait passer devant une grande table avec tout un tas de militaires qui m'interrogeaient : "Tu es juive ?", "Non monsieur, je ne suis pas juive". Au bout d'un petit moment, maman est sortie. Ils m'ont montrée et ils ont dit : "Vous voyez l'enfant ? Alors vous avouez ou nous l'emmenons." Or, maman savait, elle, qu'il y avait déjà eu des enfants séparés de leur mère. Que fait une mère dans un cas pareil ? "Oui monsieur, nous sommes juives".

Vous écrivez dans cet ouvrage : "À 8 ans, mon enfance s'est achevée alors qu'elle avait à peine commencé"...

C'était exactement ça. Ce que je vais connaître, ça n'a rien d'une enfance. Je dis toujours que j'ai eu une petite enfance merveilleuse, pas d'enfance, et après une adolescence difficile.

Après votre arrestation, vous êtes emmenées à Drancy ?

Je dis toujours que Drancy, c'était le camp des douleurs et c'est vrai, les gens souffraient à Drancy. Et puis j'ai vu quelque chose à Drancy, alors ça je n'oublie pas, c'était effroyable.

    J'ai vu arriver le millier d'enfants seuls, sans leurs mères. Tous ces enfants avaient l'air mort. Ils avaient les yeux morts. Ils avaient oublié leur nom. Ils étaient sales, blessés. Bien plus tard, j'ai appris que tous ces enfants-là faisaient partie de ce qu'on a appelé plus tard la rafle du Vel' d'Hiv. Francine Christophe à franceinfo

Et moi, j'avais tellement peur qu'on me mette avec eux. Je me jetais dans les bras de maman et je criais : "Mais pas moi, pas moi". Non, pas moi. C'est là aussi que j'ai compris ce qu'était la Convention de Genève qui faisait que moi, fille de prisonnier de guerre, on ne me mêlait pas à ces enfants-là.

Une fois à Drancy, vous êtes parties pour le Loiret et le camp de Pithiviers. Il a eu des moments, dans toute cette tempête, magiques, comme lorsque vous voyez ce piano arriver. Votre maman jouait du piano et vous vous êtes mise à chanter ?

Cela semble incroyable, mais effectivement à Beaune-la-Rolande, c'étaient des douaniers, donc ils n'avaient pas du tout la même mentalité. Il y avait un maire à Beaune-la-Rolande, un homme remarquable d'ailleurs et il avait dit : "Vous allez prendre le piano de la mairie" et c'est comme ça que nous avons fait des spectacles.

Vous avez commencé à écrire aussi ? Vous avez écrit une chanson qui est maintenant au Mémorial de la Shoah.

Oui, c'est quasiment une pièce de musée. La chanson, c'est : "Dans ce département, il y a donc un camp, il y a donc un camp, un camp de pauvres Juifs, tous plus morts que vifs, tous plus morts que vifs ahahah. Ohé dans le camp de Beaune-la-Rolande, ohé dans le camp des pauvres juifs errants" et il y a une suite.

Cet ouvrage, il est là aussi pour rappeler que la Shoah a vraiment existé et qu'il ne faut pas oublier.

Évidemment. On m'a souvent demandé pourquoi je ne parlais pas au retour.

    Que vouliez-vous que je raconte ? Toutes les horreurs que j'avais vécues ? J'avais 11 ans à ce moment-là et mes camarades avaient le même âge. Quand je leur expliquais tout ça, ils me regardaient d'un air... comme si j'étais folle. Alors, je me suis tue et tous les déportés en ont fait autant. Francine Christophe à franceinfo

C'était impossible de passer ça, personne ne pouvait comprendre. Il a fallu attendre les négationnistes pour qu'on commence à parler. Quand on a entendu que ces gens-là ont osé dire : "Tout ce qu'ils racontent est faux, ça n'a jamais existé". Là, on s'est dit : "Il faut y aller" et depuis cette époque-là, je témoigne.

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