L'objet de la conférence de Wannsee à Berlin, qui réunit, le 20 janvier 1942, quinze hauts responsables civils et militaires du Troisième Reich, porta sur l'organisation administrative, technique
et économique de l'extermination des Juifs d'Europe, voulue par
Adolf Hitler et mise en œuvre, sur ses instructions,
par
Hermann Goering,
Heinrich
Himmler,
Reinhard Heydrich et
Adolf Eichmann.
Au moment où la conférence se tint, la Shoah avait déjà débuté depuis plusieurs mois : les Einsatzgruppen assassinaient les Juifs par dizaines de milliers, les premiers camps d'extermination,
dans lesquels le gazage et les fours crématoires étaient utilisés, fonctionnaient. Présidée par
Reinhard
Heydrich, la conférence dura moins de deux heures.
Si elle ne fut pas, à proprement parler, décisive, elle marque le ralliement de l'ensemble de l'appareil d'état à la politique d'extermination des Juifs décidée par
Hitler. L’avance rapide des troupes allemandes lors des premières semaines de l’opération Barbarossa suscite un sentiment
d’euphorie au sein des milieux dirigeants nazis ; ce sentiment s’accompagne d’une approche de plus en plus radicale de la solution finale de la question juive, question qui devient plus urgente
avec la probabilité croissante de voir quatre millions de Juifs des territoires occidentaux de l’Union soviétique tomber sous le contrôle de l’Allemagne.
Le 16 juillet 1941,
Adolf Hitler prend la parole lors d’une réunion regroupant des ministres, à laquelle assistent
notamment
Hermann Goering,
Alfred
Rosenberg,
Hans Lammers,
Wilhelm Keitel et
Martin Bormann, et où
est abordée l’administration des territoires soviétiques occupés. Pour
Hitler, les territoires à l’Ouest de l’Oural
doivent devenir «
un jardin d’Éden germanique » ; il poursuit en déclarant que « naturellement, les vastes zones doivent être pacifiées au plus vite ; la meilleure manière d'atteindre ce
résultat est d'abattre quiconque ose nous regarder de travers. » Les adjoints immédiats d’
Hitler,
Goering et
Heinrich Himmler,
SS-Reichsführer, considèrent cette déclaration, comme d’autres propos tenus à la même époque par le Führer, et dont la plupart n’ont été rapportés que lors des procès d’après-guerre, comme une
autorisation de procéder à une solution finale de la question juive plus radicale, incluant notamment la déportation de tous les Juifs présents dans les territoires occupés par l’Allemagne.
Le 31 juillet 1941,
Goering signe un document qui lui est soumis par
Reinhard Heydrich, numéro deux de la SS et chef du
RSHA, qui étend les pouvoirs confiés à de dernier depuis le 24 janvier 1939 pour résoudre le problème
juif par l'émigration ou l'évacuation.
Heydrich se voit chargé de faire tous les préparatifs nécessaires pour
la solution totale de la question juive dans tous les territoires sous contrôle allemand, de coordonner la participation des organisations dont les juridictions sont concernées et de soumettre un
projet global pour la solution finale de la question juive (Endlösung der Judenfrage).
Goering est à cette époque le personnage le plus puissant du régime nazi après
Adolf Hitler ; il a reçu le grade spécifique de Reichsmarschall et est désigné comme le successeur du Führer. Pour
Heydrich, toute instruction de
Goering est soutenue par l’autorité de Führer ;
Heydrich sait également que son supérieur immédiat,
Himmler, est en faveur de l’extermination des Juifs. De plus, à cette époque, il a mis en place et commande les
Einsatzgruppen qui ont débuté l’assassinat en masse de la population juive des territoires récemment conquis en Union soviétique.
Selon
Rudolf Lange, commandant de l’Einsatzkommando 2 qui opère en Lettonie, ses ordres portent sur une
solution radicale du problème juif, via l’exécution de tous les Juifs. En octobre commence la déportation vers l’Est des Juifs d’Allemagne, d’Autriche et de Tchécoslovaquie ; lorsque les trains
chargés de déportés arrivent en Lettonie,
Rudolf Lange fait abattre tous les passagers. Mais cette méthode
d’assassinat par fusillade s’avère rapidement impraticable pour le massacre de millions de personnes : le coût en munitions est inacceptable, et les SS éprouvent des problèmes psychologiques.
Au cours de la seconde moitié de l’année 1941,
Heydrich et son état-major travaillent sur des projets
d’évacuation des Juifs de tous les territoires occupés par l’Allemagne vers des camps de travail en Pologne ou plus à l’Est, en Union soviétique, dont il pense que la conquête sera bientôt
terminée : ceux qui sont incapables de travailler seront assassinés, les autres exterminés par le travail. La défaite allemande devant Moscou au cours des mois de novembre et décembre conduit à
une large révision des priorités : l’euphorie cède la place à la perspective d’une guerre de longue durée et au constat que les réserves de nourriture ne suffiront pas à alimenter la population
de l’Allemagne et de l’Europe occupée.
C’est à cette époque qu’est prise la décision de passer de l’évacuation à l’extermination. Le 25 octobre 1941, lors d’un entretien avec
Himmler et
Heydrich,
Hitler déclare : ne laissez personne me dire : nous ne pouvons pas les envoyer dans les marais! Qui se soucie alors de notre
propre peuple ? Il est bon lorsque la terreur est devant nous que nous exterminions les Juifs. [...] Nous réécrivons l’histoire, d'un point de vue racial.
Dès novembre 1941, il devient clair que les responsables nazis savent que
Adolf Hitler a l'intention d'expulser tous
les Juifs d'Europe vers les territoires de l'Est et de les y faire assassiner. Mener à bien une telle entreprise impliquant l'enregistrement et le transport de millions de personnes, à un moment
où les ressources matérielles et humaines nécessaires sont déjà gravement compromises, est un formidable défi logistique. Afin d'éviter que certains éléments de l'appareil d'État ne fassent
obstacle ou refusent de coopérer à la solution « finale de la question juive », il est décidé d'inviter à une réunion les représentants de tous les ministères concernés afin de leur exposer les
projets en cours et la méthode à mettre en œuvre pour leur exécution, en précisant qu'il s'agit d'une décision de la plus haute autorité du Reich.
Le 29 novembre 1941,
Reinhard Heydrich envoie une invitation pour une réunion prévue le 9 décembre 1941 au
siège de la Commission internationale de police criminelle — une sorte de précurseur de l'Interpol dont
Heydrich est à l'époque le président —, au 16 Am Kleinen Wannsee, dans un cadre confortable, au bord du lac à
l'extrémité ouest de Berlin. Il joint à cette invitation une copie de la lettre de Hermann Göring du 31 juillet pour souligner son autorité en la matière.
Comme il s'agit d'une réunion d'exécutants destinée à discuter de la mise en œuvre d'une politique déjà décidée au niveau exécutif, les invités sont pour la plupart des secrétaires d'État,
c'est-à-dire les plus hauts responsables administratifs des ministères et non les ministres eux-mêmes. Les ministères représentés sont celui de l'Intérieur, de la Justice, du Plan quadriennal et
des Territoires occupés de l'Est ; Le ministère des Affaires étrangères est représenté par un sous-secrétaire d'État,
Heydrich estimant que le secrétaire d'État Ernst von Weizsäcker n'est pas totalement en accord avec les objectifs du
régime.
Des représentants de la Chancellerie du Reich, de la Chancellerie du Parti national-socialiste des travailleurs allemands, du bureau de la race et de la réinstallation du
Reichssicherheitshauptamt (
RSHA) et le chef de la
Gestapo sont également invités. Quand
Hans Frank,
chef du Gouvernement Général (Pologne occupée), entend parler de la réunion, il demande à y être représenté. Le SS-Sturmbannführer
Rudolf Lange est invité pour son expérience dans l'exécution de Juifs allemands en Lettonie et l'un des adjoints
d'
Heydrich,
Adolf Eichmann,
est chargé de superviser la rédaction du procès-verbal de la réunion.
Les développements du début de décembre 1941, perturbent les plans initiaux. Le 5 décembre, l'Armée rouge lance une contre-offensive à Moscou, mettant fin à la perspective d'une conquête rapide
de l'Union des républiques socialistes soviétiques ; le 7 décembre, les Japonais attaquent les États-Unis à Pearl Harbor, ce qui provoque, le lendemain, l'entrée en guerre des États-Unis contre
le Japon. Pour s'acquitter de ses obligations en vertu de son pacte tripartite avec l'Italie et le Japon, le gouvernement du Troisième Reich prépare immédiatement une déclaration de guerre aux
États-Unis, le 11 décembre. Certains invités de la réunion participent à ces préparatifs, et le 8 décembre, Heydrich reporte la réunion, sans déterminer de nouvelle date. Au début du mois de
janvier 1942,
Heydrich envoie de nouvelles invitations à une réunion fixée au 20 janvier. Pour l'historien
allemand Christian Gerlach, le report de la réunion par
Heydrich a pour but d'en élargir l'objectif
initial.
Selon Götz Aly, par contre, il est causé par la confusion qui suit l'attaque japonaise sur Pearl Harbor. Toujours selon Gerlach, l'objectif initial de la conférence de Wannsee ne portait que sur
la déportation des Juifs du Reich ; ce n'est qu'après le discours d'
Adolf Hitler du 21 décembre 1941 qu'
Heydrich peut élargir le thème de la réunion pour la consacrer à la solution finale de la question juive.
Le lieu de la conférence est changé pour une villa au 56-58 Am Grossen Wannsee, une rue résidentielle tranquille, à Wannsee. La villa, construite en 1914, a été acquise par la SS en 1940 pour
l'utiliser comme un centre de conférence.
Reinhard Heydrich ouvre la conférence en rappelant les mesures antisémites prises en Allemagne depuis l’arrivée
des nazis au pouvoir en 1933. Il souligne qu’entre 1933 et 1941, 530 000 Juifs ont émigré d’Allemagne et d’Autriche ; cette information est tirée d’un document préparatoire rédigé la semaine
précédente par
Adolf Eichmann, qui fort de son expérience dans l’organisation de l’émigration forcée des Juifs
autrichiens en 1938, est devenu le principal expert en ce qui concerne la mise en œuvre de la solution de la question juive.
Heydrich chiffre le nombre de Juifs vivant en Europe à approximativement onze millions de personnes, dont un
demi million vivent dans des pays qui ne sont pas sous contrôle allemand. Et
Heydrich de poursuivre : «
d
ésormais, à la place de l'émigration, la prochaine solution à envisager, avec l'aval préalable du Führer, est l'évacuation des Juifs vers l'est. Ces actions sont toutefois à considérer
uniquement comme des solutions transitoires, mais qui nous permettront d'acquérir des expériences pratiques qui seront très précieuses pour la solution finale à venir de la question juive.
»
Pour les négationnistes, la conférence n’a porté que sur l’évacuation des Juifs vers l’Est et non sur leur extermination ; les propos de
Heydrich sur le sort qui attend les personnes évacuées sont pourtant clairs. «
Au cours de la solution finale, les
Juifs de l'Est devront être mobilisés pour le travail avec l'encadrement voulu. En grandes colonnes de travailleurs, séparés par sexe, les Juifs aptes au travail seront amenés à construire des
routes dans ces territoires, ce qui sans doute permettra une diminution naturelle substantielle de leur nombre. Pour finir, il faudra appliquer un traitement approprié à la totalité de ceux qui
resteront, car il s'agira évidemment des éléments les plus résistants, puisque issus d'une sélection naturelle, et qui seraient susceptibles d'être le germe d'une nouvelle souche juive, pour peu
qu'on les laisse en liberté. »
Aucun des participants n’a pu ne pas comprendre la teneur des propos d’
Heydrich. Comme le souligne l’historien
fonctionnaliste Christopher Browning, « pas moins de huit participants sur quinze sont titulaires d’un doctorat ; ce ne sont pas des gens incultes incapables de comprendre ce qu'on leur dit ; ils
ne vont pas non plus être dépassés par la surprise ou le choc parce que
Heydrich ne parle pas à des non-initiés
ou à des personnes délicates. » Toujours selon
Heydrich, au cours de l'exécution pratique de la solution
finale, l'Europe sera passée au peigne fin d'ouest en est.

L'opération débutera sur le territoire du Reich, y compris les protectorats de Bohême et de Moravie, à cause de la situation du logement et de la spécificité
sociopolitique du Reich. Les Juifs évacués seront d’abord envoyés dans des ghettos de transit dans le Gouvernement Général, avant d’être déportés plus à l’Est. Cette priorité découle des
pressions croissantes exercées par les autorités locales nazies, dont les
Gauleiters, qui insistent pour que les Juifs
soient retirés de leurs territoires, pour permettre le logement des familles devenues sans abri, suite aux bombardements alliés et celui des travailleurs forcés provenant des pays occupés. Afin
d’éviter de nombreuses interventions, les Juifs âgés de plus de soixante-cinq ans, grands invalides de guerre ou décorés de la croix de fer, seront déportés vers le ghetto de Theresienstadt.
Heydrich aborde ensuite assez longuement la situation des Mischling, soit les personnes considérées selon les
théories racistes nazies, comme des demi- Juifs ou quart de Juifs, ainsi que celle des personnes juives mariées à des personnes non juives. Les lois de Nuremberg étant assez floues sur ces
différentes catégories,
Heydrich précise clairement le sort qui leur est réservé avec beaucoup de détails, et
en prévoyant de nombreuses exceptions. Il faut en outre observer que ces mesures détaillées et ces exemptions ne s’appliquent qu’aux Juifs du Reich et ne sont que partiellement observées. Dans la
plupart des pays occupés et surtout à l’Est, les Juifs sont arrêtés, déportés et exterminés en masse.
La situation en France constitue une exception : en échange de sa collaboration le régime de Vichy, est autorisé à appliquer ses propres règles qui s’appliquent plus durement aux réfugiés et
immigrés récents qu’aux Juifs de nationalité française ; de ce fait, pour
Heydrich, l’enregistrement des Juifs
pour leur déportation ne devrait pas soulever de grandes difficultés, qu’il s’agisse de la zone occupé ou de celle contrôlée par Vichy.
Les Allemands craignent des difficultés avec certains de leurs alliés, la Roumanie et la Hongrie. Selon
Heydrich, le gouvernement roumain vient de se doter d’une commission aux affaires juives ; dans les faits, et malgré le
fort antisémitisme de la population, la déportation des Juifs roumains sera lente et inefficace. En ce qui concerne la Hongrie,
Heydrich préconise de forcer rapidement son gouvernement à accepter un conseiller allemand pour y régler la question
juive ; jusqu’à sa mise à l’écart en 1944, le gouvernement dirigé par
Miklós Horthy continuera à s’opposer à toute
ingérence allemande dans sa politique juive ;
Horty mis à l’écart, 500 000 Juifs hongrois seront envoyés à la mort
sur l’ordre direct d’
Eichmann.
L’exposé d’
Heydrich dure près d’une heure. Suivent ensuite une trentaine de minutes de questions et de
commentaires, suivis par quelques conversations informelles. Le représentant du Ministère des Affaires étrangères,
Luther, insiste sur la prudence à observer dans les pays scandinaves, dont la population n’a pas de sentiment d’hostilité à
l’égard des petites communautés juives et qui risque de réagir face à des scènes déplaisantes. Au Danemark, grâce à la ferme opposition du roi et de la population, peu de Juifs seront
déportés.
Hofmann et
Stuckart soulignent
les difficultés juridiques et administratives dans le cas des mariages mixtes, plaidant pour une annulation d’office de ceux-ci et pour un usage à grande échelle de la stérilisation comme
alternative à la déportation.
Neumann, représentant de
Goering pour le Plan de quatre ans, demande l’exemption des Juifs qui travaillent dans des industries vitales pour
l’effort de guerre et dont le remplacement n’est pas possible :
Heydrich qui ne souhaite pas offenser
Goering assure
Neumann que ces
travailleurs ne seront pas déportés Les questions plus détaillées sur le sort des Mischling et des mariages mixtes sont renvoyées à des réunions ultérieures.
Selon les notes prises par
Eichmann, la dernière intervention fut celle du secrétaire d'État, Dr.
Bühler, qui « r
emarqua qu'on saluerait, au Gouvernement général le fait de commencer la solution finale dans le
Gouvernement général, car le problème du transport n'y ajouterait pas de difficulté supplémentaire, et que des raisons de mobilisation pour le travail ne viendraient pas y entraver le déroulement
de l'action. Il faudrait éloigner aussi vite que possible les Juifs des territoires du Gouvernement général, car le Juif, porteur d'épidémie, y représentait un danger particulièrement éminent, et
apportait en outre, par ses trafics continus, le désordre dans la structure économique du pays. Il n'avait qu'un seul souhait: que la question juive soit réglée sur ce territoire le plus vite
possible. »
La conférence de Wannsee sera suivie par plusieurs autres réunions auxquelles participent des responsables de rang inférieur. Une réunion est organisée aux Ministère des territoires occupés de
l’Est, le 29 janvier 1942, au cours de laquelle il est décidé que quiconque ayant eu la citoyenneté russe ou ayant été apatride soit défini comme Juif s’il admet l’être, s’il est reconnu comme
Juif par la communauté juive, si son appartenance au judaïsme résulte d’autres circonstances ou s’il a un parent défini comme Juif par l’un des trois critères définis ci-dessus. Cette réunion est
suivie par dix-sept autres, qui concernent la totalité de l’appareil administratif et répressif nazi, à l’exception du Ministère de la propagande.
« En mars 1942, la connaissance de la solution finale a pénétré profondément, bien que de manière inégale, au sein de la bureaucratie allemande où cette information suscite une volonté de
contribuer – selon les termes de
Rosenberg – à la tâche historique que le destin a confiée à l’Allemagne nazie.
» Le procès-verbal d'
Adolf Eichmann, dont des copies sont envoyées par
Eichmann à tous les participants après la réunion est le document sur lequel s'organise la réflexion à propos de la
conférence. La plupart de ces exemplaires sont détruits à la fin de la Seconde Guerre mondiale quand les participants et d'autres responsables cherchent à dissimuler leurs actes.
Ce n'est qu'en 1947 qu'une copie du procès-verbal, aussi connu comme le « Protocole de Wannsee », est retrouvé dans les archives de
Martin Luther, mort en mai 1945. À ce moment, les participants les plus importants à la réunion, tels que
Reinhard Heydrich,
Heinrich Müller ou
Eichmann sont morts ou disparus ; la plupart des autres participants nient avoir eu connaissance de l'évènement ou
font valoir qu'ils ne pouvaient pas se rappeler ce qui s'est passé là-bas. Seul
Friedrich Wilhelm
Kritzinger montrera de véritables remords pour son rôle dans la préparation de la Solution finale.
Le procès-verbal comporte d'importantes omissions, qui ne sont mises en évidence qu'au cours du procès d'
Eichmann
en Israël en 1962.
Eichmann y affirme que, vers la fin de la réunion du cognac a été servi, et que la conversation
est devenue moins retenue. Il explique :
Ces Messieurs étaient debout ensemble, ou assis, et discutaient du sujet sans mettre de gants, d'une manière très différente du langage que j'ai dû
utiliser plus tard dans le rapport. [...] Ils ont parlé de méthodes pour tuer, de liquidation, d'extermination.
Eichmann souligne que
Heydrich
a été heureux de la façon dont se déroulait la réunion. Il exprima sa grande satisfaction, et s'est accordé à lui-même un verre de cognac, bien qu'il buvait rarement. Il avait prévu des écueils
et des difficultés, rappelle
Eichmann, mais il avait trouvé un climat propice à l'accord de la part des
participants, et plus que cela, l'accord a pris une forme inattendue. À l'issue de la réunion
Heydrich donne à
Eichmann des instructions strictes sur ce qui doit figurer dans le procès-verbal, qui ne doit pas être
verbatim.
Eichmann doit nettoyer le texte, afin que rien ne semble trop explicite. Il dit à son procès : « Comment aurais-je
pu rendre dans le vocabulaire officiel qui était le mien, des conversations plus que franches et des expressions relevant du jargon ». En conséquence, les vingt dernières minutes de la séance,
durant lesquelles furent utilisés librement des mots comme « liquidation » et « extermination », sont résumées par la phrase : « En conclusion, les différents types de solutions possibles ont été
discutés ».
Le procès-verbal doit donc être lu en conjonction avec le témoignage de
Eichmann pour obtenir une vision aussi
proche que possible des propos réellement tenus. La conférence de Wannsee ne dure que quatre vingt dix minutes, et, pour la plupart des participants, il ne s’agit que d’une réunion parmi d’autres
au cours d’une semaine chargée. L’énorme importance accordée à celle-ci par des auteurs d’après-guerre n'est pas comprise par ses participants de l’époque.
Aucune décision fondamentale concernant l’extermination des Juifs n’est prise lors de cette conférence, de telles décisions ne dépendant que de
Hitler, éventuellement en concertation avec ses principaux adjoints comme Göring et
Himmler, et non avec de hauts fonctionnaires, comme le savent les personnes présentes à Wannsee. Elles savent également
qu’une telle décision a déjà été prise et que
Heydrich, en tant que représentant de
Himmler, est là pour le leur faire savoir.
De plus, la conférence ne débouche pas non plus sur l’élaboration d’une planification logistique détaillée, ce qui aurait été par ailleurs difficile en l’absence d’un représentant du ministère
des Transports ou des chemins de fer. Selon l’un des biographes d’
Eichmann, David Cesarini, le but principal de la
réunion est de permettre à
Heydrich d’asseoir son autorité sur les différents ministères et institutions
impliqués dans la politique à l’égard des Juifs, pour éviter la répétition des problèmes causés par l’assassinat de Juifs allemands à Riga en octobre 1941. « La manière la plus simple et la plus
décisive par laquelle
Heydrich pourrait assurer le flux régulier des déportations était d’affirmer son total
contrôle sur le destin des Juifs du Reich et de l’Est en intimidant les autres parties concernées pour qu’elle suivent la ligne fixée par le
RSHA ».
Cette analyse explique pour quelle raison la plus grande partie de la conférence se réduit à un long monologue d’
Heydrich, dont le contenu n’est pas nouveau pour la majorité des participants, et pourquoi si peu de temps est consacré
aux questions pratiques. Un autre objectif consiste en l’obtention de l’accord des représentants des ministères des Affaires étrangères et du Plan de quatre ans, qui étaient les plus susceptibles
de soulever des objections à l’assassinat en masse des Juifs, pour des raisons économiques ou diplomatiques.
L’historien allemand Peter Longerich adhère à ces hypothèses, mais y ajoute un objectif supplémentaire : rendre les principaux ministères complices des projets de
Heydrich. « Du point de vue de
Heydrich, les principaux objectifs de la conférence étaient, premièrement, d’établir le contrôle total du programme de
déportation par le
RSHA sur de nombreuses et importantes autorités du Reich, et ensuite, de
faire des hauts responsables de la bureaucratie des différents ministères des complices, des auxiliaires et des co-responsables du plan qu’il poursuivait.
Pour rappel : le plan consistait à déporter les Juifs des zones sous contrôle allemand, vers l’Est, où ils seraient exposés à des conditions de vie extrêmement sévères et fatalement morts
d’épuisement ou assassinés.
Heydrich poursuivait ce plan depuis début 1941 ; en juillet 1941,
Goering lui donna l’autorité nécessaire pour le mener à bien, et, avec les premières déportations de Juifs d’Europe
centrale en octobre, la première phase de ce plan fut réalisée. Lors de la première invitation à la conférence,
Heydrich avait attendu jusqu’à ce que la seconde vague de déportation vers Riga, Minsk et Kovno ait débuté. Il voulait
clairement placer les représentants des plus hautes autorités du Reich devant un fait accompli. »
Articles de presse
Bibliothèque
-
Sur la conférence de Wansee - Auteur : Christian Gerlach - Collection : OPINION - EAN13 :
9782867462085 - Date de parution : 09/11/1999 - Editeur : LIANA LEVI
-
Heydrich et la solution finale - Auteur : Husson Edouard - EAN13 : 9782262017842 - Date de
parution : 04/09/2008 - Editeur : PERRIN
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