L'ex-chef des RG Yves Bertrand est mort à son domicile

Publié le par Le Figaro Jean-Marc Leclerc

L'ancien chef des Renseignements généraux des années Mitterrand-Chirac a été retrouvé mort à son domicile. Pour l'opinion, ce policier de 69 ans était l'homme des carnets secrets découverts dans l'affaire Clearstream.

L'ex-chef des RG Yves Bertrand est mort à son domicile

«Ils ont assassiné les RG.» Yves Bertrand aura défendu jusqu'au bout une certaine police qui a pris fin avec la réforme du Renseignement de Nicolas Sarkozy. Ce commissaire, qui présida aux destinées des «grandes oreilles» durant tant d'années (de 1988 à 2004), a été retrouvé mort à son domicile parisien, lundi. Il avait défrayé la chronique en 2008, après la découverte, lors d'une perquisition chez lui, de carnets secrets, cahiers à spirale griffonnés, où il consignait, au temps de sa splendeur, tous les potins de la République. Il s'éteint à 69 ans.

«Crise cardiaque?», comme le confient d'anciens collègues. «Lent suicide?», comme l'évoquent d'autres policiers. Ceux qui ont gardé le fil avec ce haut fonctionnaire savent que l'affaire des carnets a constitué le point d'orgue d'une sorte de descente aux enfers pour ce policier chevronné, qui a fini par sombrer dans le whisky et la déprime. Il avait l'art de se faire des ennemis puissants, à commencer par Nicolas Sarkozy. L'ex-président se méfiait de lui comme de la peste. Et pour cause: Yves Bertrand avait fait allégeance à Dominique de Villepin, dont il était devenu une sorte de confident. Sa carrière se fit dans le sillage de Jacques Chirac et de l'ancien préfet Philippe Massoni.

Le passé trotskiste de Jospin

Hormis Jean-Pierre Chevènement, la gauche ne le portait pas dans son cœur. Lionel Jospin voyait en lui «un amateur de basse police». Mais peut-on reprocher à un patron de la police politique d'avoir pointé du doigt le passé trotskiste de l'ancien premier ministre? De Jospin, Bertrand disait: «Il a chez lui une froideur, une capacité de calcul et même de duplicité, comme j'en ai rarement vu…»

Yves Bertrand traitait ses «sources» personnellement. Il aimait à les «cuisiner» à l'hôtel-restaurant Regina, rue de Rivoli, payant toujours en liquide à l'issue d'un repas fin. Son portefeuille contenait une liasse de gros billets, où il puisait pour payer l'addition. L'argent secret des frais de police coulait à flots aux RG, du temps de sa splendeur.

Ce vieux renard avait la dent dure. Pour lui, la fin justifiait les moyens. Il faut se remémorer l'émoi à gauche, quand l'un de ses agents fut surpris à espionner le congrès du PS. L'affaire a conduit à ce que les RG soient écartés du suivi de la politique pour se concentrer sur le fait social. C'est encore à Yves Bertrand que l'on doit le suivi policier des mouvements de défense des sans-papiers et de tout ce que le pays contait de contestataires et autres pétitionnaires, plus ou moins infiltrés par l'extrême gauche.

Des rapports filtrent opportunément

L'extrême droite aussi mobilisait ses services et avait droit à des rapports confidentiels très fouillés, dont les conclusions filtraient opportunément, comme tant d'autres notes et «blancs», dans les colonnes d'un journal satirique bien connu. Mais aussi dans d'autres supports de presse. Car l'ex-patron des RG ne pratiquait pas l'exclusive.

La pédophilie entrait-elle dans le champ d'étude des RG? Dans son livre avec Éric Branca, Yves Bertrand suggérait, en 2007, que certaines personnalités étaient passées entre les mailles du filet. «Le pouvoir, déclarait-il, préfère garder pour lui ce qu'il tient comme une arme suprême qu'il se réserve le droit de dégainer au moment le plus favorable.» Des propos lourds, édifiants, lorsque l'on sait combien des hommes politiques ont tremblé, à gauche comme à droite, au moment où éclata le scandale des parties fines avec des mineurs au Maroc, révélé par Luc Ferry.

D'Action directe aux islamistes

Combien de personnes Yves Bertrand tenait-il par ses dossiers? Sa mémoire d'éléphant et son art consommé de la formule sibylline, teintée de menaces, furent sans doute le secret de sa longévité administrative. Mais on ne saurait toutefois réduire son rôle à celui de mouchard de la République. Il faut lire ses souvenirs dans le livre-entretien du journaliste Éric Branca (Je ne sais rien… mais je dirai (presque) tout, chez Plon) pour saisir toute la complexité du personnage.

«Les RG sont les yeux et les oreilles du gouvernement, ils doivent lui fournir des renseignements de qualité», plaidait-il. En matière d'antiterrorisme, son action, épaulée par Bernard Squarcini, fut décisive. D'abord, contre les poseurs de bombe d'Action directe. Ensuite, contre les terrorismes corse, basque et islamiste.

Il servit tous les régimes

Né en 1944 à Grasse (Alpes-Maritimes), il était devenu commissaire de police après sa licence en droit, en 1968. Plongé d'emblée dans le bain de la fronde sociale et politique. En 1992, il devenait chef du service central des Renseignements généraux à la Direction générale de la police nationale et, trois ans plus tard, directeur des services actifs de la police nationale, directeur central des RG.

Il servit tous les régimes. De 1999 à 2001, il fut ainsi directeur du cabinet du directeur général de la police nationale, Patrice Bergougnoux, considéré alors comme un apparatchik du PS. On le disait aussi très proche de Bernard Boucault, l'actuel préfet de police de Paris. En 2002, il a choisi Chirac. Mais l'histoire a servi Sarkozy en 2007. Ce fut le début de la fin pour le vieux renard des RG qui disparaît dans l'oubli de tous ou presque. Lui se considérait comme la victime d'une diabolisation.

Publié dans Articles de Presse

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