L’énigme Jean Moulin Maintenant on sait

Publié le par Le Nouvel Observateur par Serge Lafaurie et Laurent Joffrin

Il y a le drame de Caluire, autour duquel s’est développée la polémique des historiens. Mais dans son dernier livre, «Jean Moulin. La République des catacombes»*, l’auteur de sa monumentale biographie** dépasse le cadre de ce «fait divers.

L’énigme Jean Moulin Maintenant on sait

Le Nouvel Observateur. – Pour beaucoup de Français, le nom de Jean Moulin est lié, autant qu’à sa gloire de résistant, au mystère de sa dénonciation et de sa mort aux mains de la Gestapo. Mais dans votre nouveau livre, qui n’est pas le quatrième tome de votre biographie «l’Inconnu du Panthéon», vous ne vous arrêtez pas à la tragédie de Caluire.

Daniel Cordier. – Parce qu’à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Moulin, j’ai souhaité le sortir du ghetto de Caluire! Ce fait divers tragique a malheureusement focalisé la curiosité des chercheurs alors qu’il est sans commune mesure avec l’importance historique de la mission politique et militaire de Jean Moulin. Pour les amateurs d’énigme policière, la trahison dont il fut la victime est le seul titre de Moulin à la gloire médiatique. Au contraire, j’écris pour les passionnés d’histoire.

Pour eux, les cinquante mois d’occupation révèlent la dimension considérable de l’œuvre de Jean Moulin, parce que cette longue période permet de décrire dans toute son ampleur l’évolution des relations conflictuelles entre de Gaulle et la Résistance. C’est à partir de cette problématique que doivent être interprétées les initiatives de Moulin. Rien ne peut être compris aujourd’hui sans avoir répondu d’abord à la question: pourquoi les hommes de la France libre et ceux de la Résistance métropolitaine, qui étaient tous des volontaires désintéressés et prêts à tous les sacrifices, furent-ils durant quatre ans en désaccord plus ou moins grave sur la conduite de la guerre clandestine.

N. O. – Dans votre introduction, vous faites apparaître l’existence d’une fracture entre de Gaulle et la Résistance métropolitaine, ainsi qu’entre la Résistance des chefs et la Résistance des militants. N’est-ce pas exagéré?

D. Cordier. – Pas pour ceux qui ont vécu cette situation. Ayant eu le privilège de vivre deux ans en Angleterre avant d’être parachuté en France, j’ai eu la chance, dans le poste subalterne que j’occupais au carrefour de toutes les liaisons, d’observer cette fracture entre les «hommes de Londres» (comme les résistants nous désignaient) et les résistants métropolitains. On peut vérifier dans les documents la trace des déchirements qui émaillèrent ces relations. Tout en respectant l’exactitude des faits, j’espère avoir irrigué le passé du tumulte passionnel qui l’agita en permanence. Quant à la Résistance des chefs et celle des militants, c’est un clivage permanent que l’on observe dans les associations de toute nature. La clandestinité et le cloisonnement imposés par la sécurité aggravèrent cette coupure et portèrent au paroxysme le caractère passionnel des oppositions.

N. O. – Cette extension de votre ouvrage aux quatre années de l’occupation vous a-t-elle vraiment appris quelque chose de nouveau sur Moulin?

D. Cordier. – Sans aucun doute. Par exemple, on découvre que la conduite de certains acteurs après sa mort explique d’une manière nouvelle les raisons de leur antagonisme avec lui. Je pense au conflit aigu qui opposa Moulin à Brossolette et Passy. Les agissements de ces derniers à l’égard des successeurs de Moulin, qui furent Serreulles et Bingen, révèlent leurs véritables projets, que l’on pouvait interpréter d’une manière divergente quand ils étaient réduits au face à face avec Moulin, ce qui permettait d’hésiter sur la part de responsabilité qui revenait aux uns et aux autres. J’explique aussi pour la première fois, grâce à des documents inédits, les conséquences de ces conflits et pourquoi de Gaulle refusa de désigner Brossolette comme successeur de Moulin. Pourquoi également, en dépit de ses ordres, il fallut attendre trois mois pour que soit nommé un successeur qui arriva trop tard pour occuper les fonctions que Moulin avaient créées de haute lutte, en particulier la présidence du Conseil de la Résistance.

Enfin, dans ce renouvellement des perspectives, apparaît un homme de première grandeur, Jacques Bingen.

N. O. – Vous sortez de l’ombre cet homme qui avait été oublié de tous.

D. Cordier. – Ayant eu l’honneur de servir sous ses ordres, j’ai toujours souffert de l’injustice de cet oubli. Jacques Bingen fut un volontaire engagé dès la première heure dans la France libre. Il joua un rôle important dans l’organisation de la marine marchande, puis dans la direction de la section politique du BCRA. Ayant rencontré Moulin à Londres en février 1943, il devint son ami et se rangea avec André Manuel, le chef du SR, à ses côtés à l’occasion des démêlés qui l’opposaient à Passy et Brossolette.

Après sa mort, il se porta volontaire en France pour le venger. A partir d’août 1943, il accomplit durant dix mois, en compagnie de Claude Serreulles, une mission capitale pour maintenir la cohésion de la Résistance et assurer l’autorité du Général sur elle. Cela au milieu de la bataille furieuse que lui livraient Brossolette et Passy, qui voulaient le démettre pour occuper sa fonction. Finalement, il fut victime, en mai 1944, d’une double trahison et se suicida entre les mains de la Gestapo.

J’ajoute que Bingen était juif et que c’est en tant que juif qu’il fut volontaire toujours et partout (je publie une lettre bouleversante à ce sujet). Il faut que l’on sache aujourd’hui que sa conduite héroïque condamne les calomnies des antisémites clamant que les juifs s’étaient engagés dans la France libre pour fuir tous les dangers!

N. O. – Contrairement aux derniers ouvrages parus, vous semblez reléguer l’arrestation de Moulin à Caluire dans une place secondaire. N’est-ce pas étonnant, de la part de l’ancien secrétaire de Jean Moulin?

D. Cordier. – Je refuse de placer le drame de Caluire au cœur de la mission de Jean Moulin, dont il n’est que l’accident mortel, et d’étudier son œuvre de ce point de vue. Il me semble que c’est une erreur de perspective.

N. O. – Vous ne pouvez pas nier le caractère mythique qu’a pris l’affaire de Caluire.

D. Cordier. – En consacrant 120 pages sur 850 à cette affaire, je crois avoir fait mon devoir d’historien. Afin de clarifier cette histoire embrouillée, j'ai divisé son étude en quatre chapitres distincts qui fournissent au lecteur des repères précis et les moyens de se faire une opinion. Dans deux chapitres, «Prélude à Caluire» et «Le 21 juin à Caluire», j’ai donné la parole aux acteurs en sélectionnant dans leurs témoignages (souvent contradictoires) les éléments qui me paraissaient les plus proches de la vérité. Mon choix permet d’entendre «en direct» les voix du passé et de plonger le lecteur, mieux que tous les commentaires, dans l’atmosphère d’une époque.

Mais le plus important, à mes yeux, ce sont les deux procès Hardy, dont, pour la première fois, j’ai retracé le déroulement, en l’accompagnant d’une large revue de la presse de l’époque. On y découvre un aspect oublié de l’après-Libération: la bataille politique outrancière entre anciens camarades, qui m’a paru faciliter la compréhension de certains enjeux fondamentaux de la Résistance. Enfin, dans le dernier chapitre. «En mon âme et conscience», j’ai dit comment j’ai vécu, en témoin, cette affaire, mes variations de jugement ainsi que la différence de nature entre l’opinion d’un acteur et la conviction d’un historien. Peut-être à travers les revirements, les accusations abruptes et les hésitations, découvrira-t-on le problème moral posé aux anciens résistants devant la défaillance de l’un des leurs.

N. O. – En désignant Hardy, qui est le coupable traditionnel, ne simplifiez-vous pas ce qui reste un mystère? N’est-ce pas, chez vous, le réflexe d’un «homme de Londres» qui a joué contre un résistant métropolitain? Les nouveaux ouvrages vous donnent tort car il y a d’autres coupables possibles, ou peut-être même n’y en a-t-il aucun si l’on se rallie à la thèse de l’imprudence ou d’un hasard malheureux. N’avez-vous pas peur de vous retrouver seul à défendre une thèse qui serait devenue fragile?

D. Cordier. – D’abord, même si j’étais seul (ce qui est loin d’être le cas), cela ne voudrait pas dire que j’ai tort. Ensuite, j’ai exposé dans mon livre les accusations les plus marquantes qui se multiplient depuis cinquante ans désignant des coupables de rechange parmi lesquels on retrouve pêle-mêle: de Gaulle, Passy, Frenay, Aubry, Bénouville, Aubrac, Lydie Bastien, Serreulles, Moulin lui-même, etc. Face au foisonnement des témoignages contradictoires et aux hypothèses calomnieuses qui ont l’avantage de flatter les fantasmes policiers des lecteurs, l’historien doit s’appuyer avant tout sur les documents contemporains de l’époque, même s’ils sont en petit nombre.

Dans l’ordre chronologique, il en existe trois: le bordereau établi par le convoyeur des wagons-lits du 8 juin 1943, le rapport Kaltenbrunner du 29 juin et le rapport Flora du 19 juillet. Ces deux derniers sont des rapports allemands qui, à l’époque, furent récusés par l’avocat de Hardy qui les qualifia de faux, refusant qu’un résistant puisse être condamné grâce aux accusations des nazis qui le persécutaient. Ces nobles sentiments firent acquitter Hardy.

Mais les nazis, en dépit de leurs crimes, peuvent parfois dire la vérité. C’est pourquoi, aujourd’hui personne ne prétend plus que les rapports allemands soient des faux, puisque ce sont des compte-rendus administratifs. Malgré cela, beaucoup de chercheurs, dont Henri Noguères, les ont rejeté à cause du nombre d’erreurs de détail (date, noms, pseudos, etc.) qu’ils recensaient. La prudence dans l’utilisation et le rejet de passages erronés des pièces d’archives font partie de la critique externe des documents et n’ont jamais disqualifié totalement une pièce dans la mesure où l’on peut vérifier l’exactitude des autres parties. C’est pourquoi, en dépit de ses défauts, le rapport Kaltenbrunner du 29 juin est le plus complet car, bien que rédigé à Berlin huit jours après la tragédie, il est probablement démarqué d’un rapport de Barbie, peut-être le premier.

Afin de permettre au lecteur d’aujourd’hui d’évaluer son importance, je dois rappeler ce que les résistants connaissaient de cette affaire lors de la découverte du rapport Flora en 1944: à l’exception des hommes de Combat, qui prirent la défense de Hardy, celui-ci fut immédiatement soupçonné par l’ensemble des résistants. Parce qu’il avait rendez-vous à Paris avec le général Delestraint, qui avait été arrêté, tout le monde s’étonnait que Hardy fut libre: avait-il dénoncé Delestraint? Ou les Allemands, l’ayant arrêté, l’avaient-ils libéré après l’avoir «retourné»? Sa présence imprévue à Caluire et son évasion trop facile confirmèrent immédiatement les soupçons. Et lorsque, après avoir été repris par les Allemands après Caluire, il s’évada une seconde fois de l’hôpital, les soupçons se transformèrent en certitude.

Pourtant, durant ces années-là (1943 à 1947), Hardy, même confronté aux documents, nia tout en bloc, affirmant que, n’ayant jamais été arrêté par les Allemands, il ne pouvait avoir «donné» Caluire, ce qui lui permit d’être acquitté une première fois. Or la découverte d’un document français irréfutable retrouvé dans les archives des wagons-lits et prouvant son arrestation à Chalon dans la nuit du 8 au 9 juin 1943 l’obligea à confesser son mensonge.

Du coup, le rapport Kaltenbrunner, retrouvé entre-temps, devait être lu avec un nouveau regard. Que disait-il? D’abord, il expliquait ce que tout le monde ignorait à l’époque: comment la Gestapo avait découvert le rendez-vous du 9 juin, à Paris, entre Hardy et le général. Comment elle arrêta Delestraint, l’interrogea, découvrit son identité et son rôle à la tête de l’Armée secrète. Ce document, tant décrié, permettait donc en premier lieu d’innocenter Hardy de l’arrestation de Deslestraint, dont tout le monde le croyait coupable. Ensuite, le rapport expliquait en détail comment, par un hasard fatal, Hardy, qui se rendait à Paris, s’était trouvé dans le même wagon que la Gestapo et avait été arrêté. Comment il fut interrogé et accepta de travailler pour elle.

Enfin, les Allemands révélaient que, grâce à «une mise en scène», Hardy les avait conduits à Caluire. Etait-ce la vérité ? Que la Gestapo révèle la vérité sur deux faits inconnus des résistants ne signifie pas, bien entendu, que le troisième soit exact. Cependant, les évasions coup sur coup de Hardy, d’abord à Caluire puis de l’hôpital, confirment à mes yeux la fragilité de ses dénégations.

N. O. – Donc, pour vous, c’est Hardy le coupable?

D. Cordier. – En m’obligeant à répondre par oui ou non, votre question ignore la démarche prudente de mon argumentation. Mais je ne me dégonflerai pas et je vous répondrai oui. J’ajoute aussitôt que si j’étais choisi aujourd’hui, cinquante ans après, pour participer au jury d’un tribunal qui rouvre son procès je refuserais.

René Hardy, comme les autres résistants, a été un de nos vaillants camarades de lutte. Il a eu la malchance de tomber entre les mains de la Gestapo et de «craquer». Mais je suis sûr qu’il n’est pas un seul résistant digne de ce nom qui, ayant eu la chance de ne jamais être arrêté, ne s’interroge avec angoisse, même cinquante ans après: qu’aurais-je fait à la place de Hardy ?

A l’époque, si j’avais eu l’ordre de l’abattre, je l’aurais exécuté sans état d’âme car la Résistance, dans sa vulnérabilité, devait se défendre contre tout danger potentiel. Cela valait bien la peau d’un innocent si l’on se trompait! Mais après la Libération, il ne s’agissait plus de survie mais de justice et devant une telle responsabilité morale, je perds courage.

N. O. – La tragédie de Caluire n’a pas protégé Moulin de la calomnie. Comment expliquez-vous que ce martyr dont personne ne contexte l’héroïsme demeure, cinquante ans après, au centre de toutes les polémiques?

D. Cordier. – C’est le statut de Moulin dans l’histoire de France qui l’explique à mes yeux. Il est le héros d’une guerre civile à la fois patriotique et politique dont une extrême minorité de citoyens (300000 environ sur 40 millions d’habitants) sauva l’honneur de la France. Sauf en août 1944, pour s’égosiller sur les Champs-Elysées, la Résistance ne mobilisa pas tous les Français dans les tréfonds de leur conscience comme durant la guerre de 1914-1918. Elle ne fut jamais une cause nationale. Il y a une distance incommensurable entre la désignation de Moulin comme symbole justifié du martyre et des martyrs de la Résistance au Panthéon et la volonté de De Gaulle de l’imposer comme héros national au culte d’un peuple: parce que les Français ne peuvent s’identifier à cet homme puisqu’ils n’ont jamais été résistants.

A cette ambiguïté, s’ajoute le paradoxe de l’engagement de Moulin. Cet homme de gauche du Front populaire devint «gaulliste». Cette adhésion maintient à son égard une réserve tant des hommes de gauche qui ne se reconnaissaient pas dans cette adhésion (réprouvée par beaucoup d’entre eux), que des hommes de droite qui, en dépit de l’admiration du Général pour son représentant, n’ont rien perdu de leur prévention à l’égard d’un adversaire politique. Quant aux chefs de la Résistance, ils n’ont jamais accepté que ce soit un homme seul, et non un fondateur de mouvement, qui représente la Résistance au Panthéon. Aussi vécurent-ils comme une provocation que l’homme qui les enchaîna à de Gaulle ait été choisi pour symboliser leur martyre, et non un de ceux qui, au contraire, revendiquèrent contre le Général l’identité de la Résistance crucifiée.

Enfin, il ne faut pas oublier que pour les attentistes, les maréchalistes, les vichystes, les giraudistes, les collaborateurs et leurs épigones (cela fait, aujourd’hui encore, beaucoup de monde), Moulin n’est qu’un traître. Pour eux, il a trahi doublement la France car, en tant que fonctionnaire d’autorité, il se devait de demeurer, dans le malheur, au service de l’«Etat français» au lieu de le combattre. Mais à leurs yeux, en tant que citoyen, il a également trahi en choisissant de saboter la politique de collaboration prônée par Pétain pour préserver les intérêts et l’avenir de la France!

Si l’on ajoute à cette énumération déjà lourde que déshonorer Moulin, c’est déconsidérer indirectement et sans risque la Résistance et de Gaulle, on comprendra que la coalition des rancœurs et des haines cherchera toujours à le détruire. En le calomniant, elle combat les valeurs de la Résistance qui sont celles des droits de l’homme et qui, en dépit de ses vicissitudes, demeure à jamais la dernière page glorieuse et poignante de l’histoire de France.

(*) Qui paraît cette semaine aux éditions Gallimard, 1000p., 195F.

(**) «Jean Moulin, l’inconnu du Panthéon», par Daniel Cordier.Editions Jean-Claude Lattès.Tome 1: « Une ambition pour la République, 1889-1936» (1989).Tome 2 : «Le choix d’un destin, 1936-1940» (1989).Tome3: «De Gaulle, capitale de la Résistance, 1940-1942» (1993).

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