Les années de guerre - Partie 3

Publié le par L'Express - Stavridès Yves

JournalL'Express publié le 22/07/1999 par Stavridès Yves

Chaque semaine, jusqu'au 19 août, le plus célèbre et secret des marchands d'art se confie à L'Express. En exclusivité

J'ai traversé toute la guerre avec un tableau dans ma poche. Il m'aura suivi jusqu'à New York. Il s'agissait d'un panneau de la taille d'une boîte de cigares: une petite chose de Seurat, qui représente une vespasienne. A l'âge de 5 ans, j'avais accompagné mon père chez Lucie Cousturier, peintre pointilliste et vieille amie de Seurat. Elle possédait La Grande Jatte, qui est aujourd'hui à Chicago. Nous étions venus chez elle pour voir cette merveilleuse Grande Jatte. Dans son appartement, la toile touchait le sol et le plafond. Mon père pouvait l'acheter. Il ne l'a pas fait, et il a eu bien tort. Ce jour-là, Lucie Cousturier m'a dit: «Et le petit, qu'est-ce qui l'intéresse?» Le petit a fait savoir que La Vespasienne lui plaisait bien. Ce fut mon premier achat. Quand la guerre a éclaté, je me suis marié. Ensuite, j'ai pris mon paquetage, mon Seurat et la direction de Bitche... La ligne Maginot... La Moselle... La forteresse se situait à l'est de la ville. C'était la Drôle de guerre. Nous étions là à attendre. Nous attendions quoi? Rien... Nous étions comme des rats dans une crevasse. L'eau suintait le long des murs, coulait des plafonds... L'humidité... Les cris... Les bagarres... Il y avait de quoi pleurer. Quand je touchais le fond, je sortais mon petit tableau de ma poche et je le regardais... Il me procurait du plaisir et beaucoup de réconfort.

Il m'a suivi au Val-de-Grâce, en avril 1940, où la tuberculose m'a envoyé. En juin, il m'a accompagné sur les routes d'Espagne, avec ma femme, enceinte, et mon chien Mandy. A l'entrée de Burgos, nous serons arrêtés par les miliciens espagnols. C'est le seul moment où le Seurat m'a quitté: j'ai juste eu le temps de le cacher sous le siège de la Simca bleue. Ils nous ont alors jetés en cellule. Le directeur de la prison m'avouera: «Les ordres viennent de Madrid, et même directement de Franco. Votre père était un grand ami de la République espagnole, n'est-ce pas?» Il faisait allusion au transfert rocambolesque des collections du Prado vers Genève. Un Comité international pour la sauvegarde des trésors espagnols s'était chargé de l'opération. Une liste des «membres» existait bel et bien, et Franco l'avait. Le nom de mon père y figurait en bonne place, avec Picasso et toute la bande. [...]

Au bout de trois semaines, j'ai récupéré le tableau et la Simca. Un ordre est arrivé de nous reconduire en France et de nous livrer aux Allemands... A la frontière, un douanier français les a devancés. Avec un naturel confondant, il nous a fait passer pour des frontaliers et nous a sauvé la vie. Après la guerre, j'essaierai - en vain - de retrouver cet homme dont je n'oublierai jamais le visage... [...]

J'ai retrouvé mes parents et ma petite soeur Miriam à Pau. Nous avons alors pris la route d'Aix-en-Provence pour arriver à l'hôtel du Roi-René, je crois, vers le 25 juillet. L'hôtel grouillait d'Allemands. Il y avait là l'état-major de la Luftwaffe. Il y avait même le feldmarschall Milch, le bras droit de Goering. Leurs avions occupaient l'aéroport de Marignane.

Nous allons rester six mois à l'hôtel du Roi-René. [...] Cet été-là, une seule information est parvenue jusqu'à nous: en juillet, Vichy nous a retiré la nationalité française. Une véritable insulte à mon grand-père. A un homme qui avait renoncé à sa propre famille pour l'amour de son pays... Quelle traîtrise!... Heureusement qu'il n'a pas vu ça! Heureusement! Moi, j'étais écoeuré, mais j'avais surtout honte pour ces gens-là...

nos passeports ne valaient plus rien. Nous n'étions plus des Français, et nous ne pouvions plus quitter le pays. Pour partir, il fallait des visas de sortie. Et les visas de sortie, c'était Vichy. J'ai été à Vichy, où j'avais rendez-vous avec quelqu'un que mon père avait dû voir deux fois dans sa vie. Il s'appelait Stora. Roger Stora. Il était le secrétaire de Pierre Laval depuis vingt ans. Il était aussi le cousin par alliance de ma mère. Il était très exactement le cousin du mari d'une des soeurs de ma mère. Il m'a fait les papiers en dix minutes.

Nous avons quitté la France en janvier 1941. [...]

[Avant de parler de la «guerre à New York», Daniel Wildenstein s'attarde longuement sur la vie de leur galerie parisienne sous l'Occupation. Il commente d'abord un rapport effectué après la guerre par Raymond Rosenmark, l'avocat de son père. Puis il entre dans le vif du sujet.]

Les nazis ont très vite occupé les bureaux vides de la maison. Tous les grands voleurs étaient là. Les agents de l'ERR (1). Bruno Lohse, le conservateur de Goering. Karl Haberstock, le marchand attitré du Dr Posse (2). Il y en avait sûrement d'autres encore...

Nous avions laissé des tableaux, ici. Une partie du stock était toujours sur place. Comme le souligne Rosenmark, il y a eu très peu de ventes. Pourquoi? Pour une raison simple: l'essentiel des chefs-d'oeuvre avait déjà été volé. Par ailleurs, Roger Dequoy a essayé de limiter les dégâts en s'appuyant sur Haberstock. Je dis bien essayé. En effet, nous avions aussi des toiles magnifiques entreposées avec les collections du Louvre au château de Sourches. L'ERR s'apprêtait à les prendre, mais elles ont été soustraites par Haberstock, qui ne s'est d'ailleurs pas gêné: au passage, il s'est plus que servi... Haberstock et Dequoy se connaissaient depuis les années 30. Dans la discrétion, ce marchand allemand avait monté une affaire à Londres. Dequoy, qui y dirigeait notre maison, lui avait alors donné un coup de main. A cette époque, Haberstock lui avait confié les titres de sa société et quelques papiers... Donc, Dequoy le tenait. Il le tenait vraiment. Et il l'a fait chanter, tout nazi qu'il était. Il avait de quoi le faire fusiller par les Allemands. C'est comme ça qu'il a tenté de préserver une toute petite partie du stock: ces quelques toiles de Sourches. Mais la question que je me pose est la suivante: l'a-t-il fait pour nous ou pour lui? Sur ses motivations réelles, je ne partage pas la théorie de mon père et de Me Rosenmark. Quand on a été aussi tordu (3) qu'il l'a été avant que mon père ne l'engage, je me dis qu'on peut le rester... Pendant l'Occupation, Dequoy a fait des affaires avec Haberstock. Il en a fait de belles. Il s'est acheté un appartement rue Saint-Florentin, qui était superbe, et ce n'est pas avec ce que nous lui donnions à Londres qu'il avait pu se l'offrir. Dans cet appartement, il y avait de beaux meubles et des tableaux dont la plupart nous appartenaient. A la Libération, il a, certes, tout rendu, et tout de suite. A l'exception des tapisseries. Il les avait, paraît-il, confiées à un type qui ne voulait pas les rendre. Mon père s'est énervé: «Eh bien, rachetez-les!» Il a répondu qu'il n'avait plus d'argent, plus rien. Et c'est mon père qui a allongé la somme pour racheter nos tapisseries à un voleur! [...]

Avec le recul, on peut dire que nous sommes passés à deux doigts d'une catastrophe... En novembre 1940, parrainé par Dequoy, Karl Haberstock est venu voir mon père à Aix-en-Provence: cette rencontre nous vaut aujourd'hui des petits sous-entendus ignobles sur mon père, qui se régleront désormais en justice... Haberstock était venu pour lui demander ouvertement de «dénoncer les collections juives». C'est-à-dire les tableaux des clients. Au-delà du bavardage, c'était la raison affichée de sa visite.

Ce marchand allemand s'était inscrit au Parti nazi pour faire des affaires, et il ne s'en cachait pas. Il s'est montré très respectueux, en aucun cas menaçant. Il est néanmoins revenu à la charge à plusieurs reprises... Mon père, déjà, détestait les Allemands depuis sa naissance. Mais alors, là, il lui a carrément fait savoir qu'il n'en était même pas question. J'y étais. J'ai assisté à la discussion, qui a eu lieu dans le hall de l'hôtel. Maintenant, il y a une chose: toutes les réponses qu'attendait Haberstock se trouvaient à la maison, ici, à Paris. Sans le savoir, derrière nous, nous avions laissé des archives «mortelles»... Mes parents n'en ont pas fermé l'oeil de toute la guerre. Et je dois dire que moi-même j'aurais mis du temps à évacuer ce cauchemar. Comme un type qui rêve toutes les nuits que sa maison est en feu. Et cette maison, c'est le patrimoine de la France. Et il y a des gens à l'intérieur... [...]

Dans des tiroirs, au premier étage, il y avait les papiers les plus secrets de la société. Des choses étonnantes. Ce que nous appelons les «collections». Ce sont des fiches très documentées et réactualisées en permanence sur les collections particulières. Mon grand-père avait commencé ces archives au XIXe siècle. Dès qu'il allait chez un collectionneur, il prenait des notes sur les oeuvres et il les répertoriait. Mon père avait continué: ces informations sont absolument indispensables pour faire les catalogues raisonnés... C'était classé par artiste, dans de grandes enveloppes. Il y avait le descriptif du tableau. La photo, s'il avait été reproduit. Les origines. Le parcours. Le dernier propriétaire et son adresse! Entre les mains des Allemands, c'était le drame... C'était ce que Haberstock voulait savoir. Avec ça, les nazis n'avaient plus qu'à enfoncer les portes. Il est vrai que les voleurs ignoraient l'existence de ces papiers. Ils ne pouvaient pas le savoir, puisque nous étions les seuls marchands sur la place à avoir de telles archives. Mais ils auraient pu les trouver. Ils n'ont rien trouvé.

Pourquoi?

A cause de Griveau! Dès le début de l'Occupation, Mlle Griveau a tout emporté chez elle. Elle était la secrétaire de mon père. Toujours parfaite. Toujours de mauvaise humeur. C'était la plus grande emmerdeuse de la planète, mais elle se serait fait hacher menu pour papa. Pour sortir le répertoire des «collections», elle a fait plusieurs voyages. Au total, cela pesait pas loin de 500 kilos. Elle a risqué gros. Elle a risqué sa vie pour les clients et pour nous! Elle a été héroïque. Une vraie Française! Ils sont quelques-uns, ici, à avoir été plus que formidables...

Le vieux Marcel était notre maître d'hôtel. Il a caché toute l'argenterie chez lui pendant la guerre. Quand ma mère est rentrée, il lui a juste dit: «Je suis désolé, madame. Il manque un rond de serviette...»

Les magasiniers s'appelaient Raoul et Eugène. L'un habitait aux Batignolles, l'autre derrière l'église Saint-Augustin. Le jour où les Allemands sont entrés dans Paris, le magnifique Raoul et le génial Eugène ont roulé une quarantaine de chefs-d'oeuvre. Ils habitaient dans des loges de concierge que tenaient leurs épouses respectives. Ils ont glissé les tableaux sous leur lit et ils ont dormi dessus pendant quatre ans. Une simple dénonciation, et Raoul et Eugène étaient fusillés...

Il y aura enfin notre comptable, Mollard. Il a pris des risques inouïs. Mollard a menti aux Allemands tant qu'il a pu. Jusqu'au bout, il leur a justifié des choses injustifiables...

Tous les cinq avaient été engagés et formés par mon grand-père: ils haïssaient les Allemands... Ils ont été extraordinaires. De vrais patriotes. Et, pendant l'Occupation, tous ces vieux fidèles vont rester entre eux. Fermés. Wildenstein, et rien d'autre... Dequoy ignorait l'existence des «collections». Et il n'a jamais su ce qu'ils faisaient. Ils ne le connaissaient pas. Dans les années 30, Mlle Griveau lui envoyait deux lettres par semaine à Londres. Mais, là, il n'y avait aucune raison pour qu'elle lui raconte sa vie.

A la Libération, Me Rosenmark s'est occupé de Roger Dequoy. Que risquait-il? Disons trois ans de retrait de sa licence. La prison, non. Les prisons étaient trop pleines, à l'époque. Derrière, évidemment, mon père va cesser toute relation professionnelle avec lui. Il continuera néanmoins de venir à la maison. Tous les trois jours, il passait dire bonjour. Il était embarrassé.

Mon père l'a couvert, et je l'approuve, pour deux très bonnes raisons. D'abord parce que Dequoy a été spectaculaire, à Londres, en pleine crise de 1929, alors que se jouait la vie de la maison Wildenstein... Et ensuite, surtout, parce que papa l'aimait bien.

Et moi aussi!

(1) Les pillards d'Alfred Rosenberg, l'idéologue d'Adolf Hitler.
(2) Le directeur du projet de Linz: le musée Hitler.
(3) Roger Dequoy était un ancien faussaire: en 1930, il «fabriquait» et vendait des «sculptures du XVIIIe siècle». 


Publié dans Articles de Presse

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article