Jean Moulin, des catacombes au Panthéon

Publié le par L'Express

L'Express publié le 10/06/1999 à 18h04

Daniel Cordier met en évidence les liens ténus qui réunirent le destin de deux grands hommes: le héros de la Résistance et celui qui incarnait la France libre, le général de Gaulle.

Jean MoulinL'oeuvre que Daniel Cordier consacre depuis plus de dix ans à Jean Moulin ressemble à un monument baroque: imposante, profuse, passionnée et passionnelle, écrite d'une plume à la fois distante et vibrante.

Dans son premier ouvrage, à ce jour inachevé, l'ancien secrétaire et radio de Jean Moulin proposait une biographie au sens classique du terme (1). Dans ce nouveau livre, il retrace, à travers le parcours d'un homme, la création et le développement de la Résistance française durant toute la période de l'Occupation, y compris après l'arrestation de Jean Moulin à Caluire, le 21 juin 1943.

Fondé sur une masse impressionnante d'archives et sur une lecture exhaustive de l'immense littérature disponible, le livre privilégie les pièces contemporaines au détriment des témoignages et des récits rétrospectifs, dont Daniel Cordier s'est toujours méfié. Il n'en reste pas moins lui-même un protagoniste de cette histoire. C'est ainsi qu'il porte sur tous les adversaires de Moulin au sein de la Résistance, en particulier Pierre Brossolette, des jugements impitoyables ou qu'il offre autant une analyse qu'un plaidoyer non seulement en faveur de l'homme, mais plus encore en faveur de la stratégie suivie, dont il démontre qu'elle fut jusqu'au bout celle du général de Gaulle.

L'architecture de l'ouvrage repose sur une idée maîtresse: l'histoire de la Résistance française fut celle de la lente et hypothétique reconstitution, après la défaite, d'une nation et d'un Etat clandestins (la «République des catacombes»), qui devaient être aptes, le moment venu, à participer politiquement et militairement à la libération du territoire. Cette histoire a été celle de la reconquête d'une légitimité, tant sur le plan intérieur, face au régime de Vichy, que sur le plan extérieur, au sein des Alliés, d'où l'intensité des conflits et des oppositions auxquels Jean Moulin dut faire face.

Parti pour Londres en septembre 1941, afin de rendre compte de la situation de la Résistance naissante et de plaider sa cause auprès de la France libre, l'ancien préfet revint en France en janvier 1942, cette fois en tant que représentant du général de Gaulle, chargé non seulement d'unifier les différents mouvements de la zone Sud, mais plus encore de les placer sous l'autorité de la France libre.

Une capacité à forcer le cours des choses

En dix-huit mois, il accomplit un travail considérable: allégeance des mouvements de la zone Sud au général de Gaulle, création de services communs aux trois grandes organisations (Combat, Franc-Tireur, Libération), création d'une Armée secrète unique, et surtout fédération au sein du Conseil national de la Résistance des mouvements de résistance aussi bien que des représentants des anciens partis politiques de la IIIe République et des syndicats. Cette alliance politique, très controversée au sein même de la Résistance, fut l'une des conditions imposées par les Alliés pour reconnaître la France libre comme représentante légitime du peuple français. Car c'est là que se situe l'enjeu majeur de cette histoire, notamment après le débarquement en Afrique du Nord, en novembre 1942: alors que Churchill et Roosevelt envisagent d'écarter le général de Gaulle au profit du général Giraud, le ralliement de la Résistance intérieure au premier, malgré les très violentes oppositions internes, a été, en définitive, le facteur essentiel qui a permis à l'homme du 18-Juin de s'imposer.

Dans ce livre, Daniel Cordier tire vers le haut l'histoire de la Résistance. Il la dégage de ce marigot d'agents doubles, de retournements, de trahisons où elle s'est embourbée depuis quelques années. Il ne consacre qu'un «post-scriptum» (très argumenté) aux inepties et aux accusations sans preuves qui ont présenté Jean Moulin tantôt comme un «agent soviétique», tantôt comme un «agent américain», tout en faisant le point le plus étayé possible sur les causes de Caluire.

L'essentiel est ailleurs. Il est dans ce portrait croisé de deux hommes dissemblables par leur formation et leurs engagements antérieurs, qui ont partagé un peu plus que l'amour de la liberté et de la patrie. Charles de Gaulle et Jean Moulin furent en effet tous deux, en 1940, à la fois des hommes d'Etat et des hommes de «coup d'Etat», non pas au sens commun de l'expression, mais au sens classique, celui de l'homme politique capable de rompre avec la «légalité» formelle au nom d'un intérêt supérieur. C'est ce que fit le Général avec le gouvernement de l'armistice, et le préfet républicain avec le régime de Vichy. Mais, une fois cette rupture fondatrice opérée, une fois accompli leur «devoir de désobéissance», ils n'eurent de cesse qu'ils ne soient redevenus des hommes d'Etat attentifs à l'essentiel (la libération et l'indépendance futures de la France), capables de composer avec les circonstances et de renoncer à l'utopie (d'où l'alliance tactique opérée tant avec les communistes qu'avec les anciens partis politiques), de là leur capacité à forcer le cours des choses sans romantisme inutile. C'est en cela, plus que dans sa dimension héroïque, que réside le caractère exemplaire du parcours de Jean Moulin. C'est pour cette raison que son histoire et sa mémoire méritaient ce livre qui restitue pleinement l'énigme des grands destins. 

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