L'autre procès Papon

Publié le par L'Express

[Le vendredi 24 mars 1999, le tribunal correctionnel de Paris a débouté Maurice Papon de sa plainte en diffamation contre Jean-Luc Einaudi.] C'est en tant qu'ancien préfet de police que Maurice Papon sera opposé à Jean-Luc Einaudi, qui lui impute les ratonnades de 1961.

L'autre procès Papon

Les procès Papon se suivent et ne se ressemblent pas. A partir du 4 février, l'ancien secrétaire général de la préfecture de la Gironde laissera place au préfet de police qu'il fut au début des années 60. Les débats porteront sur la guerre d'Algérie et non sur Vichy. Mais surtout d'éternel accusé Maurice Papon passera au rôle d'accusateur. Le vieil homme n'a en effet pas supporté une tribune parue l'an dernier dans Le Monde et consacrée à l'un des épisodes les plus sombres de la guerre d'Algérie: les «ratonnades» du 17 octobre 1961. «En octobre 1961, il y eut à Paris un massacre perpétré par des forces de police agissant sous les ordres de Maurice Papon», y écrivait Jean-Luc Einaudi, auteur d'un livre sur cet épisode tragique, La Bataille de Paris (Seuil, 1991). Ce qui lui vaut d'être poursuivi pour «diffamation envers un fonctionnaire» par Maurice Papon.

«Il s'agit d'un procès historique, assure Jean-Luc Einaudi. Il n'y a jamais eu la moindre condamnation après les événements de 1961. C'est donc la première fois - et sans doute la dernière - que la justice française va se pencher sur cette page noire de son passé.» Une trentaine de témoins de l'époque vont défiler à la barre: Pierre Messmer, alors ministre des Armées, d'ex-hauts fonctionnaires de la préfecture de police, l'historien Pierre Vidal-Naquet, des policiers, mais aussi des Algériens qui ont vécu ce 17 octobre 1961. Au cœur des débats: le nombre de tués lors de cette funeste journée. C'est peu dire que Papon et Einaudi ne sont pas d'accord sur les chiffres: le premier s'en tient au bilan officiel de trois morts, alors que le second en a dénombré de 200 à 300.

Que s'est-il exactement passé, ce fameux 17 octobre? Dans un contexte de tension extrême, le FLN a décidé d'organiser une grande manifestation dans les rues de Paris. Les policiers sont à bout de nerfs: il n'est pas de semaine sans que l'un de leurs collègues soit assassiné. Quelques jours plus tôt, Maurice Papon, qui assistait aux obsèques de l'un d'entre eux, n'avait-il pas déclaré: «Pour un coup reçu, nous en porterons dix»? Le 17 octobre, aux quatre coins de la capitale, des Algériens sont brutalisés, parfois battus à mort, noyés dans la Seine. «Pourquoi, malgré mes demandes répétées, n'ai-je jamais eu accès aux archives officielles?» demande Jean-Luc Einaudi. Certains ont eu plus de chance que lui et obtenu l'autorisation tant convoitée. L'historien Jean-Paul Brunet devrait même publier un livre d'ici à quelques mois. Mais, le 25 janvier, loin du fracas des tribunaux, au cours d'un séminaire à l'Ecole normale supérieure de la rue d'Ulm, il a déjà discrètement levé un coin du voile. Première découverte: le préfet Papon était mal renseigné. Ce n'est qu'au petit matin du 17 octobre qu'il aurait appris l'existence de la manifestation du FLN. Du coup, seuls 1 658 hommes sont mobilisés - soit à peine plus que pour le monôme du bac 1961... Ce déséquilibre n'a pu que décupler la fébrilité des policiers: ainsi, sur le pont de Neuilly, lieu d'arrivée des habitants de tous les bidonvilles de l'Ouest parisien, il y aura au maximum 65 hommes! Sur les 60 «bidules» - longues matraques rigides - distribués sur ce secteur, 30 seront brisés...

L'historien a également pu consulter les registres de l'Institut médico-légal: alors que huit corps de Nord-Africains sont recensés en juillet 1961 et 12 en août, le chiffre monte à 48 en septembre et à 93 en octobre. Dont 39 après le 17. Une majorité de ces 39 victimes - dont la moitié a été repêchée dans la Seine - aurait été tuée par des policiers ou par des «contre-terroristes» (Français proches de l'OAS en liaison avec des policiers). Selon Brunet, le bilan tournerait donc autour de 30 morts - renvoyant ainsi en quelque sorte dos à dos Papon et Einaudi dans cette épouvantable comptabilité. Mais c'est surtout la violence des arrestations qui a frappé l'historien. Les registres des hôpitaux sont éloquents: les 19, 20 et 21 octobre, soit plusieurs jours après les faits, des Algériens sont encore admis, victimes de traumatismes crâniens. Ce sinistre tableau répond-il à la définition de «massacre» formulée par Einaudi? «C'est tout l'enjeu de ce procès», confie Jean-Marc Varaut, l'avocat de Papon. En attendant la véritable échéance: l'examen par la Cour de cassation du pourvoi contre le verdict de la cour d'assises de la Gironde à propos de Vichy, qui pourrait intervenir en septembre. Cette fois, l'accusé Papon jouera sa liberté.

Publié dans Articles de Presse

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