Jean Moulin voulait-il lacher De Gaulle ?

Publié le par Le Nouvel Observateur - Bernard Guetta

Le Nouvel Observateurpublié le 19/11/1998 à 17h32 par Bernard Guetta


Longue enquête de l'historien Jacques Baynac qui sort en librairies,« les Secrets de l'affaire Jean Moulin »* impute aux services secrets américains la responsabilité de l'arrestation du patron de la Résistance, du héros.

Les Secrets de l'affaire Jean MoulinC'est un livre qui dérangera. Radicalement nouvelle, évidemment contestable mais minutieusement étayée par vingt années de recherches, la thèse défendue par Jacques Baynac ne fait pas qu'innocenter René Hardy, le résistant soupçonné depuis la Libération d'avoir livré son chef aux Allemands.

 

A en croire Baynac, c'est parce que les Etats-Unis souhaitaient, en 1943, que Moulin rompe avec de Gaulle, le prive, en tout cas, du soutien de la Résistance intérieure, que leurs services lui avaient fixé un rendez-vous secret à Avignon, qui aurait permis à la Gestapo de le prendre en filature. Deux jours plus tard, c'est un fait, le 21 juin,

 

Jean Moulin était arrêté à Caluire, près de Lyon, par Klaus Barbie. Rivalités d'hommes et raison d'Etat, héroïsme et faiblesses, cette histoire revisitée commence trois ans exactement après l'appel du 18-Juin.

Jacques Baynac. ­ Dans la nuit du 18 au 19 juin 1943, pour la première fois depuis le débarquement allié en Afrique du Nord, un avion part d'Alger en mission de parachutage sur la France. Il a fallu que l'ordre vienne de très haut. L'appareil est britannique. Il y a deux hommes à bord qui ont rendez-vous avec Jean Moulin. Le premier ­ dont je connais seulement le pseudonyme : « Georges » ­ est un agent des services du général Giraud qui contrôle les forces françaises d'Afrique du Nord et bénéficie alors, face à de Gaulle, du soutien des Américains et des Britanniques. Le second est un agent de l'OSS, la future CIA, créée au début de la guerre.

 

Il s'appelle Frédéric Brown ou du moins se fait appeler ainsi car il est peut-être originaire de Ruthénie ou de Styrie. C'est l'un de ces nombreux antifascistes d'Europe centrale, souvent communistes, parfois secrètement liés au Komintern, sur lesquels les services américains ont dû s'appuyer à leurs débuts ­ pour leur plus grand profit pendant la guerre et leur plus grand malheur ensuite.

 

Brown est lui-même assez mystérieux mais, courageux, haut en couleur et pourvu par ses patrons de gros moyens, il a déjà séjourné, de février à mai 1943, à Marseille où il a mis en place deux réseaux, l'un de radio, l'autre de renseignement, dans lesquels se sont retrouvés des gens très divers. Il y avait là à la fois des policiers-résistants, anciens protégés de Darlan, des truands corses et marseillais, des membres de Francs-Tireurs et de Combat et des militants communistes, vieux de la vieille du Parti, qui étaient soit des militants de l'Organisation spéciale, le bras armé du PC, soit des kominterniens qui avaient participé à l'aventure d'Espagne et notamment à l'acheminement d'armes pour les républicains.

Le Nouvel Observateur. ­ Qu'est-ce qui vous permet d'affirmer que Frédéric Brown et ce Georges ont bien rencontré Jean Moulin ?

J. Baynac. ­ Deux choses. La première est le témoignage de Philippe Monod, le frère du prix Nobel, qui était à cette époque représentant des Mouvements unis de Résistance en Suisse, grande plaque tournante pendant la guerre de tous les services secrets. Allen Dulles, le chef de l'OSS pour l'Europe, y résidait et il a organisé le 2 juillet, à Berne, une rencontre entre Georges et Monod, dont Monod rendra compte, en date du 4 juillet, au général de Bénouville, membre de la direction des Mouvements unis de Résistance. Dans ce document, que j'ai retrouvé dans les archives, jusqu'alors secrètes, que Monod et Henri Frenay, le fondateur de Combat, m'ont remises en 1984, Monod indique que Georges lui a dit avoir rencontré Moulin après le parachutage. Ce document est en ma possession et je le cite dans mon livre. Il existe, d'autre part, un trou dans l'emploi du temps de Jean Moulin entre le 16 et le 19 juin en début d'après-midi. L'existence de ce trou n'avait jamais été soulignée. Les recoupements auxquels j'ai procédé laissent penser que l'entretien entre Moulin, Georges et Brown a eu lieu à Avignon, à une soixantaine de kilomètres de Saint-Jean-de-Sault, mais cela, je ne peux pas le dire avec une absolue certitude.

N. O. ­ Vous affirmez, en revanche, que c'est l'organisation de ce rendez-vous qui aurait permis aux Allemands de prendre Moulin en filature. Sur quoi se fonde cette certitude-là ?

J. Baynac ­ Le réseau marseillais de Brown avait été pénétré par les Allemands qui avaient repéré et contrôlaient sans doute la radio grâce à laquelle il émettait en direction d'Alger. Il y avait ainsi eu de grandes vagues d'arrestations en mars, avril et mai dans la région marseillaise et dans le Sud-Est. Certains, forcément, avaient parlé. Les Allemands étaient au courant de beaucoup de choses. Or la nuit du parachutage à Saint-Jean-de-Sault, au pied du mont Ventoux, il n'y avait pas seulement sur le terrain des maquisards de la région venus faire la réception de Georges et de Brown et récupérer les conteneurs d'armes, d'argent et de matériel largués par l'avion. Il y avait aussi des policiers du réseau Brown montés de Marseille et de Toulon avec des voitures munies d'Ausweis leur permettant de circuler la nuit. Cela faisait trop de monde, et il y avait là, de surcroît, une jeune femme, Lili Méré, petite amie de Frédéric Brown, qui est un personnage clé de l'affaire. Lili Méré était parfois considérée comme morte mais elle est bien vivante...

N. O. ­ Vous avez retrouvé sa trace, mais elle a refusé de vous recevoir. Pourquoi ?

J. Baynac. ­ C'est ce qu'il faudrait lui demande, car elle aurait beaucoup de choses importantes à dire. Officiellement, elle a été arrêtée le 9 juillet 1943 à Marseille dans des circonstances d'ailleurs plutôt bizarres. Là n'est pourtant pas l'essentiel. Le problème est que j'ai découvert, dans les archives de la Délégation en Suisse, une lettre du 2 juillet de la même année par laquelle Bénouville répond à Philippe Monod qui lui avait transmis le 10 juin une requête des Américains demandant qu'un groupe franc, c'est-à-dire un groupe d'action de la Résistance, fasse évader Lili Méré de prison. Le 10 juin au plus tard, l'amie de Brown était donc aux mains des Allemand, mais elle se trouve néanmoins, dans la nuit du 18 au 19, sur le terrain de Saint-Jean-de-Sault.

N. O. ­ Comment êtes-vous sûr qu'elle y était ?

J. Baynac ­ D'abord parce que l'un des deux patrons des maquis du Ventoux, Max Fisher, qui est toujours vivant et que j'ai personnellement interrogé chez lui, à Paris, se souvient qu'une jeune femme était présente cette nuit-là sur le terrain. Ensuite parce que Lili Méré a été interrogée en 1945 par la DST et qu'il ressort du procès-verbal ­ que j'ai retrouvé ­ qu'elle déclare elle-même avoir été présente. Enfin parce que Frédéric Brown a écrit des Mémoires qui sont en possession de sa famille. Je n'ai pas pu y avoir accès, mais Fabrizio Calvi, auteur d'un livre sur l'OSS, les a vus et lus. Brown y mentionne la présence de Lili Méré. Il n'y a pas l'ombre d'un doute qu'elle était là et que c'est à partir de ce moment que les Allemands ont accroché Moulin. Le 21 juin, à Caluire, quand sept des principales têtes de la Résistance sont arrêtées en même temps que lui dans la maison du docteur Dugoujon, la Gestapo est sur ses pas. Moulin arrive à 15 heures, avec une demi-heure de retard. Les Allemands investissent la maison cinq minutes plus tard. S'ils ne l'avaient pas suivi, s'ils avaient seulement été informés de l'heure et du lieu de cette réunion, ils seraient intervenus à 14 h 30 et l'auraient peut-être manqué.

N. O. ­ Même en admettant que vous ayez raison sur l'ensemble de ces faits, ils ne suffisent pas à légitimer votre thèse. Pourquoi déduisez-vous de ce parachutage et de ses conséquences que Churchill et Roosevelt auraient voulu isoler de Gaulle de la Résistance ?

J. Baynac. ­ Il y a une cohérence entre les éléments que j'ai rassemblés. Elle est même forte. Est-elle, pour autant, suffisante pour justifier ma thèse ? Certains diront que non, je pense moi que oui car il faut replacer toute cette affaire dans son contexte. Roosevelt, c'est un fait connu, ne supportait tout simplement pas de Gaulle. Churchill n'entretenait pas avec lui, loin de là, d'aussi mauvaises relations mais elles n'étaient pas non plus faciles. Il était en tout état de cause obligé de tenir compte de l'hostilité de la Maison-Blanche à l'égard de ce général sorti de nulle part, d'abord considéré à Washington comme une sorte de fasciste, un dictateur virtuel, puis vite rhabillé, à la veille du printemps 1943, en communiste ou en possible allié des Soviétiques. De Gaulle les insupportait l'un l'autre avec sa prétention à nier la défaite française, à défendre envers et contre tout la grandeur de la France et à placer la France libre et ses 15 000 hommes au même niveau que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.

De Gaulle
était un gêneur qui, contrairement à Giraud, ne disposait pas de 300 000 hommes en Afrique du Nord et refusait de se conformer aux politiques sur lesquelles Roosevelt et Churchill avaient déjà beaucoup de mal à se mettre d'accord. A la mi-juin 1943, après une longue montée de la crise, le point de rupture est atteint. Le 14, Churchill donne l'ordre de couper les vivres à de Gaulle et au mouvement gaulliste, et notamment de rompre tous les liens avec le BCRA, le Bureau central de Renseignements et d'Action, c'est-à-dire les services secrets de la France libre. Trois jours plus tard, le 17 juin, Roosevelt fait parvenir au général Eisenhower un télégramme confidentiel dans lequel il écrit : « Pour votre information très secrète, sachez que nous allons rompre sous peu avec le général de Gaulle. » Il en informe simultanément Churchill qui donne son accord. Au moment de la mission de Georges et de Brown, le sort de De Gaulle semble scellé. Il ne lui reste, pour défendre sa légitimité, que la Résistance intérieure, incarnée par Moulin.

N. O. ­ Et qu'est-ce qui vous fait penser que Jean Moulin aurait pu être disposé à prêter la main à cette mise à l'écart de De Gaulle ?

J. Baynac. ­ La simple réalité du rapport des forces pouvait le laisser espérer aux Américains et nous le laisser croire, mais ce n'est qu'un aspect de la réponse. On a beaucoup dit que Moulin était communiste. Je crois, pour ma part, qu'il avait très naturellement des liens avec eux, utiles à la Résistance, qu'il entretenait à travers eux des contacts avec les Soviétiques, ce qui était absolument normal dans le contexte de la guerre, mais qu'il a toujours considéré ­ à juste titre ! ­ que la première force de la coalition alliée était l'Amérique. L'un des premiers contacts qu'il prend lorsqu'il entre en Résistance, c'est avec le consulat américain de Marseille où il est très vite traité en interlocuteur de poids. Il faut se rappeler aussi que Moulin, comme l'ensemble de la Résistance, entretenait des rapports très ambigus avec de Gaulle, qui n'en fait pas, dans ses « Mémoires », le portrait d'un lieutenant fidèle mais plutôt d'un Janus.

La Résistance ne savait pas qui était de Gaulle. Elle lui reconnaissait une légitimité, celle du 18-Juin et des Forces françaises libres, mais défendait aussi la sienne propre et, par-dessus tout, son autonomie. Les choses étaient beaucoup plus compliquées que ce qu'on a l'habitude de dire et de savoir. Toujours est-il qu'au moment où l'on commence à murmurer que de Gaulle est sur le point de partir pour Alger entamer des négociations avec Giraud, Moulin lui envoie, le 8 mai 1943, un télégramme plus satisfaisant pour Churchill et Roosevelt que pour lui. Le point 3 de ce télégramme prône en effet « la subordination du général de Gaulle au général Giraud sur le plan militaire ». C'est très exactement la position de Washington et de Londres.

N. O. ­ Où avez-vous retrouvé ce télégramme ?

J. Baynac. ­ Je ne l'ai pas retrouvé. C'est Daniel Cordier, le secrétaire et biographe de Moulin, qui en a publié le texte dans les notes d'une brochure éditée par le CNRS après un colloque sur Jean Moulin et le Conseil national de la Résistance. Ce texte n'était donc pas inconnu, mais ce qui n'avait, en revanche, pas encore été assez souligné, c'est la différence entre ce point 3 et la version qu'en a fait diffuser de Gaulle. Tous les télégrammes, celui-ci comme les autres, étaient reçus par les Britanniques qui les transmettaient ensuite aux gaullistes après en avoir, bien sûr, pris connaissance. Le télégramme de Moulin est donc remis le 14 à de Gaulle qui, aussitôt, s'enferme dans son bureau avec André Philip, son commissaire à l'Intérieur, et réécrit le texte. Tel qu'il figure dans les « Mémoires de guerre », tel qu'il sera imprimé dans les journaux de la France libre et lu sur Radio Dakar, l'émetteur que les gaullistes contrôlent en direct, il dit que la Résistance n'acceptera jamais la subordination de De Gaulle à Giraud. C'est le contraire de ce qu'a écrit Moulin.

N. O. ­ A quoi pouvait servir cette manipulation puisque les Anglais et donc les Américains connaissaient le vrai texte ?

J. Baynac. ­ Elle met, effectivement, un comble à la fureur de Churchill et de Roosevelt qui, ces mêmes jours, confèrent à la Maison-Blanche. C'est elle qui achèvera d'aligner Churchill sur Roosevelt. Pour de Gaulle, c'était un formidable coup de poker mais, outre que ce n'était ni son premier ni son dernier, il n'avait guère le choix : il ne pouvait pas aborder ses négociations avec Giraud en ayant été publiquement mis en position de faiblesse. Tout allait très vite. Le 18 juin 1943, le jour même où Brown part d'Alger pour apporter son message à Moulin, Allen Dulles, à Berne, signe un ordre de liquidation de tous les maquis en France (les Anglo-Saxons en avaient les moyens par simple étouffement) au motif que les résistants seraient plus utiles en Allemagne dans le STO. J'ai retrouvé ce texte dans les archives de l'OSS. La machine à éliminer de Gaulle était en marche. Si Moulin n'avait pas été disposé à saisir la perche qui lui était tendue par la mission Brown, de Gaulle aurait été privé du soutien de la Résistance par d'autres moyens.

Le 18 juin 1943, Jean Moulin a dû considérer que de Gaulle avait perdu la partie car ce n'est que trois jours plus tard, le 21, date des arrestations de Caluire, que s'ouvre à Alger, à 10 heures du matin, la grande réunion dont de Gaulle sortira vainqueur, contre Giraud, grâce au retournement de Jean Monnet et de Couve de Murville qui changent de camp et lui assurent une majorité. C'est après ces trente heures de réunion que de Gaulle va commencer à définitivement s'imposer, mais Moulin ne peut pas le savoir. Il a probablement commis, juste avant que son arrestation ne jette un long voile sur tout cela, une erreur d'appréciation fondamentale en pensant que de Gaulle n'allait pas s'en sortir. Tout indique que Moulin a accepté l'offre américaine. Quand il se rend à Caluire, c'est pour y faire entériner le remplacement, à la tête de l'Armée secrète, du général Delestraint, tout juste arrêté, par le colonel Schwartzfeld.

Ce colonel était naturellement un authentique résistant, mais j'ai découvert dans les archives de l'OSS qu'il figurait aussi, en 1943, sur la liste des agents américains en France. N. O. ­ Pourquoi Frenay et Monod vous ont-ils remis les archives suisses ?

J. Baynac. ­ J'avais pris contact avec Frenay en 1977. Il était convaincu que Moulin était communiste. Je lui avais dit que cette hypothèse n'arrivait pas, à mes yeux, à rendre compte de tous les faits, que je voulais tenter d'élucider l'affaire. Lui-même doutait, cherchait. Au fil de nos rencontres, un climat de confiance s'est instauré entre nous. Il a voulu que mes recherches contribuent à la vérité. Comme Monod, il est malheureusement mort bien avant que je n'ai terminée mon enquête.

Propos recueillis par BERNARD GUETTA (*) « Les Secrets de l'affaire Jean Moulin », par Jacques Baynac, Seuil, 512 p., 140 F.


Publié dans Articles de Presse

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