Geneviève de Gaulle-Anthonioz ses deux croisades

Publié le par Le Point - Jérôme Cordelier

Le Point publié le 12/12/1998 à 13:13 par Jérôme Cordelier

C'est un petit livre d'une force inouïe. Un court récit, à peine 60 pages, direct comme un coup de poing. Des images portées en fardeau à travers les années, des visages, des paroles, des souffrances enfouis dans la mémoire, mais jamais oubliés... Comment oublier ? Plus de cinquante ans après, ils sont toujours là, intacts, bruts, exhumés des ténèbres par la plume. Geneviève de Gaulle-Anthonioz a écrit « La traversée de la nuit » (Seuil) en quinze jours, d'un seul jet. « Je ne sais comment vous expliquer... C'était une sorte de retour aux sources... »

3 féGaulle-Anthonioz Genevieve devrier 1944, Ravensbrück. Déportée, la nièce du général de Gaulle, résistante de la première heure, a perdu jusqu'à son identité. Elle n'est plus que le matricule 27 372... Jetée dans le cachot du camp, exclue parmi les exclues, elle voit des femmes « massacrées à coups de pioche, mordues par les chiens, jetées au milieu des folles dans les immondices », elle entend « ces horribles plaintes sans pouvoir leur porter secours »...

Doit-elle, à 24 ans, seule, entourée de visages « marqués par le mépris et la haine », se préparer, elle aussi, à mourir ? « Nous sommes des Stücke, c'est-à-dire des morceaux, écrira-t-elle cinquante-quatre ans plus tard. N'importe quelle surveillante, et même les policières de camp, les chefs de baraque - détenues comme nous - peuvent impunément nous injurier, nous frapper, nous piétiner à terre, nous tuer, ça ne sera jamais qu'une vermine de moins. J'ai vu, j'ai subi cet écrasement, alors que déjà le corps n'en peut plus. La faim, le froid, le travail forcé sont certes des épreuves, mais pas les pires. »

7 décembre 1998, Paris, 6e arrondissement. Un petit salon, aménagement sobre, vue sur les jardins de l'Observatoire. Un regard malicieux derrière des lunettes ovales, des cheveux gris retenus avec soin en arrière, et ce sourire, cette voix, ces gestes d'une douceur, d'une bonté qui semblent inépuisables... Assise dans son fauteuil, l'ancien matricule 27 372 a l'allure d'une grand-mère paisible et rit comme une jeune fille. A 78 ans, Geneviève de Gaulle, épouse Anthonioz, comme elle aime se présenter, se dit... comblée par la vie. « Vous vous rendez compte, lance-t-elle, toute cette richesse humaine que j'ai reçue ! Revenir de Ravensbrück, vivre avec un homme formidable, avoir quatre enfants [trois fils et une fille], dix petits-enfants. Regardez cette bibliothèque, tous ces livres, cette petite croix de Lorraine fabriquée par Calder. Tenez, je vais vous montrer... » Nulle manière, nul artifice.

Cette femme d'apparence si frêle porte en elle une puissance extraordinaire. « J'ai une conviction qui compte plus que toute autre, dit-elle de sa petite voix. Je crois en la grandeur de l'être humain. » Malgré tout ? « Oui. Dans ma vie, j'ai vu tant de choses belles, vous savez. Même à Ravensbrück. Comme ce jour où j'ai vu un prisonnier affamé offrir à manger à un autre. Depuis, ma recherche de Dieu est toujours passée par l'humanité. » Cette conviction la garde de la haine. « J'ai été tentée. Quand vous voyez quelqu'un tuer devant vous un être humain et jouir de cette espèce de pouvoir, il est difficile de ne pas haïr. Mais si l'on en reste là... La vie est un perpétuel dépassement, c'est pas du tout cuit... »

Cette conviction forgée dans l'horreur du camp déterminera toute son existence. Quand, en 1958, Geneviève de Gaulle-Anthonioz découvre, dans la banlieue parisienne, le bidonville de Noisy-le-Grand, il lui revient, tout à coup, quatorze ans après, cet écrasement qu'elle a ressenti à Ravensbrück. « Les visages de ces hommes et de ces femmes de Noisy me rappelaient ceux que j'avais vus autour de moi en déportation. Il n'y avait pas de barbelés, pas de femmes obligées de laper par terre, comme des chiennes, la soupe qui s'était renversée... Mais, face à une telle détresse, un tel désespoir, je retrouvais ce qui m'avait bouleversée là-bas, ce que je ne pouvais pas supporter par-dessus tout, cette chose bien pire que la mort, la destruction de ce qu'il y a de plus grand en nous : l'âme humaine... » Et c'est ainsi, après cette découverte et la rencontre avec le père Joseph Wresinski, fondateur du mouvement ATD Quart Monde, que Geneviève de Gaulle-Anthonioz s'engage aux côtés des exclus.

Portant haut le nom de sa naissance, symbole pour elle de « fierté » et de « refus de l'inacceptable ». Eternelle résistante. Pour l'humanité... « Il y aura toujours des gens pour s'accommoder, mais d'autres aussi pour refuser, explique-t-elle. Il ne faut jamais oublier que l'Allemagne nazie était un grand peuple, avec de grands écrivains, de grands musiciens, de grands peintres. Et un beau jour, ce grand peuple s'est accommodé du nazisme... Aujourd'hui, avec la misère, c'est la même chose. On donne sa petite pièce, et on est quitte. Il ne faut jamais se sentir quitte... » Depuis quarante ans, Geneviève de Gaulle-Anthonioz, devenue présidente d'ATD Quart Monde en 1964, défend ainsi, des rues aux palais de la République, la cause qu'elle a faite sienne. Se bat pour offrir aux plus démunis un toit, des habits, de la nourriture et des livres aussi, car, sans éducation, il n'est pas de dignité humaine. Bataille, pied à pied, pour rassembler des hommes et des femmes d'obédiences diverses sur le projet de loi de lutte contre l'exclusion.

Le texte, reporté à cause de la dissolution, sera adopté le 9 juillet 1998. « Cela n'a pas été toujours facile, vous savez... » Dans un documentaire écrit par son fils et diffusé récemment par Arte, il faut la voir tancer les députés Patrick Devedjian et Jean-Louis Debré, représentants d'un groupe gaulliste qui a décidé de voter contre cette loi. « J'en ai eu mal au coeur, explique aujourd'hui la nièce du Général. Que l'on puisse se référer au gaullisme sans être capable de dépasser les querelles de partis... C'est souvent le danger avec les politiques : ils ne se placent pas sur le bon terrain, la tactique momentanée l'emporte sur l'essentiel. » Le combat n'est jamais gagné... « Ce siècle a connu deux totalitarismes, nazi et communiste, déclara Geneviève de Gaulle-Anthonioz à la radio. Un troisième est en train de s'installer, celui de l'argent. »

En octobre, pour raisons de santé, elle s'est retirée de la présidence d'ATD Quart Monde (Paul Bouchet lui a succédé), unanimement saluée de bas en haut de la société et par tous les partis politiques, faite grand-croix de la Légion d'honneur par Jacques Chirac. Son livre, rare confession publique, lancé le 18 novembre sans tapage, en est déjà à son troisième tirage (60 000 exemplaires vendus) et se retrouve en bonne place dans la liste des best-sellers... Geneviève de Gaulle-Anthonioz s'en va sous les honneurs, mais sans se départir de sa discrétion coutumière, s'excusant presque d'apparaître dans la lumière. « Je ne fais pas une carrière médiatique, dit-elle. J'ai été prise fatalement dans un circuit qui m'a mise sur le devant de la scène. Mais je suis tranquille, d'ici peu, le rideau va se baisser, la rampe s'éteindre et je continuerai mon bonhomme de chemin. » Car elle n'abandonne pas. A 78 ans, malgré les années, la maladie, les épreuves, Geneviève de Gaulle-Anthonioz poursuit le combat, comme simple « volontaire permanente » à ATD Quart Monde. « J'étais un maillon de la chaîne, je le reste. » Jusqu'au dernier souffle.

Publié dans Articles de Presse

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