J. Edgard Hoover Schizophrène répugnant et... génie politique

Publié le par France Soir - Charles Desjardins

France-Soir publié le 11/01/2010 à 11h11 propos recueillis par Charles Desjardins



En 2005, l'écrivain Marc Dugain a consacré une brillante biographie – La Malédiction d'Edgar (éd. Gallimard) – au fondateur du FBI, J. Edgard Hoover. A l'occasion de la sortie du film de Clint Eastwood, il trace pour France-Soir.fr le portrait d'un personnage hors du commun.

La malediction d'EdgarFrance-Soir.fr Selon vous, qui était vraiment J. Edgar Hoover ?

Marc Dugain Une personnalité apparemment schizophrène, à la fois homosexuel dans la vie privée et homophobe en public, qui vivait dans le secret de ses préférences. Un personnage extrêmement trouble, pour ne pas dire maléfique de l'histoire américaine.

F. S. Quelle était sa qualité principale ?

M. D. Il est à l'origine de la création de la police fédérale américaine, qui n'existait pas avant lui. Avant, tout était strictement organisé géographiquement. Lorsqu'il fallait poursuivre un criminel en dehors des frontières d'un état fédéré, c'était extrêmement compliqué. Hoover a crée des crimes fédéraux, il a permis à la police fédérale de se structurer, il l'a mis sur la voie d'une vraie police scientifique, il a mis sur pied un corps d'élite recruté sur des critères très exigeants... Ce qu'il y a de positif en lui, c'est le flic, l'homme de l'anti-gang. Avec une réserve importante : on est frappé par son manque volontaire d'efficacité vis-à-vis du crime organisé, en particulier de la mafia. En revanche, contre le crime ordinaire, il a fait preuve d'une grande efficacité !

F. S. Mais il y a un revers à cette médaille...

M. D. Oui. Parallèlement, il a développé une véritable police politique qui va devenir tentaculaire, ce qui va lui permettre de se maintenir dans l'ombre du pouvoir durant 48 ans. Hoover fait corps avec le FBI. Il fait parti de ces gens qui impose leur marque à l'institution qu'ils ont créée. Il est FBI ! Il n'a vécut que pour le FBI ! La preuve ? Quand il a senti que Nixon allait être en mesure de se passer de lui, il en est mort.

F. S. Comment expliquez-vous son incroyable longévité à la tête du FBI?

M. D. Il a eu l'intelligence de ne jamais accepter de promotion car c'est souvent la meilleure façon...  de se débarrasser de quelqu'un ! Il aurait pu devenir ministre de la Justice, comme Truman le souhaitait, mais il aurait été à la merci d'un changement de gouvernement. L'autre raison de son exceptionnelle longévité, c'est qu'il tenait tout le monde par le chantage. Il a constitué un nombre invraisemblable de dossiers compromettants – notamment sur le plan sexuel – sur toutes les personnalités (sénateurs, militaires, artistes...) de son époque.

F. S. A qui peut-il être comparé ?

M. D. On peut le confronter à Beria, le redoutable chef du NKVD soviétique, qui a donné naissance au KGB. C'était un peu son alter ego à la même époque (NDRL : Beria est mort en 1953). En France, il a des points communs avec Joseph Fouché (1759-1820), qui fut ministre de la police sous le Directoire, l'Empire et la Restauration, avec une incroyable capacité à survivre à tous les changements de pouvoir.

F. S.  En tant qu'auteur, l'avez-vous aimé ou détesté ?

M. D. Selon moi, le travail d'un romancier, ce n'est pas seulement d'aller vers l'amour, l'empathie. Ce qui est intéressant, c'est de révéler toutes les facettes d'un personnage, surtout celles qui sont les mieux cachées. C'est ce que j'ai voulu faire dans La malédiction d'Edgar.

F. S. Qu'avez-vous pensé de J. Edgar, le film de Clint Eastwood ?

M. D. Beaucoup d'aspects du personnage Hoover ne sont pas montrés dans le film : l'anticommunisme qui a débouché sur le maccarthysme et son rôle dans l'affaire Kennedy notamment. D'une certaine façon, Hoover reste un mythe auquel on n'ose pas trop toucher. Clint Eastwood ne parle que du super-flic et en fait un personnage sympathique, ce qui est, de mon point de vue, hallucinant au regard de l'histoire. Pour ceux qui eu à le subir, c'était un être profondément répugnant par certains aspects, avec un génie politique incontestable... ce qui ne le rend pas sympathique pour autant ! Je suis moi-même en train de préparer un film -- une fiction documentaire -- qui sera tourné au Canada, et qui abordera l'aspect politique du personnage. J'ai trop passé de temps avec Hoover pour avoir une vision objective du film d'Eastwood, mais Leonardo di Caprio, qui l'incarne, est un acteur remarquable.

Publié dans Articles de Presse

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