Les restitutions difficiles

Publié le par L'Express - Stavridès Yves

JournalL'Express publié le 29/07/1999 par Stavridès Yves

Chaque semaine, jusqu'au 19 août, le plus célèbre et secret des marchands d'art se confie à L'Express. En exclusivité

Wildenstein DanielLes Alliés ont récupéré en Allemagne et en Autriche une grande partie des oeuvres d'art volées aux juifs par les nazis. En France, le processus de restitution va durer jusqu'aux années 50, et donnera lieu à des scènes pénibles... Aux yeux de la Commission de récupération, il y aura deux poids et deux mesures. D'abord, les grands collectionneurs. A savoir les banquiers. Les industriels. Arthur Veil-Picard, le roi de l'absinthe. Pour tous ces gens-là, aucun problème. Les ministères n'ont fait preuve de générosité que pour les grands collectionneurs. Ils n'avaient qu'à se servir, et avec les compliments de la maison...

Ensuite, il y a eu les petits particuliers. Ceux qui avaient quelques tableaux chez eux avant que la guerre éclate. Ceux qui revenaient martyrisés des camps de concentration. Ils ont alors essayé de décrire comme ils pouvaient - et c'est très difficile - les oeuvres qui étaient autrefois dans leur appartement. Et, à la Commission, qu'est-ce qu'on leur répondait? On leur répondait: «Vous n'avez pas les photos? Ah, ça, c'est très embêtant...» Comme si les particuliers avaient des photos et des plaques de verre... Quand les enfants survivants avaient le vague souvenir que leurs parents avaient acheté les tableaux ou les objets chez tel marchand, ils allaient voir Georges Petit ou Boussod et Valadon, qui leur délivraient des documents comme quoi, effectivement, leur père ou leur grand-père avait acheté chez eux. Et, à la Commission, qu'est-ce qu'on leur disait? On leur disait: «Mais qu'est-ce qui nous prouve que vous ne les aviez pas revendus entre-temps?...» Ces gens-là avaient perdu leur père, leur mère, toute leur famille dans les chambres à gaz. On leur avait tout pris. Leur maison. Leurs biens. Et non seulement on leur réclamait les photos des tableaux... mais «qu'est-ce qui nous prouve que vous ne les aviez pas revendus entre-temps?»! Alors il leur fallait des témoins assermentés, des avocats, des moyens financiers qu'ils n'avaient pas: ces gens-là n'avaient plus rien! Nombre d'entre eux ont été balayés...

Face aux ministères, ils n'avaient aucune chance. L'Etat a vendu des quantités de choses incroyables qui leur appartenaient. Les oeuvres ramenées d'Allemagne ont été exposées au Jeu de paume, et ensuite avenue Rapp, dans d'immenses hangars où défilaient un millier de tableaux et d'objets à la fois. On les exposait quinze jours et on passait au millier suivant. Il fallait être là, sinon c'était réglé: on ne revoyait plus rien. Les oeuvres étaient aussitôt mises de côté pour être vendues par les Domaines. Mais il y avait quand même un petit problème: les Allemands n'avaient pas spolié que les juifs de Paris; ils avaient aussi pris quantité de tableaux aux juifs de province... Dans ces hangars, le défilé des oeuvres a duré au moins trois ans. Est-ce qu'on peut imaginer le calvaire d'un provincial pour monter à Paris - à l'époque! - tous les quinze jours et pendant trois ans! C'est scandaleux, ce qui s'est passé. C'est honteux. C'est à croire que, pour certains fonctionnaires, séquestrer les biens des juifs, c'était encore un acte patriotique.

Finalement, les grands collectionneurs et les marchands ont récupéré une grande partie de leurs collections. Aujourd'hui, ils sont très mal placés pour pleurnicher. Un peu de décence... Les petits collectionneurs sont les seuls qui ont le droit de hurler.
En revanche, après la guerre, la Commission a voulu absolument rendre des tableaux qui avaient été vendus, de plein gré et à prix d'or, aux Allemands. C'était le cas du portrait de Madame Daudet par Renoir. Léon Daudet l'avait vendu tout simplement pour de l'argent. Je me souviens que mon père, qui se débattait alors, a fait un véritable scandale à la Commission. «Vous n'avez pas à le rendre! La seule vraie place de ce tableau, c'est le Louvre!» C'est d'ailleurs là où il est aujourd'hui... Il y en avait aussi qui tentaient de ces trucs... Un célèbre marchand de vin a essayé de récupérer un Rembrandt, qu'il avait très bien vendu aux Allemands: c'est d'ailleurs Dequoy qui s'en était chargé. Un Rembrandt superbe, que mon père avait acheté à l'Ermitage. En pleine crise de 1929, nous l'avions vendu à ce marchand de vin pour le tiers du prix que nous l'avions payé. [...]

A l'arrivée, il y a des oeuvres que nous n'avons jamais revues: entre autres, celles que les Allemands avaient volées à Igny, dans la grotte souterraine du château de Marienthal. Je pense que la plupart d'entre elles ont été détruites, à l'exception de deux toiles de Boldini, que mon grand-père m'avait données pour mes 13 ans: la Danseuse espagnole et Madame Harley. A Paris, Ribbentrop s'était procuré ces deux Boldini pour les offrir au comte Ciano. Comme chacun sait, Ciano a eu des petits ennuis avec son beau-père: Mussolini l'a fait fusiller en 1944; ses biens ont été mis sous séquestre puis dispersés aux enchères. Et les Boldini avec... Au milieu des années 50, en me promenant sur la 57e Rue, j'ai vu Madame Harley dans la vitrine d'un marchand new-yorkais. Qui me l'a rendue tout de suite... Et c'est en feuilletant le catalogue d'une exposition Giovanni Boldini, il y a une dizaine d'années, au palazzo della Permanente, à Milan, que nous sommes tombés sur la Danseuse espagnole, qui avait été prêtée par un collectionneur italien. J'ai fait un procès pour tenter de récupérer ce tableau, en m'engageant à l'offrir aussitôt au musée Boldini de Ferrare. Eh bien, j'ai perdu ce procès! Nous sommes actuellement en appel. Mais je dois dire que j'aime beaucoup les Italiens. En France, pour une telle histoire, il y aurait une atmosphère de drame. Tandis que là-bas, même si la mauvaise foi est totale, tout se passe dans la gaieté...

Pour en revenir aux oeuvres récupérées en Allemagne et rapportées en France, il a fallu se battre. Comme les petits collectionneurs, les marchands ont été gratifiés du doute et de la hargne des fonctionnaires. Le problème, pour eux, c'est que nous avions tous les documents. Toutes les preuves. Nos archives n'avaient pas bougé. Nos livres de comptes et nos livres de stock, même ceux que ma grand-mère tenait au XIXe siècle et qui ressemblent à des livres de cuisine, n'avaient pas quitté leurs armoires en fer... On peut parler d'un miracle. Dans ces années 40 et 50, Mlle Griveau, mon père et Me Rosenmark n'en ont pas moins bombardé de lettres la Commission et l'Office des biens et intérêts privés. J'en ai des dizaines qui disent en substance la même chose: «Attendez! Ne vendez pas! C'est à nous. Voici la photo. Voici le numéro de stock. Voici notre livre avec le descriptif.» Là où ça a été très dur, c'est quand nous avions tout sauf la photo.

ce fut le cas pour neuf manuscrits médiévaux à enluminures, que mon grand-père et mon père avaient achetés à la famille Kann et à des marchands, entre 1909 et 1930. Ils faisaient partie de l'ensemble entreposé par mon père à la Banque de France. Non seulement nous avions réuni - et, croyez-le, ce n'était pas facile - les pièces comptables et les éléments qui prouvaient que nous avions acheté ces manuscrits, mais de plus nous avions les documents établis par les voleurs qui certifiaient nous les avoir volés. La Direction générale des bibliothèques traînait les pieds pour les rendre. Ces gens-là voulaient les garder. C'était effarant. Là encore, il a fallu agiter la menace des tribunaux. Il est vrai que, dans ce contexte, nous avions l'infrastructure pour nous défendre. Mais, pour les petits particuliers, vous imaginez un peu...

Les neuf manuscrits en question ont refait parler d'eux en 1997. Dans un article du New York Times, un héritier des Kann revendiquait la propriété de ces manuscrits comme ayant été volés par les Allemands à sa famille, pendant la guerre. Cette revendication impliquait des insinuations assez pénibles. Quand j'ai lu ça, j'ai failli tomber de ma chaise! Parce que ces manuscrits, je les avais eus entre les mains à l'âge de 15 ans. Alors, il a fallu replonger dans nos archives, qui sont aujourd'hui à New York. Cela prend du temps, et je peux vous jurer que c'est emmerdant. A vrai dire, je n'en veux pas à l'héritier de la famille Kann. D'abord, parce qu'il y avait une erreur dans le Répertoire des biens spoliés. Ensuite, parce qu'il ne pouvait pas savoir que ces manuscrits nous appartenaient et que nous avions tous les documents. Cela dit, je pense que certaines personnes l'ont un peu encouragé dans son entreprise... Sur le thème: «Oh, vous savez, les Wildenstein...» J'ai envoyé une copie de tout le dossier à un conservateur de la Bibliothèque nationale. Juste comme ça. Je l'ai envoyée à ce monsieur qui se reconnaîtra, un homme très brillant par ailleurs. [...]

Bref, à cette époque, sauf si vous vous appeliez Maurice de Rothschild, vous aviez l'impression de lutter pour récupérer des oeuvres qui leur appartenaient à eux, aux gens des ministères... A propos de Maurice, il faut quand même dire deux mots sur Vala... C'était un type extraordinaire. Un hâbleur à la gouaille de titi parisien. Un être d'une laideur effarante... Il était l'homme à tout faire du baron. Si Maurice lui avait demandé d'assassiner la reine d'Angleterre, elle serait déjà morte. Vala était le bon copain de Rose Valland, la résistante qui a dressé l'inventaire des oeuvres spoliées et entreposées par les nazis au Jeu de paume. Après la guerre, elle s'est occupée des restitutions, et Vala a servi d'intermédiaire entre elle et Maurice. Dans les hangars de l'avenue Rapp, Vala était comme chez lui. Il était chez lui partout où les oeuvres étaient entreposées. Il y allait quand il voulait. Il disait à Rose Valland: «Alors, ça, c'est à nous, ça, c'est à nous, ça, c'est à nous...» Au passage, il a donné un petit coup de main à Mlle Griveau pour vérifier que l'Etat n'écoulait pas en douce nos objets. Il savait ce qu'on avait. Il venait chaque jour à la maison, sur le coup des 5 heures, pour faire le point avec mon père sur les problèmes de Maurice qu'il convenait de régler. A la base, les Vala père et fils étaient des restaurateurs de cadres. Mais le fils Vala était plus que ça. C'était un sculpteur sur bois comme je n'en ai jamais vu. Jamais. Il était un artiste, un génie... et un faussaire. Quand Maurice, après la guerre, a vendu son hôtel particulier à l'ambassade des Etats-Unis, il y avait dedans des boiseries du XVIIIe siècle et les parquets d'époque. Avant que l'ambassadeur ne s'installe dans ses murs, Vala a tout retiré. Il avait refait les boiseries et les parquets à l'identique, qu'il a remontés ensuite. Il a chargé les originaux dans une demi-douzaine de camions. Et direction la Suisse. Maurice ouvrait le convoi à bord de sa Rolls. A la frontière, Vala a distribué quelques cigares, et hop!... Des quoi? Des permissions de sortie du territoire? Mais Maurice n'en avait strictement rien à foutre! Il a toujours été le contre-exemple atypique des Rothschild. Car tous les Rothschild - je dis bien tous les Rothschild - ont toujours été d'une rectitude inégalée vis-à-vis de l'Etat. Et pour chaque permission de sortie qu'ils ont demandée, ils ont donné dix fois plus au Louvre: le Vermeer de Delft, dites, ce n'était pas rien... Mais le grand Maurice, lui, était au-dessus de tout ça. Il était au-dessus de l'univers. Il s'en tapait royalement, au sens propre du terme. C'était Louis XIV. C'était le Roi-Soleil.

Quand Maurice est mort, Vala n'avait pas vraiment le coeur à retourner à ses faux cadres. Il a trouvé un autre client: Marcel Dassault. Dassault avait acheté son hôtel particulier au rond-point des Champs-Elysées, et il voulait évidemment des boiseries, des parquets, des meubles du XVIIIe siècle. Mais pas n'importe quel XVIIIe... Il ne voulait que du XVIIIe siècle neuf! Des copies de Versailles. Alors l'entreprise Vala est entrée en piste.


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