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L'Express publié le 31/05/2004
Le fils de Jacques Chaban-Delmas répond à Pierre Messmer, qui évoquait récemment, dans L'Express, de lourds
griefs du Général à l'égard de l'ancien Premier ministre
Dans L'Express du 29 mars 2004, Pierre
Messmer affirmait que Jacques Chaban-Delmas «n'avait jamais été nommé ministre par le général
de Gaulle, qui lui reprochait d'avoir trahi les intérêts de la France durant la IVe République». Que
répondez-vous?
Jean-Jacques Chaban-Delmas : En 1958, de Gaulle voulait que Paul Reynaud préside l'Assemblée nationale. Mon père
s'en est inquiété, estimant que Reynaud, atlantiste, risquait d'avoir avec de Gaulle de vraies divergences sur la
politique étrangère. Se considérant le mieux placé pour représenter l'UNR, il a dit: «Si le Général veut que je renonce, qu'il me convoque dans son bureau pour m'en parler.» De Gaulle n'a rien fait et mon père a été élu. Il a ensuite reçu une lettre de félicitations du Général, visible au
musée de l'ordre de la Libération, qui montre l'incongruité des accusations de Pierre Messmer: «Vous savez certainement que je m'étais fait de votre activité, au cours des prochaines années, une
idée différente et, pour tout dire, «exécutive'' plutôt que «législative''», écrit le Général, le 10 décembre 1958.
A quelles activités de Jacques Chaban-Delmas Pierre Messmer fait-il, selon vous, allusion?
J'aimerais le savoir. Est-ce une référence aux propos du général de Gaulle contre ceux qui «allaient à la
soupe» en «succombant aux poisons et délices de la IVe République»? Mon père a participé à trois gouvernements de ce régime, ceux de Pierre Mendès France, Guy Mollet et
Félix Gaillard, et a refusé d'autres postes. Quand il entre au gouvernement Mollet en 1956, apportant le soutien des républicains sociaux, mon père exige et obtient de financer la recherche sur
la bombe atomique sur les fonds secrets de Matignon. Il va à Colombey-les-Deux-Eglises consulter de Gaulle,
qui soutient cette initiative, dont il profitera en arrivant au pouvoir, ainsi que son ministre de la Défense, Pierre Messmer... Mon père m'a dit un jour: «S'il y a une chose qui justifie mon
engagement politique et dont je suis fier de l'avoir apportée à la France, c'est celle-là.»
Comment définiriez-vous la relation entre de Gaulle et Chaban?
Il y avait une forme de complicité, née en août 1944, quand le Général, arrivant à la gare Montparnasse dans Paris tout juste libéré, lança à mon père, âgé de 29 ans, mais semblant bien plus
jeune: «C'est bien, Chaban!» Lors des obsèques du Général, Mme de Gaulle a dit à mon père: «Il faut que
vous le sachiez, il vous aimait bien.» Sur le fond, mon père incarnait une vision sociale que de Gaulle souhaitait développer: après la décolonisation menée par Michel Debré et le développement
économique assuré par Georges Pompidou, il incarnait une nouvelle phase. Au lendemain de Mai 68, le Général a
proposé Matignon à mon père, qui a refusé. «Par amitié pour Georges», m'a-t-il dit. C'était peut-être une erreur, mais l'amitié était pour lui une vertu majeure. Il était très sensible, trop
peut-être pour devenir président de la République, comme on l'a vu en 1974.
Etes-vous blessé par les allégations de Pierre Messmer?
Outre qu'il est inconvenant qu'un compagnon de la Libération attende la mort d'un autre compagnon de la Libération pour l'accuser ainsi, ses allusions sont historiquement fausses.