L'ombre d'un nazi devant les assises

Publié le par Libération David Dufresne

Aloïs Brunner devrait être jugé l'année prochaine à Paris

L'ombre d'un nazi devant les assises

Il fut un nazi de la première heure, encarté dès 1931. Il fut l'adjoint d'Eichmann et directement impliqué dans la déportation de plus de 120 000 juifs, au gré de ses postes en Autriche, à Berlin, à Salonique, à Drancy ou en Slovaquie. En 1987, dans une interview accordée au Chicago Sun Times, l'homme se montrait comme il fut  : un nazi. Sans remords. «Les juifs exterminés ont mérité de mourir. Ce sont des enfants du démon et des déchets humains. Je n'ai aucun regret et je le ferais encore.» Il y a quelques jours, le parquet de Paris a requis contre Aloïs Brunner son renvoi devant la cour d'assises (Lire Libération d'hier). Poursuivi pour crimes contre l'humanité, Brunner pourrait être jugé l'an prochain. A Paris, à quelques kilomètres de Drancy. Un procès qui mettrait alors un terme à douze ans d'instruction. Mais un procès par contumace, sans l'intéressé. Parce que supposé mort. Ou bien caché.

«Yeux gris vert». C'était le 20 juin 1943. Aloïs Brunner visite le camp de Drancy (Seine-Saint-Denis) pour la première fois. Il est l'envoyé d'Eichmann, excédé par le ralentissement des déportations. Fanny Selgoh, 18 ans, se tient à la fenêtre du 4e étage de l'escalier 14. Elle se souvient de «ce jour-là», de la consigne de «ne pas sortir des blocs». «Nous regardions Brunner inspecter les lieux. Par jeu, j'ai envoyé de l'eau à mes camarades du 1er étage. Et Brunner a dit  : "Elles ont bien raison de rire, ça va bientôt finir.» Trois jours plus tard, Fanny Selgoh sera déportée sous la matricule 46571 à Auschwitz-Birkenau. A Drancy, à une autre fenêtre, il y a Donna Corte-Bahsi. Qui se souvient de la table dressée au centre du camp par Brunner. Des deux mille interrogatoires menés personnellement par le SS. De la vie du camp «qui a complètement changé», des colis interceptés, des visites suspendues.

Et des «yeux gris vert» de Brunner que Donna Corte-Bahsi fixait lors de l'interrogatoire, à la table, «pour l'affronter et surmonter ma peur». Ou du même ramassant une pierre et la jetant sur un interné, sans raison  : «Comme un jeu sadique, comme il ne l'aurait pas fait pour un animal.» C'était Drancy le camp. Drancy sous la coupe de Brunner, flanqué de ses SS autrichiens, et des gendarmes français affectés à la surveillance extérieure du camp. Un Brunner qui pousse la cruauté jusqu'à améliorer le quotidien pour mieux piéger ses prisonniers. Affichage de menus, échange de francs français en zlotys polonais pour faire croire aux futurs déportés à une installation facile à Auschwitz, peintures refaites et même plantation de pelouse ­ celle-là même qui orne aujourd'hui encore le camp de Drancy devenu cité HLM. En un an, ils seront environ 25 000 à 30 000 juifs à être déportés depuis Drancy par Aloïs Brunner.

Et à vivre, comme le rappelle Marcel Eskenazi, président de l'Amicale des anciens internés, déportés et familles du camp de Drancy, «sous la terreur, les coups et la torture». «Futurs terroristes». Puis c'est le 21 juillet 1944, qui vaut aujourd'hui au SS-Hauptsturmführer d'être poursuivi  : il rafle 241 juifs dans une demi-douzaine de centres d'enfance de la région parisienne. Dix jours plus loin, tous partiront par wagons plombés à Auschwitz. Deux cents de ces prétendus «futurs terroristes», enlevés parfois dans des pouponnières, n'en reviendront pas. Ensuite, c'est le départ de Brunner, le 17 août 1944, pour un autre camp. Pour d'autres morts  : 13 000 juifs du camp de Sered (Slovaquie). Puis la traque. En 1946, on croit Brunner en Allemagne. La France lance un premier mandat d'amener. En vain. C'est alors qu'en 1954, puis en 1956, le nazi est condamné à la peine de mort par contumace, à Marseille puis à Paris. Pour son rôle en France, mais pas pour les enfants déportés du 31 juillet. Qui ont été oubliés dans l'acte d'accusation. Faute d'être retrouvé, Aloïs Brunner est amnistié vingt ans plus tard. Dans les années 50, le Sdece le localise à Damas. Au tournant des années 60, le service le soupçonne de fournir des armes au FLN et de s'être vu confier par les autorités syriennes quelques tâches de sécurité.

A son tour, le gouvernement allemand demande son extradition. Mais rien. Brunner vit sous bonne garde. En 1977, un diplomate français révèle qu'il joue les conseillers auprès du fondateur des services de sécurité syriens. Toujours rien. Sauf un attentat, au colis piégé, qui lui arrache un oeil et une main. Expulsion. Entrent alors en scène les Klarsfeld, avocats et chasseurs de nazis. Ça fait des années qu'ils pistent Brunner. Qu'ils dressent, aussi, la liste des enfants qu'il a raflés le 21 juillet 1944. Qu'ils retrouvent leurs photos, recueillent des témoignages. En 1982, Serge Klarsfeld tente le tout pour le tout. Il se rend en Syrie. Mais c'est l'expulsion. Serge et Beate Klarsfeld le seront quatre fois dans les années 80 et 90. C'est alors qu'à Lyon, en 1987, un autre dirigeant nazi est condamné. Klaus Barbie tombe notamment pour les enfants d'Izieu. Pour Serge Klarsfeld, la victoire est double. Sur le modèle de Barbie, qui fut déjà condamné par la France, mais pas sur la rafle d'Izieu, l'avocat peut porter plainte contre Brunner. A propos des enfants enlevés le 21 juillet 1944. En termes juridiques, on appelle cela un «fait nouveau». L'instruction, menée successivement par les juges Grellier, Getti et Stéphan, démarre.

Elle sera, selon Serge Klarsfeld, «ralentie par l'espoir d'une coopération de la Syrie». Mais rien n'y fera. Ni les manifestations ni les discussions de Président à Président, de Chirac à Hafez el-Hassad. Pourtant, les juges ne lésinent pas. Comme Hervé Stéphan, qui multiplie les commissions rogatoires internationales. Envoie les gendarmes explorer toutes les pistes  : Argentine, Uruguay -­ qui ne donnent rien. Ou se rend lui-même en Espagne, en 1995, entendre un ancien général de la Wehrmacht et ami de Brunner, Otto Remer. Qui lui confirme finalement que l'ancien de Drancy vit bien en Syrie. C'est que personne ne croit vraiment aux rumeurs de la mort de Brunner, qui serait survenue en 1992 et qui n'a jamais été confirmée par sa fille. Impossible, par exemple, pour le magistrat d'aller vérifier sur place si Aloïs Brunner, alias Georg Fisher, vit bien au 7, rue Georges-Haddad, comme l'affirment plusieurs témoins. Si des obsèques chrétiennes ont bien été célébrées pour lui, ou encore dans quel cimetière l'ancien SS serait enterré. Fin juillet, l'instruction est close. Le parquet peut requérir. Et pour Serge Klarsfeld, la tenue du «dernier procès d'un criminel nazi», même par contumace, est un soulagement. Enorme. Aujourd'hui, Aloïs Brunner aurait 87 ans.

Publié dans Articles de Presse

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