Jean Moulin la vérité sur un héros

Publié le par L'Express - Eric Conan

publiéL'Express le 19/11/1998 à 19h24 par Eric Conan


Tandis qu'un livre approximatif de Jacques Baynac fait de l'unificateur de la Résistance un pro-américain, l'enquête de Pierre Péan, étayée de documents inédits, renouvelle son portrait

Moulin JeanPourquoi y a-t-il, régulièrement, des «affaires Jean Moulin»? Le délégué du général de Gaulle en France occupée, mort tragiquement en 1943 et entré au Panthéon en 1964, ne cesse, depuis plus de vingt ans, de faire l'objet de campagnes de dénigrement. En 1977, Henri Frenay, ancien chef du mouvement Combat, l'accusait de «cryptocommunisme» dans un livre vide de preuves mais plein de ressentiment.

En 1993, le journaliste Thierry Wolton en faisait un «agent soviétique» à partir d'une interprétation de quelques pièces d'archives qui se révéla erronée. Aujourd'hui, Jean Moulin est accusé, dans un livre de Jacques Baynac, d'avoir voulu servir les Américains, au moment même où Pierre Péan publie une enquête sur le préfet résistant qui a le mérite, outre de surprenantes révélations, de réduire à néant ces accusations successives et contradictoires.

L'important, dans ces efforts répétés, ne réside pas tant dans leur contenu - dont l'inanité est à chaque fois démontrée - que dans l'obsession qui les meut: mettre à mal la figure historique que constitue Jean Moulin. L'offensive Wolton avait bénéficié du renfort de staliniens repentis emmenés par Annie Kriegel, dont les motivations étaient transparentes: faire du martyr du gaullisme de guerre un valet du stalinisme leur permettait de le ravaler au niveau de leur propre erreur de jeunesse. Des libéraux antigaullistes - dont le petit-fils du général Giraud - les rejoignirent dans la promotion du livre de Thierry Wolton.

En effet, si le mythe du gaullo-communisme avait pu trouver en la personne de Jean Moulin une incarnation probante, la voie eût été ouverte à la révision mémorielle dont rêvent quelques élites post-nationales dont la sympathie va au giraudisme (tout réactionnaire et antisémite qu'il ait été), qui annonçait une France modeste assumant sa défaite et son déclin et ne créant pas d'ennuis aux Américains. C'est ce que nous dit Jacques Baynac: de Gaulle? Même Moulin n'y croyait pas, qui préférait Roosevelt...

Cette hargne n'est pas sans lien avec la hantise du passé vichyste. De ce désastre politique et moral que fut la France de 1940 à 1944 ne réchappe encore que la geste résistante et gaulliste, dont Jean Moulin fut l'incarnation jusqu'au sacrifice. Mais, à force de ne voir dans l'histoire de ces années noires que lâchetés et mensonges, on finit par ne plus supporter ceux qui les ont refusés. Là semble résider le coeur du drame français: non pas seulement le poids de l'ignominie de Vichy, mais aussi l'énormité de la dette envers l'infime minorité de ceux qui s'y sont opposés. Car les premiers résistants ne constituèrent pas l'avant-garde courageuse des élites françaises, mais plutôt leur mauvaise conscience, que certains, aujourd'hui, trouvent insupportable.

Voilà pourquoi il faut abattre la statue de Jean Moulin... Comme on n'a pas réussi à en faire un agent soviétique, Les Secrets de l'affaire Jean Moulin (Seuil) proposent donc, maintenant, d'en faire un américanophile trahissant de Gaulle. Son auteur, Jacques Baynac, n'a rien publié sur la Seconde Guerre mondiale, sinon, en 1996, des propos controversés sur les chambres à gaz, admettant l'énorme mensonge faurissonien selon lequel il n'y aurait pas de «traces» de leur «réalité»: «Mieux vaudrait tirer les leçons et constater qu'il faut choisir entre deux maux pour vaincre le négationnisme. Soit on abandonne le primat de l'archive au profit du témoignage, et, dans ce cas, il faut déqualifier l'histoire en tant que science pour la requalifier aussitôt en tant qu'art. Soit on maintient le principe de l'archive, et, dans ce cas, il faut reconnaître que le manque de traces entraîne l'incapacité d'établir directement la réalité de l'existence des chambres à gaz homicides.»

C'est à de l'histoire «en tant qu'art» que s'est livré Jacques Baynac dans son livre. La «thèse», qui s'avoue sans «preuves», est renversante: Jean Moulin, voyant de Gaulle fragilisé par les Américains en 1943, décide de le lâcher et de rallier Roosevelt pour lui offrir la mainmise sur la Résistance intérieure... mais un agent allemand, assistant au rendez-vous de la trahison, permet aux nazis de le suivre jusqu'à la réunion de Caluire! La démonstration est inexistante, comme chez Thierry Wolton. Jacques Baynac brasse des documents, connus ou inédits, mais ne sait pas les interpréter (en particulier sur le conflit de Gaulle-Giraud) et laisse vagabonder son imagination.

Tout comme Thierry Wolton s'appuyait sur un rendez-vous entre Moulin et l'agent soviétique Henri Robinson, Jacques Baynac échafaude tout à partir d'un rendez-vous entre Moulin et un agent de l'OSS (service secret américain), Frederic Brown. Rendez-vous dont il ne sait rien: «Aucun document, aucun témoignage, pas le moindre élément ne nous permet de combler le vide essentiel», admet-il. «Nous ignorons le contenu de la conversation, reconnaît-il, et nous ne savons pas si Brown était porteur d'un message pour Moulin. (...) L'attente de l'apparition de la preuve menace d'être aussi longue que celle du Messie.» Qu'à cela ne tienne: «Il n'est guère difficile d'imaginer le sens général du message...» Tout est à l'avenant.

 

Un cryptosoviétisme envahissant


Reste à comprendre comment une telle prose peut être publiée par une grande maison comme le Seuil. L'éditeur avait confié la lecture du manuscrit à François Bédarida, secrétaire général du Comité international des sciences historiques et l'un des meilleurs spécialistes de l'Occupation. Sa note de lecture, relevant l'énormité de l'erreur relative au conflit de Gaulle-Giraud, entraîna un débat interne, certains estimant que le Seuil se déshonorerait en publiant ce texte, d'autres insistant sur le «coup» à saisir. Le Seuil décida finalement de le publier et pense se dédouaner en précisant: «Peut-être contestera-t-on certaines des thèses avancées dans ces pages...»

François Bédarida parle aujourd'hui d' «imposture»: «Rien ne tient, dans ce livre!» Claude Cherki, PDG du Seuil, explique: «Ce n'est pas un livre d'histoire, mais un travail d'enquête historique qui contient des interprétations justes ou fausses: laissons le débat avoir lieu! Moi, je ne suis modestement qu'éditeur.» Quant à Jean-Pierre Azéma, qui termine une biographie de Jean Moulin et prépare le colloque scientifique qui se tiendra en juin 1999 pour le centenaire de sa naissance, la lecture de Jacques Baynac lui inspire cette boutade: «Nous avons eu Moulin agent du KGB, cette fois-ci Moulin agent de l'OSS; il ne nous reste plus qu'à découvrir Moulin agent des Eskimos!»

Cette dernière opération anti-Moulin se voit contrariée par la sortie, le 25 novembre, de l'enquête de Pierre Péan: Vies et morts de Jean Moulin (Fayard). Après la biographie de Daniel Cordier, il semblait présomptueux de vouloir apporter du neuf. Pourtant, l'enquêteur solitaire qui a dévoilé les secrets de jeunesse de François Mitterrand a trouvé de nouveaux documents (notamment dans des archives anglaises ouvertes l'été dernier), ainsi que des témoins importants encore vivants. Pour l'essentiel, il confirme la silhouette tracée par Daniel Cordier: Jean Moulin fut le plus efficace serviteur de De Gaulle depuis le coup de foudre réciproque d'octobre 1941 entre ce général habité qui s'était attribué la tâche folle de représenter la France et l'ancien préfet qui vit à travers lui l'Etat qu'il recherchait pour remplacer un «Etat français» que servaient encore tous ses ex-collègues. Fragilisé en 1943 par l'offensive de Roosevelt, qui lui préférait le vichyste Giraud, le chef de la France libre réussit à s'imposer, dans ce conflit décisif de légitimité, grâce au soutien de l'embryon de représentation nationale que lui apporta en mai 1943 Jean Moulin à travers le Conseil national de la Résistance constitué in extremis et rassemblant mouvements, syndicats et partis politiques d'avant guerre.

Outre un portrait intime - ainsi la place insoupçonnée occupée, dans la clandestinité, par de nombreuses femmes (voir page 90) - Pierre Péan apporte d'importantes révélations sur des épisodes essentiels. Jean Moulin, proche de Pierre Cot, avait été, de 1936 à 1938, l'un des hommes clefs de l'aide secrète aux républicains espagnols, au point de baigner alors dans un cryptosoviétisme envahissant, mais Pierre Péan montre comment, en 1941, pour suivre de Gaulle, il rompit, douloureusement mais très nettement, avec ce milieu (voir page 84). Sa conduite n'eut plus, dès lors, qu'un objectif: servir de Gaulle par tous les moyens (voir page 86). Sur Caluire et la guerre fratricide entre chefs résistants, Pierre Péan a fait des découvertes stupéfiantes, mettant au jour un réseau inconnu auquel appartenait René Hardy! Travaillant pour les Allemands de l'Abwehr, ce réseau de renseignement lié à Vichy avait pénétré l'état-major du mouvement Combat - violemment hostile à Jean Moulin - grâce aux étroites relations cagoulardes entre le chef de ce réseau et Pierre de Bénouville, lequel devient, juste avant le drame de Caluire, le n° 2 de Combat (voir page 88)...

Droit de réponse

L'Express publié dans le N° 2473 du 26/11/1998


L'Express, dans son no 2472 daté du 19 novembre 1998, dans un article intitulé «La vérité sur un héros», sous la signature d'Eric Conan, affirme que M. Jacques Baynac fait siennes les thèses de «l'énorme mensonge faurissonien» niant l'existence des chambres à gaz. Or ce propos vient illustrer une critique de l'ouvrage de M. Jacques Baynac paru le 18 novembre 1998 aux éditions du Seuil et consacré à l'arrestation de Jean Moulin, Les Secrets de l'affaire Jean Moulin - en parallèle avec l'annonce de la parution d'un autre ouvrage biographique également consacré à Jean Moulin. M. Jacques Baynac et les Editions du Seuil tiennent à contester vigoureusement les affirmations d'Eric: jamais M. Jacques Baynac n'a manifesté un quelconque soutien aux thèses révisionnistes ou négationnistes, qui lui font horreur. Bien au contraire, M. Jacques Baynac n'a cessé de les dénoncer et de les combattre publiquement à de multiples reprises. En outre, L'Express cite un extrait d'un article de M. Jacques Baynac paru en septembre 1996 dans Le Nouveau Quotidien de Lausanne, afin d'étayer son accusation de révisionnisme. Or ce passage, sorti de son contexte, fait dire à son auteur exactement le contraire de ce qu'il y affirme.

Claude Cherki, président des Editions du Seuil, et Jacques Baynac nous ont mal lu: nous n'avons jamais accusé M. Baynac de négationnisme ni de révisionnisme, mais simplement rappelé son propos selon lequel «il faut reconnaître que le manque de traces entraîne l'incapacité d'établir directement la réalité de l'existence des chambres à gaz homicides». Etant donné la profusion d'archives sur les chambres à gaz, cette contrevérité, disions-nous, a suscité beaucoup d'émotion chez les historiens.

Droit de réponse

L'Express publié dans le N° 2474 du 3/12/98 P 36


«Dans le dossier consacré à Jean Moulin (L'Express du 19 novembre 1998), Eric Conan a gravement mis en cause le sérieux de mon travail. Dans Le Grand Recrutement (Grasset, 1993), j'aurais interprété de façon erronée des pièces d'archives, et ma démonstration serait inexistante (celle prouvant les rapports de Jean Moulin avec les services secrets soviétiques, via Henri Robinson, l'un de leurs principaux agents en France).


Plus grave, vous inscrivez ma démarche dans une tentative de réhabilitation du régime de Vichy par la remise en cause de la Résistance. Or j'ai toujours reconnu le rôle essentiel de Jean Moulin pour la libération de la France. De surcroît, le but de mon livre n'était pas d'étudier la résistance de Jean Moulin, mais de livrer le fruit de mes recherches dans les archives soviétiques, depuis 1991, qui ont démontré :

 

  • 1. Les services secrets soviétiques ont profité des campagnes antifascistes de l'avant-guerre pour recruter des agents dans l'entourage de Pierre Cot, ministre de l'Air du Front populaire.
  • 2. Pierre Cot, André Labarthe, Louis Dolivet, Pierre Meunier, amis intimes de Jean Moulin, ont peu ou prou été des agents soviétiques à partir de 1936.
  • 3. Jean Moulin a eu ses premiers contacts avec le SR soviétique lorsqu'il s'occupait de l'approvisionnement en armes de l'Espagne républicaine à travers des filières que contrôlait Moscou.
  • 4. Avant guerre et jusqu'en 1942, Jean Moulin a été en contact avec Henri Robinson, qui a obtenu de lui des renseignements qu'il a communiqués à Moscou.
  • L'ensemble de mes révélations sont d'ailleurs reprises par Pierre Péan dans son livre auquel L'Express, dans le même numéro, a rendu un hommage appuyé.» Thierry Wolton


En 1993, Thierry Wolton avait attaqué en diffamation Daniel Cordier, biographe de Jean Moulin, qui, dans L'Express, avait réfuté point par point les thèses du Grand Recrutement, pour conclure à propos de son travail: «A ce niveau de manipulation, il ne s'agit plus de débat historique, mais de calomnie.» Thierry Wolton fut débouté et condamné aux dépens par le tribunal de grande instance de Paris le 8 février 1995. Quant à Pierre Péan, il tient à faire savoir que son livre Vies et morts de Jean Moulin, «s'il reprend certaines affirmations du Grand Recrutement, réfute totalement l'opinion de Thierry Wolton qui fait de Jean Moulin un agent soviétique». E. C.

Publié dans Articles de Presse

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