Le Paradis du diable

Publié le par Rodney42

JournalLe Point publié le 29/10/1999 à 14:39 par Christian Millau

La foi du siècleDieu, que la vie était belle aux Solovki ! Ils respiraient la santé, les « gentils membres » du club de vacances lancé par Lénine. Entre les parties d'échecs et les spectacles auxquels de jolies filles fardées applaudissaient de bon coeur, ils n'avaient pas le temps de s'ennuyer. Et la soupe ? Excellente, mon commandant. On en mangerait.

Telle a été la vision idyllique du père de tous les goulags, rapportée par « La foi du siècle » (1). Patrick Barberis et l'ancien trotskiste Patrick Rotman, réalisateurs de cette fresque du communisme, dénoncent avec assez de force « l'un des systèmes les plus sanglants de l'Histoire » pour qu'on écarte toute tentation de manipulation. Mais pourquoi se montrer aussi peu loquace quant à l'origine infâme de ce film dont on dit seulement qu'« il fut tourné aux îles Solovki » ?

Toute ambiguïté aurait été écartée si l'on avait précisé ce « détail » : ce fut une équipe de la terrible Guépéou, dirigée par un nommé Arkhangelski, qui, durant l'été 1928, mit en scène et filma ce formidable mensonge. De la première à la dernière image, un florilège de truquages, comme plus tard les nazis en fabriqueront dans leurs camps. Un coup de la Guépéou, l'orchestre expert en valse viennoise expédié aux Solovki, qui avait aussi récupéré sur des « contre-révolutionnaires » fusillées à Moscou les robes distribuées aux déportées - en fait, des prostituées offertes à la consommation des gardes rouges.

Le mois dernier, je me trouvais aux Solovki. L'archipel des Solovki, disséqué par Soljenitsyne et révélé, avant lui, dans les années 20 et 30, par des témoins échappés de l'enfer. Un homme n'eut pas cette chance. Il s'appelait Savely Griegorevich Mazur. C'était mon grand-père russe. Je lui devais ce voyage, tout à la fois d'enquête et de pèlerinage.

Après quarante-cinq minutes de vol à bord d'un zinc à l'avenir incertain qui m'avait cueilli à Arkhangelsk, je m'étais posé sous le couvercle noir d'un ciel qui écrasait l'île blottie, frileuse, sur le grand vide de la mer Blanche. Puis, d'un coup, le voile s'était déchiré et un paradis avait surgi dans la lumière irréelle de l'été indien et le flamboiement de la forêt. Au-dessus du chapelet de lacs translucides se dressait un jouet qu'on aurait dit fabriqué par une race de géants fabuleux : le formidable monastère du temps d'Ivan le Terrible, élevant vers le soleil ses murailles cyclopéennes, ses tours rondes et ses bulbes dorés. Une image du paradis. Oui, mais quel paradis...

Le Paradis du diable, où, de 1923 à 1939, intellectuels, bourgeois, paysans, prolétaires, ex-officiers du tsar, socialistes, juifs, vieillards et enfants connurent l'inconnaissable et l'indicible. Aux Solovki et dans ses métastases de la Carinthie soviétique, la Guépéou avait dénombré 662 257 détenus en 1930. Cet hiver-là, 72 000 avaient péri. Le typhus, la malnutrition (400 grammes de pain et un bol de liquide où flottent des rogatons), le froid (- 40°C avec des chaussons en écorce), les seize heures par jour consacrées à l'abattage des arbres, les automutilations, la folie, les punitions par les moustiques (ligoté nu, jusqu'à ce que le corps ne soit plus qu'une plaie), par la perche (en équilibre, à croupetons, de 4 heures du matin à 9 heures du soir) ou par l'« isolateur » (un trou dans le sol gelé) : Solovki a collectionné toutes les figures imaginables de la danse de mort.

Un Golgotha de 375 marches

Au-dessus de la forêt somptueuse et des clairières tapissées de champignons et de baies sauvages, j'ai grimpé au sommet du mont Sekirni. Les déportés l'appelaient « notre Golgotha ». L'escalier est toujours là, avec ses 375 marches dévalant à pic. Une grosse pierre dans les bras, le condamné descendait et remontait jusqu'à l'agonie. Un garde, alors, le poussait et, en bas, un autre le jetait dans le marais, mort ou encore vivant.

A Moscou, j'ai rencontré un des trois derniers survivants des Solovki. Il se souvenait d'un mot d'ordre bolchevique : « D'une main de fer, acculons l'humanité au bonheur. »


Publié dans Articles de Presse

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