Histoire d'un destin

Publié le par Le Point par Philippe Nourry (avec Marie-Christine Morosi)

De toutes les nations dont nous aurons un peu partagé l'histoire, aucune sans doute ne nous sera jamais apparue plus singulière que la Russie. Tantôt proche, tantôt très lointaine, à la fois européenne et asiatique dans son indécise géographie comme dans son âme partagée. D'Occident par sa foi chrétienne, sa vocation première, la volonté politique de ses plus grands tsars, la culture de ses élites.

Histoire d'un destin
Histoire d'un destin

D'Orient par sa tradition byzantine, la conception religieuse de l'autocratie qui en découle, l'appel toujours pressant des grandes steppes longtemps parcourues par le maître mongol et qui faisait proclamer en 1918 au poète Aleksandr Blok (que plus tard Staline paraphrasera) : « Scythes nous sommes, Asiates aux yeux avides et bridés !...» Nation continent de toute manière, nimbée de ce mystère qui s'attache à l'immensité d'un territoire, à la puissance d'un Etat et à la forte personnalité d'un peuple. De tels ingrédients suffisent à composer un destin. Tocqueville, ainsi, ne s'était pas trompé en prédisant qu'à l'instar des Etats-Unis d'Amérique, mais par d'autres voies, la Russie serait appelée, « par un dessein secret de la Providence, à tenir un jour entre ses mains la moitié du monde ».

Depuis, notre fascination occidentale pour ce destin russe a eu le temps de se lester d'adulation, d'effroi puis de scepticisme. En moins d'un siècle, nous aurons assisté à l'effondrement de deux autocraties impérialistes, celle des tsars et celle du marxisme-léninisme converti en Etat messianique. L'histoire du monde en fut entre-temps bouleversée comme jamais elle ne l'avait été. Pourtant, ces deux empires - celui de l'intérieur et celui de l'extérieur patiemment rassemblé - s'abîmèrent l'un et l'autre, en 1917 comme en 1991, par épuisement interne (sans négliger pour autant l'impact de la Grande Guerre dans le premier cas) et presque sans crier gare.

L'avenir de la Russie de Boris Eltsine et de ses éventuels successeurs reste aujourd'hui un mystère en suspens que l'on scrute avec appréhension. Sera-t-il encore marqué par ce signe du « malheur » que presque tous les penseurs et historiens russes ont cru reconnaître au front de leur histoire, au point qu'Hélène Carrère d'Encausse en fit le titre d'un de ses meilleurs ouvrages (1) ? Pendant les soixante-quinze ans de dictature communiste, ce lourd passé fut considéré au mieux comme le réservoir patriotique de changeantes images d'Epinal, au pire comme une simple protohistoire de l'Union soviétique. Le revisiter à la lumière des événements de notre décennie, c'est déjà reconnaître que cette histoire vieille de mille ans n'a pas encore eu de fin et qu'elle peut être largement feuilletée dans sa continuité.

Atrocités mérovingiennes

Au départ, il y a déjà cette étrangeté d'une nation née sur un territoire devenu ukrainien, celui de Kiev, qui récusera périodiquement, et aujourd'hui encore, son appartenance à la Russie. Le christianisme, par la grâce du saint prince Vladimir, n'y éclôt qu'en 989 sur les braises mal éteintes du paganisme, mais ce n'est pas une particularité dans l'Europe du Nord. Ce christianisme est schismatique byzantin à partir de 1054, ce qui donne aux voisins occidentaux le prétexte de croisades contre les princes rivaux de Kiev, de Novgorod, de Vladimir-Souzdal, avant que l'Etat russe ne s'organise finalement autour de Moscou au XIVe siècle. La geste d'Alexandre Nevski contre les chevaliers Teutoniques, mise en images par Eisenstein en 1937 dans un contexte politique anti-allemand (ce qui vaudra d'ailleurs au film d'être interdit deux ans plus tard lors du pacte germano-soviétique...), s'inscrit dans cette histoire du milieu du XIIIe siècle où les princes slaves cherchent leurs marques à l'ouest avant de devoir affronter au même moment un autre ennemi plus puissant encore, venu des steppes de l'Est, les armées tatares des héritiers de Gengis Khan.

La Russie kiévienne, qui donna une reine à la France (Anne de Kiev, mariée à Henri Ier vers 1050), marchait encore au rythme de l'Occident et n'avait rien, semble-t-il, à lui envier. En revanche, les princes de Moscou furent, deux siècles et demi durant, les vassaux de la Horde d'Or et ne se défirent du joug mongol qu'après la prise de Kazan en 1552, suivie de celle du khanat d'Astrakhan.

C'était sous le règne du premier tsar autoproclamé, césar de la « Troisième Rome » depuis que le Turc s'était emparé un siècle plus tôt de Constantinople. Ce tsar contemporain de notre Renaissance était Ivan le Terrible (1547-1584), à qui s'attache à juste titre, dans la seconde partie de son règne, l'image d'atrocités mérovingiennes. Dans le même temps, la France vivait la Saint-Barthélemy et toute l'Europe du XVIe siècle bien d'autres horreurs, mais nul pays d'Occident ne se reconnut pourtant a posteriori dans l'ordre spécifique de cette terreur autocratique qui refoulait la Russie dans les ténèbres du haut Moyen Age sur fond de servage et, déjà, de milices policières, les sinistres cavaliers noirs de l'« opritchnina », que l'on peut considérer comme l'ancêtre des futures Okhrana, Tcheka et autres Guépéou.

Un schisme culturel

Sautons un siècle par-delà l'instabilité chronique de l'époque désignée en Russie sous le nom de « temps des Troubles », illustrée en particulier par les règnes éphémères de Boris Godounov et de son énigmatique rival le tsar Dimitri. Voici, après le règne stabilisateur des premiers Romanov, l'heure des grands souverains réformateurs, de Pierre le Grand à Catherine II, si prisés de nos Encyclopédistes.

Nul ne fit davantage, le premier surtout, pour occidentaliser la Russie. Mais sous quelle capricieuse et terrible contrainte ! Au demeurant pas si dupe de son propos, Pierre Ier confiait à un proche : « Nous avons besoin de l'Europe pour quelques décennies ; ensuite nous pourrons lui tourner le dos ! » Comme les palais italiens de Saint-Pétersbourg ou ces « villages Potemkine » que le favori de Catherine faisait défiler sous les yeux de l'impératrice en partance pour une Crimée enfin conquise sur les Turcs, les brillantes façades ne faisaient guère que masquer une réalité inchangée dans ses profondeurs. A travers ces ruptures historiques radicales, imposées par oukases, une culture d'importation pour les élites fut plaquée artificiellement sur la vieille culture populaire, provoquant ainsi un véritable schisme culturel, cet éternel conflit dont la Russie n'a cessé de souffrir.

Sous l'un et l'autre règne notamment, la condition serve de tous les paysans, déjà figée en 1649, fut encore aggravée. En conséquence, le peuple russe réagira à sa manière, selon la tradition mystique orthodoxe, souffrante et sacrificielle dans l'âme mais toujours prête à débusquer dans une injustice du pouvoir le signe d'une imposture. Si le tsar - représentant de la volonté divine sur terre - déméritait, c'est qu'il n'était pas le vrai tsar, saint Petit Père de ses sujets, et qu'au fond des steppes, sans aucun doute, le souverain légitime prétendument égorgé, empoisonné ou disparu, survivait dans la peau de quelque ermite inspiré...

Les incroyables luttes autour d'une succession au trône jamais vraiment établie, et les crimes dont elles s'accompagnaient, favorisèrent l'éclosion de ces mythes rédempteurs jusqu'au début du XIXe siècle. On ne compte plus en effet les « faux tsars » qui, de Dimitri, la victime supposée de Boris Godounov, à Fédor Kouzmitch, hypothétique survivant d'Alexandre Ier en 1825, en passant par le célèbre Pougatchev qui menaça le pouvoir de la Grande Catherine en se présentant comme le spectre de Pierre III, son époux assassiné (et par ses soins sans doute), levèrent des armées de moujiks contre l'autocratie des antéchrists régnants. Ce fut la rançon des régicides familiaux à peine cachés, quand ce n'était pas le souverain lui-même, un Ivan le Terrible ou un Pierre le Grand qui, de ses propres mains, d'un coup d'épieu ou par la torture, mettait un terme à la vie de sa progéniture !

L'instinct révolutionnaire

Le XIXe siècle russe fut l'enfant romantique et bâtard de cet héritage aussi cruel que schizophrénique. Il nous impressionne et nous trouble, de Pouchkine à Dostoïevski et Tolstoï, par la puissance de sa littérature et, soudain, d'une pensée sociale qui émerge d'un néant philosophique initial, mais capte et assaisonne très brillamment, selon de pures recettes nationales, tous les courants occidentaux aptes à fournir des solutions à la contradiction fondamentale de la société russe. On sait déjà que le marxisme, faute de trouver application dans des pays plus développés, y fera son miel. Mais l'instinct révolutionnaire russe, nourri de religiosité et de nihilisme, le dépasse et le transforme aussi. Le peuple paysan, largement majoritaire dans le pays, avait d'autant moins accepté la condition de servage à laquelle le pouvoir et la noblesse l'avaient réduit que la possession privative de la terre était contraire à la séculaire tradition orthodoxe.

Cette sujétion incroyable, disparue en Occident dès le XIIIe siècle et qui maintenait en esclavage plus de la moitié de la population, put survivre en Russie jusqu'au décret d'abolition d'Alexandre II en 1861. Le tsar libérateur n'en fut d'ailleurs nullement récompensé, puisqu'il périt en 1881, victime d'une bombe terroriste... C'est que la terreur, sans déserter complètement l'aire du pouvoir, avait aussi changé de camp. L'anarchisme meurtrier dont tous les pays occidentaux eurent à pâtir en cette fin de siècle devait beaucoup à ce passage à l'acte des sociétés révolutionnaires russes. Ici, le nouveau siècle se vengeait des anciens, fécondant au-delà des frontières des comportements maximalistes issus de son propre terroir. La nouvelle pensée russe du temps, celle de cette « intelligentsia » que Nicolas Berdiaev (2) définissait comme une sorte de secte intellectuelle interclasses, ne manquera pas pour autant de lucidité. On trouve de tout dans ses débats. Y compris cette prémonition des très durables horreurs qu'engendrera l'humanitarisme révolutionnaire et que dénonce déjà si magistralement Dostoïevski dans « Les possédés ».

La machine infernale est néanmoins lancée. Dans cette société à deux incompatibles vitesses, où s'agitent convulsivement tous les fantasmes d'une histoire dominée par le crime et le malheur et qui jamais ne put accoucher d'un projet unitaire librement consenti, toute avancée libérale de l'autocratie sera immédiatement sanctionnée comme une preuve de faiblesse. Une Russie possible eût pu naître de la prérévolution de 1905 après le meurtrier Dimanche rouge de Saint-Pétersbourg qui contraignit Nicolas II à accepter un régime constitutionnel. L'assassinat de son meilleur Premier ministre, Petr Stolypine, en 1911, puis l'éclatement de la guerre en 1914 eurent raison de ce projet. Le maximalisme russe allait tout emporter entre février et octobre 1917.

Les ruines d'une idéologie

Analysant les racines du communisme dans son pays dès 1935, Berdiaev mettait déjà en évidence tout ce que la révolution bolchevique, « cette synthèse d'Ivan le Terrible et de Marx », devait au passé russe. Sans doute se trompait-il en prédisant que le communisme, implanté dans d'autres pays et y perdant son caractère religieux inhérent au messianisme national, apparaîtrait peut-être sous un visage tout différent. Là encore, le totalitarisme de la doctrine, partout où il s'implanta, aura bien nivelé le terrain... Mais cet exercice de relativisme précurseur prend aujourd'hui, sur les ruines d'une idéologie que l'on put croire éternelle autant qu'universelle, une saveur toute particulière. Il nous rappelle en effet que sous les masques de la modernité la plus arrogante - communisme, fascisme, nazisme - ont pu se cacher les frustrations de très vieilles nations.

Celle de la Russie fut à coup sûr l'absence chronique de liberté. Absence tragique où toute avancée, tout progrès, toute modernisation, menés à la trique, n'ont cessé de s'accompagner d'un asservissement accru. Condamnées à penser leur devenir dans cet espace confiné et bloqué où l'imagination se nourrit d'elle-même, sans prise sur le réel, les élites russes de l'âge post-romantique ne pouvaient qu'aller, le temps venu, vers des doctrines extrêmes ou ces rêveries confuses dont Tchekhov exprima si bien la grâce crépusculaire.

L'âme russe, celle de l'Orient chrétien, avec son poids de mysticisme toujours tendu vers la quête d'un Bien idéal, est-elle une cause ou un produit de l'Histoire ? Vaste débat que les problèmes cruciaux de l'heure rendent un peu superflu. Avec la liberté gagnée, le vieux « temps des Troubles » et des souverains éphémères ne semble-t-il pas lui aussi revenu ?

L'Empire russe, celui des tsars et celui de l'Union soviétique, s'est une nouvelle fois effondré, morcelé. Le déboulonnement des idoles du régime communiste - Lénine rejoignant Staline dans ce jeu de massacre - fait déjà presque figure d'histoire ancienne. Et l'Occident, une fois de plus ébahi, aura assisté, le 18 juillet dernier, à Saint- Pétersbourg, ex-Leningrad, aux funérailles nationales des restes de Nicolas II, dernier empereur de toutes les Russies, en présence d'un Boris Eltsine qui, quelques années plus tôt, avait dû, sur ordre du Kremlin, effacer toute trace du massacre d'Iekaterinbourg... Décidément, « tout passe », comme le prophétisait un livre de Vassili Grossman écrit dans les années 60 (3) ! C'est bien d'ailleurs la seule leçon qui s'impose en refermant l'album de cette histoire russe, tant nous aurions peine à en imaginer aujourd'hui le prochain rebondissement !

1. « Le malheur russe : essai sur le meurtre politique », d'Hélène Carrère d'Encausse. Fayard, 547 pages, 150 F. 2. « Les sources et le sens du communisme russe », de Nicolas Berdiaev. Idées NRF, 373 pages. 3. « Tout passe » (Julliard, 1984), ainsi que « Vie et destin », de Vassili Grossman (L'Age d'Homme, 1995).

Publié dans Articles de Presse

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