Août 1958 Je crois bien que c'est foutu

Publié le par L'Express

Août 1958 Je crois bien que c'est foutu

A l'automne 1967, L'Express publie des extraits d'un ouvrage de son collaborateur Georges Chaffard, Les Carnets secrets de la décolonisation (Calmann-Lévy). Dans le passage qui suit, l'auteur relate l'étape dakaroise du périple entrepris par le général de Gaulle afin de promouvoir son projet de Communauté franco-africaine, lequel sera adopté partout, sauf en Guinée.

Août 1958 Je crois bien que c'est foutu

Le mardi 26 août 1958, en fin d'après-midi, sur la place Protet - bordée de buildings modernes - le général de Gaulle affronte la foule sénégalaise.

Le maire de Dakar a demandé que l'on accueille avec égards "notre illustre hôte". Consignes et exhortations balayées par la vague nationaliste qui emporte la jeunesse. Elle pousse des cris, conspue de Gaulle, réclame l'indépendance sur l'air des lampions.

Les deux principaux leaders sénégalais l'avaient si bien pressenti qu'ils ont préféré ne pas se trouver là pour recevoir de Gaulle. Léopold Senghor prend, comme chaque année à pareille époque, des vacances en Normandie dans sa belle-famille. [Le chef du gouvernement] Mamadou Dia, cédant aux conseils impératifs de ses médecins, fait une cure de repos en Suisse.

A la tribune officielle, le Général se penche vers le ministre de la France d'outre-mer, Bernard Cornut-Gentille, "B.C.G.", et, goguenard :

"Que pensez-vous de tout cela ?

- Je trouve cette manifestation assez désagréable, répond le ministre.

- Eh bien ! moi, dit de Gaulle, je m'amuse beaucoup."

Il a débarqué à Dakar le matin même, arrivant de Guinée. Le programme officiel prévoyait que le cortège traverserait la médina, le général debout dans sa voiture découverte. Au dernier moment, pour des raisons de sécurité, on a changé d'itinéraire. Le cortège a pris la route touristique de la Corniche. de Gaulle, entre Yoff et Dakar, n'a entendu que des slogans hostiles. Il est resté assis dans sa voiture, les dents serrées. Maintenant, place Protet, il faut faire face. Le pouvoir ne recule pas.

"Je vois, commence de Gaulle, que Dakar est une ville vivante et vibrante..." Mais les manifestants crient trop fort pour être sensibles à l'ironie du propos. "Je veux dire un mot d'abord aux porteurs de pancartes. Je veux leur dire ceci : s'ils veulent l'indépendance, qu'ils la prennent le 29 septembre [référence au référendum convoqué la veille]. Mais s'ils ne la prennent pas, alors qu'ils sachent que la France leur propose la communauté franco-africaine..."

Sa voix, quand il prononce le mot "communauté", est noyée sous les cris. Il reprend : "Nous ne craignons personne. Nous demandons qu'on nous dise oui ou qu'on nous dise non, nous en tirerons les conséquences ; si on nous dit oui, nous serons des frères pour prendre la route côte à côte, la route des grandes destinées... On crie : ''de Gaulle ! de Gaulle !'' Je constate, moi, que quand il est là et qu'il parle, les choses sont claires et qu'on ne s'ennuie pas... Cela dit, je prends congé de Dakar. J'aurais préféré, bien sûr, que ce fût dans un silence complet. Je n'en veux à personne..."

En regagnant sa voiture, le Général est d'une humeur massacrante. Une fois de plus, c'est le malheureux Bonneval qui en subit les effets. Comme la garde rouge à cheval tarde à escorter le véhicule présidentiel, de Gaulle apostrophe le fidèle aide de camp, assis à côté du chauffeur : "Qu'attendez-vous pour nous faire démarrer ? Vous voyez bien qu'on n'a plus rien à f... ici !" En arrivant au palais, devant Cornut-Gentille et le haut-commissaire [Pierre] Messmer, il résume d'un mot sa pensée : "Je crois bien que c'est foutu."

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