John Kobal, les feux du glamour

Publié le par Brigitte Ollier

John Kobal, les feux du glamour

Photo. La fondation du collectionneur américain regorge de clichés sur les stars hollywoodiennes, présentés dans une exposition au Portugal et réunis dans un livre édité par Steidl.

Veronika Lake, photographiée par George Hurrell en 1942 pour Paramount Pictures. - Photo John Kobal Foundation

Veronika Lake, photographiée par George Hurrell en 1942 pour Paramount Pictures. - Photo John Kobal Foundation

C’est quoi, le glamour ? «Donner une allure plus sexy aux mômes», répondait George Hurrell à John Kobal, ajoutant face à son interlocuteur amusé : «L’allure chambre à coucher.» Ce brin de dialogue résume l’enjeu lascif du glamour, qui fut porté aux nues sous l’âge d’or hollywoodien, jusqu’à l’absolu. George Hurrell (1904-1992) en fut l’un des portraitistes les plus éblouissants ; et John Kobal (1940-1991), historien et collectionneur, en sauva miraculeusement la mémoire, élaborant «le musée de nos rêves», comme l’écrivit, à la mort de ce dernier, Richard Boston dans le Guardian. Des rêves d’éternité qu’on retrouve dans le livre édité par Steidl en 2008, Glamour of the Gods (1), qui pioche à nouveau dans l’inépuisable trésor de la Fondation John Kobal, ainsi que dans l’exposition «Made in Hollywood», qui poursuit sa tournée, avec une halte actuelle au Portugal.

Beautés fatales. Soit une série de pépites méconnues des années 20 aux années 50, qui dévoilent les actrices plutôt que les acteurs sous l’emprise de la lumière, s’exerçant aux caprices de la photogénie sous l’œil d’observateurs prêts à tout, à les croquer comme à les retoucher. Déjà formatées par les studios - qui changent leurs noms, leur nez ou leur dentition, puis les virent sans formalité quand le parlant s’impose -, ces stars sur mesure apparaissent savoureuses, irrésistibles, nunuches. Pola Negri, vampire délicat. Carole Lombard, naturellement sensuelle. Norma Shearer, tout en satiné mat. Mae West, pas la langue dans sa poche, «voluptueuse et bien roulée, la plus belle silhouette que j’aie jamais vue dans le genre ronde», d’après George Hurrell, qui travailla pour la MGM de 1930 à 1933, puis pour Warner Bros.

Ayant pu mettre en boîte pas mal de beautés fatales avant d’être couronné par le Museum of Modern Art (MoMA) en 1965, lors de l’exposition «Glamour Poses», aux côtés de Man Ray et d’Irving Penn, Hurrell, très en valeur dans «Glamour of the Gods», partage pourtant l’affiche avec ses pairs. Car, dans sa quête cinéphile et fougueuse, John Kobal sortit de l’ombre nombre de photographes de studio ignorés. Ainsi l’un des meilleurs, Clarence Sinclair Bull (1896-1979), l’homme qui embrasa Garbo, et coucha sur papier le sex-symbol Gary Cooper en le prenant de profil (gauche), presque la tête dans les épaules, comme s’il était trop grand pour rentrer dans l’objectif. C’est aussi lui qui cala Joan Crawford sur une chaise, l’épaule au premier plan monstrueusement gironde, offrant au spectateur une surface de chair nue, si rare à cette époque de pudibonderie effrénée. D’où ce sentiment, contradictoire, d’une photographie sous contrôle permanent et, en même temps, cavalière dans les limites autorisées. Les portraitistes s’essaient à contourner la morale, ils suggèrent, ils fantasment. Tantôt en installant des peaux de bêtes, de la paille ou du sable auprès des «mômes», tantôt en misant sur le corps dissimulé des acteurs, mains et cheveux sublimés. Voilà Katharine Hepburn ravie par Ernest Bachrach, en 1935. Ou Kim Novak en nuisette exquise par Robert Coburn, en 1958. Constante : les vues en plongée et les gros plans qui succèdent, au fil du temps, aux stars plantées dans des décors sophistiqués. Les rares photographies de plateau, entre échelles et projecteurs, paraissent bizarres, curieusement, comme si la production avait fait faillite.

Le livre Glamour of the Gods met côte à côte les photographes et leurs modèles, duo moins vénéneux qu’il n’y paraît au premier regard, certaines actrices ne s’en remettant qu’à elle-même pour leur représentation (Marlène Dietrich, superstar avant l’heure), d’autres trouvant dans cette association matière à imaginer le pire et le meilleur. Règle d’or : mettre le public à bonne distance.

Maillot de bain. Il y a peu de kitsch dans cet ouvrage d’un charme fou, mais John Kobal, qui avait les pieds sur terre, ne l’a jamais cherché. «Grâce aux photographes de Hollywood, j’ai saisi quelque chose d’essentiel : le cinéma, c’est une définition de la nature qui s’exprime par un traitement photographique, et la photo est une forme artistique si puissante, si vitale, qu’elle capture la vie au moment même où vous la respirez.»

A la fin du livre, en 1959, Liz Taylor pose en maillot de bain pour la promotion du film Soudain l’été dernier, de Joseph L. Mankiewicz. Aucun bijou, pas le moindre sourire, éclairage artificiel. Elle annonce les derniers jours du glamour et, sans le savoir - alors qu’elle en sera, avec Richard Burton, l’héroïne endiablée -, l’arrivée des paparazzi, de la frime… et de John Travolta.

(1) «Glamour of the Gods : photographs from the John Kobal Foundation», éditions Steidl, 288 pp., 45 €. Textes de Robert Dance et John Russell Taylor. Disponible en ligne (6 €).

Publié dans Articles de Presse

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