La chute des seigneurs

Publié le par Rodney42

JournalLe Point publié le 21/05/1999 à 18:39 par Henri Bainvol

Isser HarelLes mythes ont la vie dure. Certains continuent à voir partout la main du Mossad. Même dans l'affaire Monica Lewinsky. Un livre récent du Britannique Gordon Thomas ne soutient-il pas que des agents des services secrets israéliens avaient enregistré les conversations téléphoniques entre le président Clinton et Monica Lewinsky ? Et, toujours selon cet ouvrage, les responsables israéliens auraient envisagé d'exercer une sorte de chantage sur le président américain : user de ces enregistrements pour échapper à des pressions politiques.

Tout cela a bien sûr été démenti à Jérusalem. Il n'en reste pas moins qu'une nouvelle fois le mythe du Mossad tentaculaire et tout-puissant renaissait de ses cendres. Il se réincarnait en l'occurrence dans la peau d'un mystérieux agent secret qui a déjà fait parler de lui, à plusieurs reprises ces dernières années : un certain Mega - ce serait son nom de code - qui se dissimulerait à la Maison-Blanche dans l'entourage du président Clinton.

Pure fiction ? La réputation du Mossad n'est certes pas usurpée. La liste des exploits de ses agents appartient désormais à l'histoire mondiale des services secrets : l'obtention en 1956 de l'introuvable rapport Khrouchtchev sur les crimes du stalinisme ; la capture en 1960, en Argentine, du criminel de guerre nazi Adolf Eichmann ; ou encore quinze ans plus tard l'opération Entebbe - via le Kenya - de sauvetage des otages de l'avion d'Air France...

Ce sont là quelques-uns des exemples les plus célèbres. Toutefois, cette série de succès ne signifie pas que, pendant « l'âge d'or » du Mossad - les années 50 à 70 -, les services secrets israéliens étaient infaillibles. Ils ont certes longtemps eu à leur tête un « homme de fer » connu pour sa méticulosité et sa rigueur : Isser Harel. Cependant, des échecs ont également entaché cette période glorieuse. Le plus retentissant : l'affaire de Lillehamer, du nom d'une localité norvégienne où, en 1973, un garçon de café marocain, un certain Ahmed Bouchikhi, fut assassiné par des agents du Mossad. Le problème est qu'il y eut erreur sur la personne. La victime avait été prise pour un des responsables palestiniens de l'attentat contre les athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich, en 1972.

En apparence, cet échec n'est rien par rapport aux fiascos et aux bavures en cascade que vient de connaître le Mossad. En apparence, car il faut bien reconnaître que les temps ont changé. Difficile aujourd'hui - en Israël comme ailleurs - d'échapper aux regards des médias. Il n'est plus possible, comme il y a vingt ou trente ans, d'étouffer les échecs et les scandales. Témoin de cette évolution : le nom du chef du Mossad n'est plus tenu secret depuis quelques années. Ainsi, l'actuel numéro un se nomme Ephraïm Halévy. Il a succédé l'année dernière à Dany Yatom à la suite des lamentables bavures qui ont marqué l'année 1998.

Cela a commencé par la mise aux arrêts de Yehuda Gil, un vétéran du service qui forgeait de toutes pièces des rapports alarmistes d'un imaginaire informateur syrien haut placé. (Yehuda Gil vient d'être condamné à cinq ans de prison.) Cela s'est poursuivi, en février, avec la capture à Berne de cinq agents chargés d'installer des appareils d'écoute téléphonique au domicile d'un responsable du Hamas. Mais le point culminant a été l'attentat manqué en plein centre d'Amman contre un des dirigeants du Hamas, Khaled Mechaal... Et il faut encore ajouter l'arrestation en décembre, à Chypre, de deux agents qui filmaient une base militaire.

Faut-il en conclure que le Mossad est « perverti » et « encroûté dans de mauvaises habitudes », comme l'affirmait dès 1990 un ancien du service, Victor Ostrovsky, dans un ouvrage d'autant plus retentissant que tout avait été fait pour empêcher sa publication ?

Sans partager cette thèse, bien des experts estiment que le Mossad a sans doute eu trop tendance ces dernières années à se reposer sur ses lauriers. Toutefois, sa légende est encore vivace. Non seulement certains voient toujours le Mossad tirer partout les ficelles. Mais encore les agents secrets israéliens à la retraite continuent à trouver facilement de nouveaux employeurs à l'étranger.

Publié dans Articles de Presse

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